Keynes : la genèse de A Treatise on Money (1930)

Les années 1918 à 1929 seront pour la planète une époque de calme relatif sur les plans économique et financier. Après avoir claqué la porte de la Conférence de Paris en 1919 et démissionné du même coup de son poste au Ministère des finances pour rédiger dans la foulée The Economic Consequences of the Peace (publié en décembre 1919 et qui sera un best-seller), John Maynard Keynes consacrera les deux années qui suivent à terminer l’ouvrage monumental qui mettra un point final à sa carrière de mathématicien : son Treatise on Probability (1921).

S’ouvre alors pour Keynes une période où il combine l’activité d’enseignant à Cambridge et celle de chroniqueur et polémiste : directeur de la rédaction de l’Economic Journal depuis déjà 1911, et président à partir de 1923 du magazine d’actualité politique The Nation and Athenaeum qui fusionnera en 1931 avec le New Statesman, un périodique qui demeure encore aujourd’hui la voix par laquelle s’exprime la gauche britannique dans la tradition fabienne.Parallèlement, fin 1924, Keynes entreprend d’écrire A Treatise on Money, une somme volumineuse avec ses 771 pages, qui paraîtra en octobre 1930, un an après qu’une nouvelle époque : « the Slump », la Dépression, s’est ouverte dans le sillage du krach boursier d’octobre 1929.

Quand A Treatise on Money paraît, l’ouvrage a donc la malchance d’appartenir à l’époque révolue qui vient de s’achever. Keynes se voit donc forcé d’entreprendre aussitôt la rédaction d’un nouveau livre : un ouvrage qui, au lieu de dégager les grands principes de l’économie et de la finance, proposera les remèdes à la Dépression dans laquelle le monde capitaliste est désormais englué ; The General Theory of Employment, Interest and Money sera publié six ans plus tard. Les thèses défendues dans A Treatise on Money sur le mode détendu du « cela va de soi », seront transposées cette fois en remèdes à administrer d’urgence. Mais le nouveau livre, qui accédera au statut de légende, contiendra bien d’autres choses encore, ainsi que beaucoup trop de remarques incidentes qui n’auraient jamais dû s’y trouver : Keynes se révéla toujours incapable de trier dans ses notes et voulut à chaque nouvelle publication mettre dans son nouveau livre toutes les pensées qui lui avaient traversé l’esprit depuis depuis la parution du précédent.

Le contraste ne pourrait être plus grand entre deux ouvrages consacrés par le même auteur au même sujet : le Traité sur la monnaie traite d’une manière encore très conventionnelle un sujet classique de la pensée économique et financière : Keynes y présente semble-t-il tout ce qu’il a eu l’occasion de lire à ce sujet, alors que la Théorie générale parle des mêmes choses mais adopte un point de vue neuf à peu près sur tout, et abandonne en particulier, au grand dam de Schumpeter, comme nous avons déjà eu l’occasion de le voir, la théorie de Henry Dunning Mcleod au XIXe siècle, relative aux « crédits créant les dépôts » et aux « banques commerciales créant de la monnaie ex nihilo », ressuscitée aujourd’hui en tant que dogme de la pensée économique.

Seule véritable originalité du Treatise on Money, la proposition inattendue que l’épargne et l’investissement ne coïncident pas nécessairement.

Il était admis jusqu’à ce que Keynes profère sa proposition hérétique, que le taux d’intérêt assurait l’égalisation de l’épargne et de l’investissement. S’ils sont en réalité  déconnectés, c’est en raison de l’existence du marché boursier qui peut absorber une part importante de l’épargne, non pas pour contribuer à l’investissement productif puisque la Bourse est un marché secondaire (on y revend et on y rachète des titres émis dans le passé), mais pour alimenter simplement des bulles financières :

« Si chacun s’accorde sur le fait que les titres valent davantage, et si chacun est un ‘bull’ au sens où il préfère acquérir des titres dont le prix est à la hausse plutôt que d’augmenter le montant déposé sur ses comptes-épargne, la hausse du prix des titres sera sans limite, et aucun manque de liquidités ne parviendra à lui donner un coup d’arrêt effectif » (Keynes 1930, I : 256).

L’épargne transférée vers le secteur spéculatif plutôt que productif  de la Bourse s’y précipite dans un trou noir ; sa capacité à contribuer au développement du secteur des biens ou des services a été neutralisée.

Skidelsky fait très justement observer que « Peu parmi ceux qui étudient Keynes prennent la peine aujourd’hui de lire A Treatise on Money ; ils ont fait leur l’opinion de Keynes lui-même selon qui tout ce qu’on y trouve d’intéressant a déjà été mieux exprimé et de manière plus succincte dans The General Theory of Employment, Interest and Money… » (Skidelsky 1992 : 318).

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Keynes, John Maynard, A Treatise on Money, 2 vol., London : Macmillan 1930

Skidelsky, Robert, John Maynard Keynes. The Economist as Saviour 1920-1937. London : Macmillan, 1992

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