Le fond de l’air est brun, par Roberto Boulant

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Il faut bien l’admettre, la barbarie du Dieu-Marché est incontestablement plus subtile, insidieuse – et donc finalement efficace -, que la barbarie des djihadistes. Là où la barbarie des fous de Dieu révulse par sa cruauté soigneusement mise en scène, la barbarie des fous du Marché avance au contraire, de manière masquée. Elle se cache derrière de belles idées et de beaux mots, dont elle inverse la signification première. Ainsi ‘Liberté’ en lieu et place de ‘la loi du plus fort’ ou ‘Compétitivité’ pour ‘régression sociale’ (liste non exhaustive !).

Et le plus terrible, c’est que peu à peu, par touches impressionnistes, en changeant la réalité derrière la langue, la barbarie de cette nouvelle aristocratie financière s’impose benoitement. Comme allant de soi, presque comme une loi de la nature, au même titre que l’électromagnétisme ou la gravité.

Rien de neuf dans tout ceci, sauf que l’avancée des ravages atteint maintenant des sommets inédits. Pour s’en convaincre, s’il en était encore besoin.., je vous propose d’écouter l’émission de France-Culture du 13 février dernier, intitulée ‘Entre low cost et classe affaires, quel plan de vol pour Air-France ?’

À 25’05’’, on entend l’intervention de Mr Michel Bougier (?), présenté comme un chef d’entreprise spécialisé dans le luxe et les marchés asiatiques. Il s’exprime sur les services à bord en première et en business class. Et que dit-il sur le ton de l’évidence navrée ? Que les Français et les Occidentaux en général, ont encore beaucoup de progrès à faire, avant de pouvoir se hisser au niveau des prestations offertes par les compagnies asiatiques : parce que comprenez-vous, les hôtesses et stewards asiatiques se mettent à genoux devant le client pour lui servir un café ! Ils ont parfaitement compris que ce geste de soumission (humilité dans la novlangue de l’auteur), n’avait rien de dégradant.

Et quelle fut la réaction immédiate du journaliste de radio-France devant cette obscénité ?

… Aucune !

Voilà où nous en sommes. Sur une radio du service public, un chef d’entreprise s’autorise à dire qu’il est normal pour un employé, de s’agenouiller pour servir un client. Sans que personne ne le remette à sa place.

Alors puisque le travail disparait, qu’il est passé de la case ‘droit’ à la case ‘chance’, que nous vivons dorénavant dans un monde où l’argent est tout et l’humain n’est rien, imaginons le scénario suivant à échéance d’une petite dizaine d’années :

– Journaliste : que répondez-vous à ceux de vos concurrents, qui vous accusent de proxénétisme à bord de vos vols ?

– Directeur du service juridique : (ton navré du professeur essayant d’expliquer une évidence à l’élève obtus) comme vous le savez, notre compagnie est enregistrée aux îles doideneurs qui ne pénalisent pas les services sexuels entre adultes consentants. Je rajouterais pour que les choses soient bien claires, qu’à aucun moment, notre personnel commercial ne reçoit d’argent de la part de nos clients. Ces accusations sont ridicules et insultantes. Il n’y a chez nous que des clients haut de gamme qui profitent, légitimement, des nombreux avantages liés aux miles accumulés. Et ceci dans l’espace aérien international.

Caricature outrancière (pléonasme) ? Et bien je me dis que dans la France des années 70, ce reportage aurait provoqué des réactions outrées.

Alors qu’aujourd’hui, rien.

Alors demain…

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56 réflexions sur « Le fond de l’air est brun, par Roberto Boulant »

  1. Navrant mais habituel depuis le remplacement du panel varié d’il y a quelques années pourtant loin d’être gauchiste par le duo Brice.C et Marc V., sans compter les outrances vulgaires de Caroline F.
    Rendez nous Slama et Duhamel.. qui avaient au moins une tenue certaine !
    Quand à la soit-disant séance de « recherche reflexion » économique du samedi matin, belle lurette que j’en ai stoppé le podcast.
    Les invités y sont définis volontairement de façon parfaitement mensongère : on nous les présente comme des profs… façon conf Sorko sans doute :
    on se moque de nous.
    Sans intérêt.
    Pire : l’affichage d’une autosatisfaction suffisante.
    France Culture se déshabille de plus en plus.
    Les « heures  » d’émissions raccourcissent plus vite que les heures des lycéens.
    « Heures » émaillées de pub, coupées, découpées et légères légères sur le fond.
    Faut pas fatiguer les esprits.
    Ce n’est pas bon signe.
    Cela prépare le brun en effet.

    1. Il me semble qu’il y a encore des domaines de résistance
      Je pense à « Terre à Terre » de Ruth Stégassy (même si parfois ça se répète un peu)

      1. Certainement et aussi toute la semaine, la Fabrique de l’Histoire suivi par les Nouveaux Chemins, Culture Monde et la Grande Table. Tout n’est pas (encore) à jeter.
        Pour Brice je change de station ou je coupe dès qu’il cause malgré ses efforts récents de diction.
        Recommandé par ailleurs : CO2 mon amour et la tête au carré.
        Liste non exhaustive.
        Des frontaliers peuvent capter la TSR ou autres, sinon il n’y a que l’embarras du choix avec les radios du monde sur la toile.

