Le bouclier et le raz de marée, par Zébu

Billet invité.

En regardant l’émission hier soir sur TF1 sur (ou avec ?) François Hollande, « Moi, Président de la République », je n’ai pas pu m’empêcher de me demander d’où pouvait provenir ce sentiment étrange non pas tant de répulsion, car l’homme est résolument affable, mais bien d’assister à un échec collectif.

J’ai alors repensé à cette vieille figure de style qu’ont pu incarner d’autres Présidents de la République avant l’actuel, à commencer par Jacques Chirac (ô combien père spirituel de François Hollande !) mais aussi Nicolas Sarkozy et François Mitterrand, chacun dans son style propre : la figure du bouclier.

Cette figure, comme style et comme symbolique, est issue pour partie des institutions de 1958, celle d’un Président protecteur et garant. Mais elle est tout autant issue d’une racine profondément enfouie, celle que nous a légué le Maréchal Pétain dans le mythe (car mythe il y eut bien) composé a posteriori du bouclier défendant la Nation contre l’agression de ses ennemis (Pétain) pendant que le glaive (De Gaulle) les attaquait inlassablement.

Cette construction mythologique, on le sait, fut rejetée comme telle après-guerre, même si elle ne fut jamais totalement fausse. Mais en tant que mythe, soit une représentation d’une réalité imaginaire proposée comme vérité à tous et instruisant chacun sur l’ordre des choses (divin, cosmogonique, social, etc.), la figure du bouclier a la vie dure.

La particularité d’un mythe est que tant que l’on continue à y croire, celui-ci continue à se dérouler, mais que  cette croyance vienne à s’effriter ou à disparaître, la plupart du temps sous les coups de boutoir de la réalité elle-même, et il s’effondre. Ce fut le cas par exemple du mythe d’une « République sociale » affaiblie par les tueries de 14-18 mais pacifiée dans la ‘victoire’, mythe qui commença à plier en février 34 et qui s’effondra soudainement sous les coups conjugués d’une armée ennemie occupant le territoire le temps d’une rapide débâcle et d’un Maréchal ‘sauveur de la Nation’, ce qui fit écrire à Marc Bloch son essai d’une très grande lucidité qu’il intitula « L’étrange défaite ». L’Historien mais aussi soldat vaincu y décrivit la faillite, collective, des élites de son temps, s’y inscrivant aussi dans un effort analytique poussé jusqu’à ses derniers retranchements : élites militaires certes, mais aussi politiques, sociales, syndicales, intellectuelles et culturelles.

Au 7 novembre 2014, on ne peut que constater que cette figure mythique du bouclier nous est une nouvelle fois offerte mais qu’à la différence des occasions passées (notamment la précédente version sarkozyenne de la ‘protection contre la crise’), le principe de réalité s’impose avant même que le mythe ne puisse continuer à se dérouler comme si de rien n’était.

Car la véritable figure qui s’inscrit dans nos imaginations est bien celle d’un Président qui brandit de manière incongrue un bouclier face à un raz de marée sans précédent, un Président certain que le mythe le protégera (et nous avec, sans doute) des flots qui s’en viennent.

Il est certain aussi que quand des figures à la Rastignac comme Emmanuel Macron en viennent à advenir au poste de Ministre de l’Economie, on ne peut s’empêcher de se dire que le mythe en prend un sérieux coup, sauf à s’interroger sur l’identité de ceux qu’il est censé protéger où, dans le pire des cas, il suffirait de retourner le bouclier pour qu’il devienne la nacelle nécessaire à certains pour surnager dans les flots tumultueux.

Un Hollande, un Macron, un Sapin sont les prototypes mêmes par-delà les personnes de cette élite étatique faillie avant même d’avoir failli pour n’avoir su faire autre chose que de se mettre au service de l’ordre tel qu’établi et d’y participer, la fuite en avant, le bouclier dans le dos.

Et ce n’est pas non plus un Jean-Luc Mélenchon qui rêve d’endosser les habits par trop vastes pour lui d’un De Gaulle de 1940 ou de 1945, ni même un Obama, ceux d’un Roosevelt ou une Merkel, ceux d’un Adenauer, encore moins un Cameron, ceux d’un Churchill (par contre, un Poutine …), sans même parler de certains dirigeants syndicaux qui se complaisent dans les avantages indus nouvellement acquis ou de certains de nos représentants élus qui se confortent comme ils peuvent dans une fronde sans pierres, qui pourront se saisir du mythe du bouclier et de l’épée, ou de ce qu’il en reste.

Entendrait-on ainsi résonner les trompettes FN du ‘tous pourris’ ?

Allons donc ! faudrait-il ainsi une fois encore assassiner la mémoire d’un Marc Bloch qui pourtant n’y alla pas avec le dos de la cuillère sur les élites de son temps, lui qui en tant qu’historien du temps long savait bien qu’un peuple ne va bien loin quand ses élites sont prêtes à tout du moment qu’elles puissent perdurer en tant que telles ? De même, faut-il le rappeler (apparemment oui), nous ne sommes pas envahis de nouveau par les Allemands, lesquels ne sont pas nos ennemis, même s’ils sont eux aussi happés par leurs propres mythes, à commencer par leur monnaie, autre mythe de bouclier s’il en est.

Il est vrai qu’à l’instar de Marc Bloch, il nous faudrait faire notre propre examen de conscience, à commencer par abandonner définitivement ce mythe du bouclier que l’on nous brandit sans cesse et que nous récupérons bon gré mal gré à chaque élection, sans pour autant craindre que le ciel ne nous tombe sur la tête.

Nous sommes seuls face au raz de marée et sous les étoiles, le Roi n’a plus de bouclier (en a-t-il jamais eu d’ailleurs, hors celui que nous nous sommes toujours collectivement construit ?) et nous sommes lucides.

C’est déjà un bon début, n’est-il pas ?

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