Un soir de grève sauvage, par Un Belge

Billet invité.

Ce vendredi en début de soirée, dans la bonne ville de Liège (Belgique), les conducteurs de bus ont subitement décrété un arrêt de travail, prenant au dépourvu de nombreuses personnes, dont moi-même, bien marri à l’idée de devoir rentrer chez moi à pied ou au prix d’un taxi. Personne ne semblait informé des raisons de cette (nouvelle) grève sauvage et beaucoup déploraient ce genre d’action, menée sans préavis ni explication.

De commentaires mesurés (“Ces grèves sauvages sont contreproductives et finissent par dresser les usagers contre les conducteurs”), en prises de positions plus tranchées  (“Font ch… tous ces c…. ! ‘Pourraient prévenir!”), la tendance était clairement à la condamnation de l’action en cours. Pendant ce temps, les conducteurs de bus, rentrés au dépôt, tenaient une réunion de crise. Que s’était-il passé ?

Revenant chez moi en covoiturage puis à pied, j’ai croisé un conducteur de bus sortant de son dépôt. Nous avons bavardé. Un de ses collègues avait été agressé et menacé d’une arme à feu par un automobiliste contrarié : c’était l’origine de lagrève, appelée à durer. Le personnel, me dit-il, n’en peut plus de l’attitude de la direction.

–       On aimerait au moins être compris. Mais ils ne veulent rien entendre. Ils sont dans leurs bureaux, ils ne veulent pas savoir ce qui se passe sur le terrain.

–       Être compris à propos de quoi ?

–       À propos de ce que ça représente, ce genre d’agression. Ils minimisent toujours ce qui s’est passé et font pression sur les conducteurs agressés pour qu’ils reprennent le travail le plus vite possible. Ils contestent le besoin d’un suivi psychologique. Il faut même parfois se battre pour que ça soit reconnu comme un accident de travail.

–       Vous voulez dire qu’un conducteur agressé devrait presque reprendre son service immédiatement, comme si rien ne s’était passé?

–       A la limite, oui!

Un peu plus tôt dans la soirée, alors que je cherchais un moyen de rentrer chez moi, il m’a été demandé ce que je pensais, moi, de cette grève sauvage. En substance, j’ai répondu ceci : Il n’est tout simplement pas juste que l’ “usager” s’attende à être épargné par les dérèglements de ce monde. L’exigence du “client” de ne pas être perturbé dans son quotidien, alors même que les conditions de vie et de travail du plus grand nombre se dégradent de manière continue, – cette exigence est hypocrite et illégitime.

Cette réponse m’a moi-même surpris. Je me suis aperçu que ma perception du monde avait changé. Elle s’appuie désormais sur une série de certitudes, que confirme le témoignage du conducteur :

1) A politique égale, du fait de la dégradation des conditions de vie et de travail, les faits de violence isolée ou collective seront de plus en plus fréquents.

2) Ces violences créeront des perturbations répétées et imprévisibles de la vie quotidienne, vécues comme regrettables et scandaleuses par le citoyen-consommateur et par l’entrepreneur moyens.

3) Aussi longtemps que ce sera possible, cette contradiction explosive fera l’objet d’un déni féroce et général, moins coûteux que la mise en cause du logiciel qui nous gouverne.

Ceci dit, pour l’anecdote, la grève m’aura permis ce soir-là de faire un bout de covoiturage avec deux personnes que je n’avais jamais vues et ne reverrai peut-être jamais : un ouvrier  camerounais et sa patronne, chinoise. Si j’avais fait la fine bouche, au nom d’une idéologie rigide désormais en vogue, j’étais bon pour 2h00 de marche ou 30 € de taxi! Dans ce monde chaotique qui s’en vient, le racisme est un luxe. L’avenir du commun des mortels est à la fraternité, qu’on se le dise!

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