      1. Quel vocabulaire utiliser?
        L’aristocratie est à l’origine le pouvoir des meilleurs…L’élite c’est pas ça non plus.
        Podemos dit : la caste, c’est bien trouvé.
        La caste néocons.. pour préciser.

  2. Merveilleux le Bougier ! Dans le genre abruti on fait difficilement mieux . On pourrait aussi imaginer une compagnie aérienne ou on aurait le droit de fouetter le personnel de bord sous n’importe quel prétexte . Ou , une trappe dans le plancher de l’avion , pour éjecter l’hôtesse qui nous aurait regardé avec un air manquant d’humilité .
    J’aurais plutôt intitulé le billet :  » le fond de l’air est marron  » ( couleur caca ) .

  3. La puissance de Rome, c’est d’abord ses symboles, sa langue et sa manière de penser, c’est à dire assez largement l’image qu’on se fait de cette puissance.

    Au quotidien, que recouvrent les mots selon que l’on se place du point de vue de la banque ou de celui de son client :

    – Un Prêt ou un emprunt ?
    – Une créance ou une dette ?
    – Une carte de crédit ou une carte de paiements ?
    – Un compte courant bancaire ou un compte bancaire courant ?
    – Un amortissement ou un remboursement ?

    On peut décliner du « zéro à l’infini » en disant pareil sans parler de la même chose..

    La réalité se cache derrière le sens que l’on veut imprimer : une affaire de culture et d’acceptation et si 2014 ou 1984 ne dérogent pas à cela, c’est peut-être parce que Big Brother se cacherait aujourd’hui sous le masque du financier pour élaborer sa « novlangue » et son Ministère de l’Histoire.

  4. J’ai écouté cette émission jusqu’à ce point précis et j’ai coupé la radio, effectivement outré. Non, pas outré, écœuré est le bon terme.

  5. La propagande moderne désigne un effort cohérent et de longue haleine pour susciter ou infléchir des événements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand public avec une entreprise, une idée ou un groupe.

    Edward Bernays, Propaganda 1928, p. 43

  6. Evidemment vous comprenez à l’envers. Ce chef d’entreprise voulait dire que le marché est ainsi dans le flux de voyageurs est largement asiatiques sur certaines lignes et qu’il faut s’adapter. Si on ne le fait pas eh bien c’est simple on ne travaillera pas et parti comme c’est on ne pourra plus indemniser nos demandeurs d’emploi ou nos sans emploi voire sans dents!

    1. Ja ja monsieur Lebert !
      En 1940 le marché dans le flux était très largement germanique et il fallut aussi s’adapter ! (-:

      J’espère que votre post était second degré ?

    2. Excusez-moi de réagir au premier degré :

      Votre proposition est donc : la soumission ou la mort ?
      Sauf erreur, c’est le chantage étenel de tous les oppresseurs.

      Rester debout face à une oppression est le premier acte d’une résistance. Dénier à un être humain sa station verticale est le premier pas vers sa déhumanisation.

      Mais si vous préférez vivre à genoux, libre à vous.
      Je vous suggère de relire « le loup et le chien » pour vous faire une philosophie.

      P.S : Pour l’indemnisation des chômeurs, inutile de réinventer l’esclavage, il y a les idées de Sismondi (et d’autres) 😉

  7. Le problème c’est le publique. Le marasme dure depuis 40 ans (en France), les problèmes économiques et sociaux s’empillent, enflent, mais le publique ne semble pas réagir et encore moins agir. Je trouve que l’électorat est crédule, candide, il se fait leurrer au sujet de « la dette », alors que le monde entier s’est endetté (à 200 pourcent semble-t-il) pour spéculer, entre autres, « il faut de l’austérité pour créer de la croissance », les grandes talents manipulateurs de la finance méritent d’être motivées par l’attribtution des libertés………
    Le Pen est en train de monter l’escalier. Je pense que la classe politique commence à s’inquiéter, se poser des question. Jusqu’à présent, on n’en a pas vu la nécessité puisque le bon peuple gobe tout. Le jeu périodique des élections est bien rodé, le système bien cimenté…..Mais peut-être y aura-t-il, malgré tout, des suprises aux prochaines élections – et après.

    1. Je pense que la classe politique commence à s’inquiéter, se poser des question

      La classe politique peut bien s’en inquiéter, elle n’a plus aucun pouvoir, puisqu’elle les a tous abandonnés aux banquiers. Et sans que le peuple ne s’en émeuve, ou si peu.

      La classe politique a trahi le peuple… avec son consentement.

      1. Si, la classe politique a toujours un pouvoir, mais celui-ci étant purement administratif – il faut bien créer des emplois pour les énarques et compagnie. Plaisantrie à part: il est vrai le « gouvernement » ne dirige plus grande chose. Et cela de moins en moins. C’est probablement l’une des raisons pour laquelle la cote de popularité globale des présidents de la République qui se succèdent baisse continuellement depuis le décès de Pompidou.

