Podemos, ses structures de base et leur maillage. Une Agora de notre époque ?, par Lazarillo de Tormes

Billet invité.

En 1985, l’Unesco inscrit la grotte d’Altamira située à Santillana del mar, petite localité du nord de l’Espagne, dans la liste du Patrimoine mondial. 22.000 ans durant, nos ancêtres Sapiens y ont laissé des traces si nombreuses et variées de leur passage que, selon les hypothèses, ces lieux auraient été des points de rassemblement périodiques pour des populations consistant vraisemblablement de petits groupes familiaux d’une quinzaine d’individus en moyenne. Déjà donc l’être humain ressentait le besoin de socialiser, de se réunir avec ses semblables pour façonner son devenir mieux qu’il ne le ferait confiné dans l’isolement.

C’est par hasard qu’un chasseur découvrit la grotte en 1868 mais c’est un passionné d’archéologie local, Marcelino Sanz de Sautuola qui réalisa l’importance du site et par ses travaux contribua à lui donner un écho dans la communauté scientifique de l’époque. Il se fait que son arrière-petit-fils, Emilio Botín Sanz de Sautuola fut le président, jusqu’à son décès soudain le 10 septembre 2014, du Grupo Santander le plus grand conglomérat bancaire d’Espagne et un des plus importants d’Europe. Le 5 septembre, quelques jours avant sa mort, il confiait lors d’un entretien informel, très médiatisé ensuite, avec des journalistes que Podemos constituait l’une des deux menaces principales à la stabilité sociale – l’autre étant l’indépendantisme catalan -, qu’il fallait la combattre et il exhortait à un renforcement des liens, allant, si nécessaire, jusqu’à un gouvernement d’union PP-PSOE à l’issue des législatives de 2015. Il se dit depuis que des tractations en ce sens seraient en cours, sous le manteau, entre les deux appareils. C’est que les conseils d’Emilio Botín portaient et le slogan boutade de Podemos « En Espagne de nos jours, ceux qui gagnent les élections ne s’y présentent pas » est là pour aiguillonner les imaginations à ce sujet.

Aux yeux d’un Botín, un modèle sociétal plus abouti serait celui où l’isolement, l’atomisation des citoyens permet sans coup férir le sauvetage public des banques privées – certaines, comme Banesto, appartenant au Grupo Santander – à coups de milliards d’euros, déséquilibrant irrémédiablement les finances publiques et fournissant un prétexte immédiat aux politiques d’austérité qui plongent des millions de personnes dans la précarité. Pendant ce temps, les actionnaires du groupe qu’il préside continuent trimestre après trimestre, crise ou pas, d’engranger les dividendes. Vue dans sa perspective, son inquiétude est fondée et prend sa source dans des événements qui adoptent une tournure moins propice à ses desseins: l’essor de Podemos.

La base de la structure de Podemos ce sont des centaines de Cercles locaux ou sectoriels reliés entre eux par divers réseaux sociaux et applications de partage qui permettent l’échange d’une information qui échappe au tamis des medias de masse et favorisent son amplification à l’extérieur du réseau : facebook, twitter, loomio, youtube, agora voting, appgree, reddit, plateformes de crowdfunding… Ainsi, tout près d’Altamira, le Circulo Podemos Santander naît en février 2014 avec un ADN commun à tous les autres Cercles : changer le mode de faire de la politique, se l’approprier, par une approche résolument participative en s’appuyant sur les nouvelles technologies pour diffuser l’information, la partager, la débattre, la structurer et enfin agir. Car sémantiquement parlant qu’est « podemos » (nous pouvons) si ce n’est une proposition de concrétiser la pensée – à l’origine l’une de ses déclinaisons, l’indignation – en action. Il s’agit fondamentalement de tailler TINA en pièces.

Ces Cercles naissent du déficit de confiance à l’égard des politiques traditionnels et leur incapacité ou absence de volonté de changer le cours des choses depuis l’avènement de la crise de 2008. Des citoyens se prennent en charge et se rassemblent. Dans un premier temps ils le font par rapport à des problématiques locales qui, par partage sur les réseaux, vont trouver un écho dans d’autres Cercles parfois lointains géographiquement mais confrontés aux mêmes vécus quotidiens sur des questions diverses et concrètes : le droit au logement, les expulsions pour défaut de paiement des hypothèques, le chômage, les aberrations environnementales, le détricotage de la législation du travail, les droits des minorités, l’égalité homme-femme…

L’expertise dont les membres d’un Cercle manquent sur des questions techniques et exigeant une connaissance approfondie fruit d’années d’études ou d’expérience est accessible au sein d’autres Cercles, sectoriels cette fois. Là, des philosophes pensent tout haut, des économistes conjecturent entre eux et ne se gênent pas pour l’écrire, des avocats interprètent les lois, des écologistes se projettent des lendemains soutenables, des geeks des ntic assistent les profanes dans l’ombre entre eux mais en clair pour les usagers, des artistes rêvent à haute voix, des écrivains à voix basse, des scientifiques nous laissent sans voix, nos anciens ont voix au chapitre…

La liste électorale des Espagnols résidents à l’étranger est en augmentation de 590.000 inscrits depuis janvier 2008. S’y inscrire n’étant pas obligatoire, on peut raisonnablement estimer un nombre réel bien plus important. Ce sont certains de ces émigrants de l’ère post ’08 qui ont lancé leur Cercle, Podemos volver (nous pouvons retourner) qui traduit leur espoir de retrouver les leurs dans un futur pas trop lointain. L’initiative n’a pas tardé à cristalliser au niveau local dans leurs pays d’accueil où déjà des Cercles sont opérationnels dans les grandes villes d’Europe. En francophonie Bruxelles, Montpellier, Paris, Lyon, Toulouse, Strasbourg, Genève ont les leurs. Le fait que les langues véhiculaires n’y soient plus exclusivement les langues d’Espagne montre qu’ils sont ouverts à des locaux qui les rejoignent comprenant que des problématiques communes à tous les Européens y sont abordées : TTIP, réformes de la législation bancaire, dette souveraine, refondation du traité de Lisbonne…

Également à Bruxelles, je l’affirme solennellement à mes risques et périls, la réunion mensuelle à l’initiative de Paul Jorion au Vicomte ne diffère en rien dans ses principes de ceux qui sous-tendent ces Cercles de Podemos, les mêmes aspirations s’y nichent. 15.000 ans après Altamira, Sapiens s’obstine à s’y réunir rendant hommage au passage à « Bologne (qui fut le siège de la première université européenne, mais bof !) », tentant d’imaginer un monde meilleur pour finir par le construire. C’est là que j’ai fait la connaissance de la préhistorienne Agnès De Lil que je remercie pour son aide précieuse à la rédaction de ce billet et pour m’avoir familiarisé avec mon arbre généalogique.

À l’Agora d’Athènes d’autres Sapiens dessinaient leur vision d’un vivre ensemble harmonieux pour l’Espèce. Eux aussi ont laissé des traces:

« Ce qui donne naissance à la société, c’est l’impuissance où chaque homme se trouve de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve de beaucoup de choses. La multiplicité de ses besoins a réuni dans une même habitation plusieurs hommes en vue de s’entraider : et nous avons donné à cette société le nom d’État ». Platon, La République.

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