  8. Votre article me fait un bien fou. J’ai moi aussi écouté cette émission, et l’intervention méprisable de ce chef d’entreprise spécialisé dans le « luxe », qui m’a profondément choquée. Je ne comprends pas que personne n’ait réagi à ses insanités. Et je me demande bien quelle est sa définition du luxe. Je serais curieuse de voir Ladurée se mettre à genoux pour vendre ses macarons, ou Pierre Gagnaire servir à genoux dans ses restaurants. J’en ai déduit que ce triste sire vend des produits ordinaires et humilie son personnel pour les faire passer pour des produits de luxe auprès d’une clientèle qui n’y connait rien.

  9. l’époque est à la flicardisation du langage, si ça déborde, en retour la langue de bois sera là pour se couvrir. le blabla diffère des années 70, mais de là à dire qu’aujourd’hui « non, ce n’est plus possible »… au dernier procès notre ex-futur président DSK a dû mordre langue – jusque là son silence convenait populairement très bien. on ne fait que continuer sur la pente.
    année 70 ? il y a prescription !

    http://www.letemps.ch/Page/Uuid/77375b9e-70f1-11e4-a6c2-0081b93c5d12/Une_secte_de_pr%C3%AAtres_p%C3%A9dophiles_%C3%A0_Grenade

    http://www.liberation.fr/monde/2015/02/16/pretres-pedophiles-en-espagne-11-inculpes-echappent-aux-poursuites-pour-prescription_1203767

  10. Le cynisme de ce monsieur, était du plus  » naturel »…..
    Ce qui encore plus surprenant……….
    .Les masques sont tombés !!!…Plus d’illusions !!!!…
    Le monstre se montre tel qu’il est….Il ose….& nous le savons….maintenant…!
    Alors demain?

  11. Curieusement les mêmes nous abreuvent, quand ça les arrange, des « valeurs de la république » qui excluent pourtant de s’agenouiller devant qui que ce soit, noble ou roi. Les mêmes trouvent certainement ridicule que les musulmans s’agenouillent quotidiennement devant Dieu. Mais devant un client? Pas d’hésitation.

    France Culture a autant de rapport avec la culture que la Pravda stalinienne avait de rapport avec la vérité.

    1. Pas besoin d’aller jusqu’à France Culture. Au sein de cette bonne vieille gôche il y en a plus d’un dans le genre. Comme celui qui faisait dans la blague bien grasse au sujet du « troussage de domestique »…

      1. je te conseille « l’être contre l’avoir » de Francis Cousin. Une compréhension de l’histoire dans la digne lignée des situationnistes.

  12. Je crois qu’en Chine on s’agenouille plus facilement que chez nous. Il y a aussi un problème purement culturel. J’ose croire que ce M. Bougier ne le comprend pas.
    Après les jeunes qui pensent différemment agissent différemment,. Les révoltés des années 70 n’ont semblent-ils pas réussi à changer vraiment les choses, alors pourquoi les imiter ? Maintenant quand on veut changer les choses et qu’on est révolté on va sur une ZAD 🙂
    Ensuite il y a des réactions outrées, la preuve votre article ici-même.

  13. Mon impression de voyageur européen (et un peu plus) m’empêche de caricaturer, quitte à ne pas être dans le sens du vent.
    Le service avec le sourire est moins fréquent en France, pour faire court, je n’ai pas la place d’étayer par des anecdotes, ni d’essayer de faire confirmer par des étrangers, mais lis encore, lecteur : mon interrogation à ce sujet (constaté de longue date et assez patent quand on pouvait faire la comparaison Air France // Nouvelles Frontières pour ce qui est des avions) c’est qu’à un certain point, cela reflète une forme de recherche d’égalité du serveur avec son client, au sens sociologique (allez jusqu’à Todd si vous voulez). Une recherche d’égalité qui est prise comme de la hauteur par l’étranger peu habitué à cela, ce qui apparait dans bien des enquêtes sur le tourisme (où il apparait aussi qu’une fois habitué, ça passe).
    Plutôt que du brun en escadrille, je verrais cela comme un signe que quelque chose résiste dans le « fond » des employés français pour qui un service souriant servile frotte trop avec la notion d’égalité. En somme, je féliciterais presque l’intervenant en question de se rendre compte qu’il se passe quelque chose, au moins.
    Allez, j’ai un peu cédé au goût pour le paradoxe, aussi, je vous laisse interpréter.

    1. Les employés de mon bureau de poste, naguère plutôt rustres envers la clientèle parce que protégés derrière leurs guichets et leurs syndicats, semblent avoir assimilé aujourd’hui les nouveaux usages marketing. Une jeune et séduisante hôtesse s’est proposé le jour de la saint Valentin de lécher le timbre-poste que je venais d’acheter….

    2. oui, c’est bien vu.
      Nous n’avons pas fait la révolution de 1789 pour rien !
      En Chine où j’ai séjourné 2 ans il y a 25 ans, j’ai pu constater aussi que dans un pays qui a connu aussi fait sa révolution, la notion de service était associée à la notion de servilité. C’était surtout visible dans les magasins d’Etat où le personnel se montrait particulièrement apathique s’agissant du « service à la clientèle ». Et pourtant sur les portes de la Cité interdite, comme en d’innombrables autres lieux, on avait inscrit après la révolution en caractères calligraphiés « wei renmin fuwu » : Au service du peuple ! En même temps c’était une période charnière ; la révolution chinoise n’était pas si loin, et cela faisait 10 ans que la Chine s’ouvrait, que la capitalisme faisait son retour, avec pour conséquence visible l’apparition d’ hôtels de luxe dans les grandes villes, et là, pareil, il y avait ces sourires figés, qui pouvaient en l’occurrence avec la plus grande politesse vous refuser un renseignement dès lors que la question posée sortait de la tâche impartie à la personne de service, à tel ou tel guichet, alors qu’il aurait sans doute suffi d’un coup de téléphone pour être en capacité de donner au client une réponse satisfaisante. D’une certaine façon la personne de service se réfugiait dans sa fonction pour rétablir une égalité en opposant une fin de non recevoir au client qui aurait la mauvaise idée d’en demander plus que nécessaire, ou simplement « à coté ». Bien entendu la facteur culturel jouait : la Chine traditionnellement fut une société très hiérarchique (et l’est encore), l’image très négative de la servilité était donc encore très prégnante. Pendant la révolution culturelle, les jeunes gardes rouges s’employèrent d’ailleurs à humilier leurs professeurs pour établir l’égalité de tous devant ceux qui devaient à la suite du mot d’ordre de Mao, incarner la révolution, en commençant donc pas leur appliquer un traitement inégalitaire.
      Par contre dans la sphère privée, et même au contact de l’homme de la rue chinoise, le service reprenait ses droits (à cette époque charnière 89-91) en tant qu’altruisme. La sollicitude n’est plus associée à la servitude, c’est une inégalité transitoire et assumée par celui qui se place au service d’autrui, qui permet simplement la réciprocité d’un échange affectif. On se reconnaît en tant qu’êtres humains, et non plus seulement en tant que dépositaires d’une fonction, ou d’une classe, au nom de laquelle on effectue une tâche précise ou adopte un comportement adéquat. Ceci dit, dès que cet altruisme s’intègre à nouveau dans un contexte de réseau social plus administratif ou politique(guanxi), le ritualisme formel reprend ses droits. Les rôles joués par chacun redeviennent plus figés, et la sollicitude que l’on manifeste à l’égard de tel interlocuteur, sera simulée, et opérera sur un mode de réciprocité plus inégalitaire, où interviennent des échanges plus matériels. Un malade que l’on visite à l’hôpital ne sera pas gratifié d’un même présent, comme il est de coutume, selon que sa position sera plus ou moins haute dans la hiérarchie sociale et on n’attendra pas alors de ce « supérieur » un contre don. A l’échange d’affects sera adjoint un échange matériel. Le cadre du parti est évidemment mieux loti que le pékin moyen du point de vue de l’échange matériel, cela va sans dire.

      La conclusion que j’en tire, c’est que révolution ou pas, il reste dans toute société, à des degrés divers, ce fonds infrangible de réciprocité non contrainte, non formaté, qui relève simplement du don, purement gratuit. Et cela aucune forme politique ne peut le prescrire, puisque toute forme politique repose justement sur la capacité même des humains à coopérer en vertu de leur capacité au don de soi. Une forme politique sera néanmoins plus satisfaisante, relativement, si, au moins, elle ne réprime pas cette capacité d’entraide et même la favorise à l’échelle de la société toute entière. Or il s’avère qu’aussi bien dans les sociétés dites communistes que dans les sociétés capitalistes, cette capacité d’entraide est réprimée ou tellement simulée qu’elle perd toute signification. Ce à quoi il faudrait remédier. Le remède est inscrit dans notre devise « liberté, égalité, fraternité », encore faudrait-il réactualiser l’ordre dans lequel s’imposent chacun des termes. Et si au lieu de dire « liberté égalité fraternité » on disait « fraternité, égalité, liberté » ? N’assisterions-nous pas à un réel changement de paradigme ?! Faire dépendre l’égalité et la fraternité de la liberté n’est-ce pas le plus grand danger ! Car la liberté aujourd’hui comme chacun sait, ou ne sait pas, c’est la liberté de gagner le plus d’argent possible, aux dépends des autres, aux dépends de notre environnement naturel. La fraternité inclue la notion d’égalité, et fait alors de la liberté le mode que chacun trouve à son vivre bien non contradictoire de celui des autres, et même très certainement lié à l’existence des autres.

      1. @ pierre yves dambrine
        ton post me met mal à l’aise dans la chosification que tu fais du prestataire de service.
        ce que tu dis revient à  » puisque vous êtes là, faites moi donc aussi ceci ou celà ….puisque c’est moi le patron  » au sens où l’autre ne serait rien si tu n’étais pas là à lui demander des trucs.
        que fais tu lorsque le service payé n’est pas rendu en juste concordance avec son prix?
        cette apathie que tu dénonces, ce refus de donner plus que ce pour quoi il est payé, ça pourrait s’appeler la lutte des classes puisqu’ils se passent dans un rapport marchand où il est simplement rappelé au client qu’il n’est pas le roi au delà de ce qu’il est prèt à payer. à chercher le meilleur prix il est commode d’oublier les conditions de travail qui permettent ce meilleur prix
        si tu retires la notion de service payant, tu arrives assez rapidement à ce qu’on appelle la fraternité, qui se concilie parfaitement avec l’égalité et la liberté sans qu’il soit nécessaire de se demander laquelle doit-être placée en premier.
        dans la vie de tous les jours, on ne cesse de se rendre des services, rendre c’est à dire que ce que tu donnes à l’un un autre te le rendra sans qu’une notion de servitude n’entre en jeu
        la servitude, c’est quand la fille d’un pdg de compagnie aérienne fait détourner l’appareil pour débarquer le chef de cabine qui lui a servi ses noix de pécan dans un sachet et non sur une soucoupe

        quant à la révolution de 1789, elle a, comme toutes les révolutions, remplacé une classe dominante par une autre, » liberté, égalité, fraternité  » n’étant qu’un slogan publicitaire comme un autre, un peu comme  » on trouve tout à la samaritaine « , sous entendu à condition de payer

      2. @ patrice
        Le « malaise » n’est-il pas le signe d’une dialectique sous-jacente ?
        « L’envie que ça marche » est je pense assez bien partagée, et pousse à rendre service sur une base de réciprocité.
        « Je ne me foule pas » (pour sourire ou pour aider) se rapporte à des contextes ou des biais interviennent, que Pierre-Yves essaye de nommer. Est-ce qu’il ne vaut pas mieux gratter pour comprendre que d’occulter ? Je ne crois pas que ce soit « chosifier »…

      3. timiota,

        « dialectique sous jacente  » mon c… aurait dit zazie dans son métro
        sauf vot’respect
        quand une direction des  » ressources humaines  » remplace la direction du personnel
        quand le savoir être prime sur le savoir faire
        et quand les process prennent le pas sur l’expérience

        on n’est pas loin de la reïfication des gens
        étape ultime avant la robotisation

        à propos de » l’envie que ça marche  » , j’ai envie de demander pour qui
        et je me gratte sans trouver une réciprocité autre que marchande et inégale dans un rapport entre employé et employeur
        ou employé et client

        quant au texte qui nous vaut cette discussion, ce séjour de 2 ans en chine, c’était pour cueillir des fraises ou renifler un possible bizzness?
        quant à la sphère privée,  » et même au contact de l’homme de la rue « , ça a des petits reflets d’homme blanc face au bon sauvage qui me font osciller entre la gêne et la honte

        reste à savoir qui gratte et qui occulte

  14. Dans ce texte, l’allusion aux djihadistes arrive comme un cheveu sur la soupe : Il est inutile de comparer la soit-disant « barbarie du marché » avec Daesh. Ce n’est pas le même sujet et le mot barbare est inapproprié pour qualifier la « soumission au marché ». La barbarie qualifie par contre très bien l’Islam vécu dans toute sa rigueur et les états capitalistes vendeurs d’armes sans qui le djihadiste ne serait rien.

  15. Navrant et oh combien symptomatique !…
    Je n’y croyais pas, j’ai écouté l’extrait…
    Vous avez raison, c’est là le danger ! et il est en nous. Si, abandonnant nos principes, nous nous prosternons devant les riches et les forts, si nous adorons ce nouvel avatar du veau d’or… c’en est fait de nous.

  16. Classe affaire ou classe économique?
    Et choisit-on le personnel navigant en fonction de … ces compartiments ?
    On pourrait sans doute affiner son jugement en s’interrogeant sur ces sous-bassements sélectifs.

  17. On plonge dans les eaux grises, « oh grey vive la rose » , marketing extraordinaire, et de quels yeux vous voulez votre enfant?
    On arrive dans la grosse rupture de la poche des eaux mais qui deviennent de jour en jour trouble.
    Sans doute est-ce normal, depuis Chauvet apparait un certain problème de consanguinité ou plustôt de co sans dignité, excusez moi, je bafouille.
    Ponzi jubille dans sa couche, comme tout C-fourre tout et n’importe quoi.

  18. Il paraît que les Français désacralisent l’argent et ses œuvres.
    Juger de la valeur d’une chose par son coût affiché devient une habitude. Œuvres d’art et articles industriels n’attirent l’attention que par leur étiquette de prix.

    Apple « vaudrait » 700 milliards de dollars, elle appliquerait un taux de marge de 70% sur sa production (et elle emprunterait pour payer ses actionnaires). 700 milliards est faux, mais 70% est un monument aux snobinards qui oublient dans la joie de la possession les peines de l’exploitation des enfants et ou de jeunes femmes.

    Même l’Education nationale a intégré le langage des vendeurs: l’offre de tel lycée comprend le chinois comme seconde langue. « offre » et « demande » devraient être des mots choquants dans les activités autre que commerciales.

    Ainsi, il n’est pas étonnant que le votant fasse son choix parmi les « offres » des partis politiques de la même façon qu’ il choisit ses articles au supermarché.
    La brunisation rampante de notre vie politique est en marche par la vertu émolliente de la plus grande pente. Quand « ça » n’a pas de prix, tout est égal.

    ( A noter: le tenancier d’un blog qui vient ici se faire une honnête réclame traite les partis politiques et politiciens d’ « entrepreneurs » politiques, avec d’autre emprunts au langage commercial qui vont avec. )

  19. De toutes façons c’est bien ce que l’on nous propose; une société de « services » puisqu’il n’y a plus d’industrie.
    Et entre le service et le servile il y en a une qu’on sonne
    Et entre les services et les sévices il y en a qui ne manquent pas d’air dans les compagnies aériennes

    1. Merci pour le lien
      Toujours excellent Lordon

      D’abord la réification des travailleurs puis leur « Fluidification / Liquéfaction / Vaporisation » au service de la figure du consommateur Roi – ou la Société des super larbins (cf le gars de Collissimo qui fait des triples saltos arrière)
      « Les pires menaces sont les plus insidieuses »

  20. Bonsoir à tous

    Louis de Funès avait bien saisi et rendu ce genre de personnage.

    Peut être que lui aussi s’agenouille devant ses clients, tout au moins moralement et mentalement; et qu’il en est fier!
    Il trouverait peut être aussi normal que son épouse et ses filles et même sa mère tant qu’à faire s’agenouillent aussi.
    Alors espérons pour elles, qu’il n’ait jamais de client genre Déeska Caitexki!

    Cordialement.

  21. A lire absolument le philosophe Dany-Robert Dufour « Le divin marché » la Cité perverse » et surtout et enfin « L’individu qui vient » pour comprendre n’ont pas les effets mais les causes profondes de notre nouvel asservissement. Prix en tenaille, a la fois prolétaire précaire et consommateur. Une nouvelle dictature douce bien plus efficace que la stalinisme et l’hitlérisme réunis car ne provoque aucune dissidence, aucune vérritabld résistance.Juste la jouissance de se croire libre. Remonter jusqu’à l’antiquité et au grand retournement des XVII et XVIII siècle qui nous a conduit à la pléonexie (toujours plus). Plus de vivre ensemble, plus d’état régulateur, juste le marché. Un peu court pour développer ici. A lire cependant.

  22. bonjour,

    une anecdote personnelle pour recadrer un peu !
    j’avais fait mon voyage de noces en thaïlande dans les années 80 et les hôtesses de l’hôtel dans lequel nous avions fait halte à Bangkok posaient effectivement un genou à terre pour prendre commande, et servir, tout en joignant les deux mains – notre guide nous a expliqué que c’était une coutume.
    Je crois qu’avant de crier au scandale, une petite explication aurait permis de calmer tout le monde, et de relativiser ce qui s’est dit dans cette émission. Se connaître les uns les autres, on n’en est très très loin, ca fait quand même au moins 40 ans que les hôtesses et personnels du tourisme asiatique posent le genou à terre !
    La France, elle aussi, pose un genou à terre, on attend le second …
    bonne journée à tous

    1. Bonjour O. Huneau

      Plusieurs séjours de plusieurs semaines en Malaisie; Y ai séjourné soit dans de très bons hôtels en différentes villes, soit chez des collègues chinois. Jamais vu nulle part de personnel mettre genou en terre devant un client pour quelque raison que ce soit!
      Tendre un objet, passeport paquet note etc… à quelqu’un ou de le recevoir se fait à deux mains. Donner ou recevoir d’une main à /de quelqu’un est considéré comme très mal élevé et insultant.
      Il est vrai que la Malaisie n’est pas toute l’Asie.

      Cordialement.
      Steve

  23. La trinité républicaine n’a plus de sens ni d’avenir dans le logiciel du marché qui a pour but de formater notre humanité dans le big data.
    Nos vies perfusées dans la technologie en symbiose avec des robots pour continuer à survivre dans un monde toxique pour les mammifères.
    Ne cherchez pas la r-évolution elle est là.

  24. @ Sapristi

    Si la barbarie a d’innombrables visages, il est cependant possible de la réduire à quatre principes intangibles, qui sans nier les différences de degrés, mettent en lumière sa nature intemporelle:
    1- Elle a besoin de corrompre le langage, afin de se présenter sous l’aspect du bien.
    2- Elle promet la jouissance éternelle à ses adeptes.
    3- Elle a besoin de cohortes d’esclaves pour exister.
    4- Elle nie l’humanité en la chosifiant.

    Le troisième point est bien sûr sa plus grande faiblesse.

    Pour le dire rapidement, le bon esclave est celui qui pense sa condition naturelle et s’y complait. C’est un ‘produit’ dont la fabrication longue et délicate, doit débuter dès la plus tendre enfance. L’idéal recherché par les maitres, visant à l’implantation chez l’esclave d’une vision du monde hiérarchisée, extrêmement rigide, cloisonnée et impossible à mettre en cause, sans remettre en question sa propre existence. C’est pourquoi le premier commandement des bons esclaves est souvent : ‘tu ne poseras point de questions’.
    Le mauvais esclave, celui qui a connu la liberté (ou qui simplement, en a entendu parler), nécessite des légions pour écraser dans le sang ses révoltes cycliques. Outre les coûts induits par la possession, l’entretien et l’entrainement d’une armée prétorienne, le risque est toujours présent de voir apparaitre un général, qui se dira que vous avez plus besoin de lui, que lui de vous.
    L’histoire prouve que la société du bon esclave est fugace et transitoire. Qu’elle finit souvent par basculer dans le sang des révoltes des gueux, et toujours dans celui des luttes des puissants pour la conquête du pouvoir.

    Empereurs romains, djihadistes moyenâgeux, banksters cybernétisés ou dirigeants de transnationales : sous les masques dorés, toujours le même visage grimaçant et hideux. Toujours la même puanteur.

  25. Mondialisation heureuse: 2015 la Société NEXANS sort du rouge.

    La semaine dernière, vendredi 13 février 2015 vers 12 h30 au supermarché. Une quinzaine de personnes en tenue de travail marquée au logo de la société NEXANS, passent les caisses avec leurs maigres achats de sandwich et de soda. La Société NEXANS est le spécialiste français, de taille mondial, des câbles électriques (entre autre) et de leurs poses*.
    L’un des employés, à qui je m’adresse, m’indique qu’ils enfouissent une nouvelle ligne électriqueTHT (très haute tension) dans la région afin de subvenir aux besoins grandissant en électricité.
    Ce qui accroche l’attention, outre les belles tenues encore neuves et propres, c’est que tous les employés sauf un sont asiatiques, indonésiens plus précisément. Le Français intérimaire qui m’explique cela doit être là pour, je suppose, traduire de l’anglais d’aéroport au français de grande surface les questions que ne manquent pas de se poser ces ouvriers venus de si loin.
    Il s’avère que le français est en intérim et qu’il est le mieux payé de la « troupe ».
    Nous ne connaitrons pas le montant de la paye de ces indonésiens, espérons pour eux qu’elle est élevée comparée à ce qu’elle serait en Indonésie**!

    Mondialisation heureuse. Au même instant, combien de chômeurs passent aux autres caisses du même magasin avec leurs achats comptés au plus juste ?

    **En Indonésie, « Le chômage reste néanmoins élevé et la croissance a peu d’impact sur celui-ci. Les bas salaires stagnants et l’augmentation des prix du pétrole et du riz ont augmenté les niveaux de pauvreté du pays164. En 2006, il fut estimé que 49 % de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté et 17,8 % vivait avec moins de 2 $ par jour168. Le taux de chômage atteignait en 2008, 9,75 % de la population active169.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Indon%C3%A9sie#Donn.C3.A9es_synth.C3.A9tiques

    PS. « Le taux de chômage atteignait en 2008, 9,75 %… »
    Non! dans ces pays il n’y a pas de chômage, si on est vivant c’est donc qu’on travaille.

    Société NEXANS*:
    http://www.lesechos.fr/industrie-services/industrie-lourde/0204159015849-dans-le-rouge-nexans-va-faire-le-tri-dans-ses-activites-1093254.php#

  26. Bonjour a tous,

    juste quelques idées:N’est-ce pas ces messieurs d’Air France qui s’agenouillent devant des cultures d’entreprises qui ne sont pas les leurs.
    Je veut dire,comment se définissait le luxe il y a 40 où 50 ans mettons le luxe à la Française que les asiatiques où les Saoudiens nous convoitent …
    Il y a aussi, la questions du prix:Quel prestations, pour quel prix,exemple:un Paris, New York départ demain 18 février en classe « La Première » le prix 9466 EUR…
    C’est un prix qu’il me faudrait plusieurs mois de travail pour rassembler cette somme.
    Maintenant comme disais l’autre « il y a la vérité et la non vérité » ne nous laissons pas emporter dans une espèce d’épuration anti riches.Riches(d’argent bien sur) nous nous le souhaitons tous inconsciemment parce que cette chose qu’est l’argent vous libère, vous émancipe quoi que vous puissiez en penser alors pas trop d’hypocrisie quand même « La Première » pour celle et ceux qui le vivent c’est cool…
    Désolé pour les fautes et merci de m’avoir lu…

  27. Nous les occidentaux, on ne peut pas lutter:

    https://www.youtube.com/embed/Ba8IH6EfGqU

    Un condensat de Bose-Einstein est un état de la matière apparent au niveau macroscopique, formé de bosons identiques (typiquement des atomes se comportant comme des bosons), tel qu’un grand nombre de ces particules, à une température suffisamment basse, occupent un unique état quantique de plus basse énergie (état fondamental) permettant des propriétés spécifiques.

  28. L’erreur de calcul
    par Régis Debray, octobre 2014

    Les déclarations d’amour marquent rarement un tournant historique, mais nos annales retiendront le « j’aime l’entreprise » lancé par notre premier ministre au Mouvement des entreprises de France (Medef) un jour d’août 2014. Les cris du cœur ont leur ambiguïté. Comment interpréter celui-ci ?

    Une effusion

    L’apprenti Chateaubriand se tournera vers le passé. Goûter, c’est comparer. En 1945, le patronat, mis au piquet après ses compromissions avec l’occupant, vint demander l’aman au chef du gouvernement, le général de Gaulle. Lequel, peu rancunier, le lui donna. Deux républiques plus tard, le chef de gouvernement, pour excuser ses mauvaises fréquentations passées, est venu demander l’aval du patronat, qui ne le lui chipota pas. Un prêté pour un rendu. L’homme d’affaires ne se dérange plus. Il reçoit l’homme d’Etat. Les importants ont permuté.

    L’émule de Bourdieu, moins sentimental, trouvera confirmation du fait que la bourgeoisie industrielle et commerciale a fauché la place de la bourgeoisie administrative et intellectuelle (qui avait elle-même, jadis, déplacé l’aristocratie foncière) au premier rang de la classe dominante. L’échelle des revenus corrigeant désormais celle des mérites, il connaît l’envie qu’inspirent aux hauts fonctionnaires les gestionnaires du privé. Normal donc que l’inspecteur des finances pantoufle à 30 et non à 60 ans. Changement de portage.

    L’élève de René Rémond, à Sciences Po, pointera le retour en force du saint-simonien de 1820 chez nos esprits avancés et saluera un juste et tardif hommage du frelon aux abeilles industrieuses. Un gouvernant aux effets d’annonce sans effet, convaincu de sa condition parasitaire dans le tout-marché, passe le flambeau aux vrais producteurs de richesse. On connaît le nouvel annuaire administratif qui circule sous le manteau. A l’Elysée, le PDG de la Maison France ; à Matignon, le top management ; au Sénat, le conseil de surveillance ; et au Palais-Bourbon, un comité d’entreprise élargi.

    N’appartenant à aucune des trois catégories précédentes, qu’il me soit permis de célébrer l’événement comme il le mérite : pour un changement de culture et, au fond, de civilisation. Notre premier ministre, patriote mais conséquent, aime l’entreprise parce qu’il aime la France et que la France n’abrite pas seulement, et pour son plus grand bien, des sièges sociaux de multinationales mais est devenue elle-même une grande et belle entreprise.

    Aimer, c’est graviter. Changer de soleil, ce n’est pas anodin. La relation du chef politique aux chefs d’entreprises (privées, en l’occurrence, les publiques étant en peau de chagrin) n’est plus d’utilisation mais de fascination. S’il se fût contenté d’un « je vous apprécie », « je vous considère », « je vous propose une transaction d’intérêt mutuel (il faut bien produire avant de redistribuer) », ce n’eût pas été le saut de l’ange. Ce que j’ai vu à la télé, ce jour-là, c’est un enfant du siècle transi par l’illusion du siècle nouveau, l’erreur de calcul qui nous bouche la vue et s’en prend à nos vies.

    L’invasion

    Pris dans l’étau Eco, notre vocabulaire rétrécit. Chacun s’exprime à l’économie : il gère ses enfants, investit un lieu, s’approprie une idée, affronte un challenge, souffre d’un déficit d’image mais jouit d’un capital de relations, qu’il booste pour rester bankable et garder la cote avec les personnalités en hausse.

    Quand notre ministre de la culture et de la communication (titre à intervertir : la com, c’est du lourd) reçoit un président de chaîne publique, il le somme de remonter dare-dare l’Audimat. « Les chiffres sont là, monsieur, il n’y a rien à dire d’autre. » Et surtout pas parler mission, qualité, intérêt. Un chercheur en sciences sociales se voit accorder son satisfecit d’après le nombre d’articles qu’il a publiés dans les revues anglo-saxonnes ; un ministre de l’intérieur, au nombre d’éloignements d’étrangers par an ; un préfet, au nombre d’expulsions qu’il fait dans le mois ; un agent de circulation, au nombre de contredanses qu’il a collées chaque jour ; un film, au nombre d’entrées le mercredi ; et une émission, au nombre de téléspectateurs. Nos bambins ont une valeur faciale indexée sur Facebook. Sans doute faut-il savoir compter la peine des hommes et évaluer le prix des choses.

    Conclusion : s’il y a une crise économique, l’économie est si peu en crise que son ombre portée gouverne aussi bien notre intimité que l’ensemble de notre vie publique et déjà intellectuelle.
    Nos champions d’une science économique plus qu’aléatoire ne connaissent de pronostic que rétrospectif et ne rient qu’en se regardant, comme les augures romains, sans faire rire personne d’autre. Leurs avis sont écoutés avec gravité sur le parvis des temples. Curieusement, leur fulgurante montée, en influence et crédibilité, est intervenue quand l’économie, qui n’occupait pas jusqu’alors toutes les conversations, s’est mise à battre de l’aile avec la crise pétrolière, à la fin des « trente glorieuses ». On me répondra que c’est quand la voiture tombe en panne que les garagistes sont le plus écoutés. C’est logique. Sauf que les mécaniciens savent en général faire repartir l’automobile.

    Suite…
    http://www.monde-diplomatique.fr/2014/10/DEBRAY/50859

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