Où l’aveuglement confine à la sottise !, par Jean-Pierre Pagé

Billet invité.

Trop, c’est trop ! Pourtant, les avertissements n’ont pas manqué. Trois articles l’ont martelé : l’aveuglement – pour ne pas dire l’entêtement – des responsables de la Zone euro face à la crise grecque est suicidaire. Le premier texte, dû au Prix Nobel, Joseph Stiglitz, publié dans les Echos du 12 février 2015, sous l’intitulé « La morale de l’Histoire grecque », démontre que « ce n’est pas la restructuration de la dette, mais son absence qui est immorale » et son auteur n’hésite pas à écrire que « l’on a moins besoin d’une réforme structurelle de la Grèce que d’une réforme de la Zone euro ». Dans un article publié le même jour, Martin Wolf, dans Le Monde, en plaidant pour que les discussions en cours se focalisent sur un deal portant sur « des réformes profondes et radicales en échange du desserrement des liens de la dette » titrait : « Il faut négocier calmement avec la Grèce ». Auparavant, dans Les Echos du 11 février, l’excellente analyse de la rédaction sous la plume de Catherine Chatignoux, s’était attachée à mettre en exergue « l’entêtement coupable du FMI face à la crise grecque », malgré les propos de personnalités de sa direction mettant en garde contre une trop grande sévérité à l’égard de pays que chacun savait insolvables.

Il était évident que l’arrivée de Alexis Tsipras et de son talentueux ministre des finances, Yanis Varoufakis, allait prendre de front la Commission européenne et, surtout, le bras séculier de la Zone euro, l’Eurogroupe, avec son chef, le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem et son maître à penser Wolfgang Schäuble. Cela n’a pas manqué. Pourtant les deux personnalités grecques ont fait preuve de souplesse. Elles ont demandé du temps pour faire les « vraies » réformes nécessaires. Mais elles ont refusé la prolongation telle quelle du « programme d’aide financière à la Grèce » managé par la « Troïka » avec les conditions qui l’assortissaient. Ils savaient bien qu’en faisant cette concession, ils auraient renvoyé dangereusement à plus tard l’indispensable remise en question d’un processus dont ils dénonçaient le caractère néfaste et insupportable. En effet, il a été suffisamment démontré que, non seulement celui-ci n’a pas permis au pays de rembourser une dette dont le poids ne cesse de s’alourdir, mais, en l’obligeant à consacrer à ces remboursements l’essentiel des excédents budgétaires qu’il parvient péniblement à dégager en puisant dans ses forces vives, il ne fait que l’affaiblir. C’est pourquoi les nouveaux responsables de la Grèce proposent de desserrer l’étau tout en s’attaquant réellement aux problèmes structurels (corruption, fraude…) du pays que leurs prédécesseurs ne sont pas parvenus à traiter parce que, ce faisant, ils auraient contrevenu à trop d’intérêts acquis des catégories les plus riches et puissantes de la population.

Pourtant, ce raisonnement, qui semble frappé au sceau du bon sens, n’a pas permis de convaincre les deux ténors de l’Eurogroupe qui n’hésitent pas, ce faisant, à mettre en danger avec l’euro, la raison d’être de leur groupe et, au-delà, la « construction européenne » tout entière.

Il arrive un moment où l’aveuglement confine à la sottise et où le refus de remettre en question des règles et des engagements, pris en commun, mais dont la nocivité est évidente, peut conduire à la destruction de ce qu’ils étaient censés garantir. Il faut le dire.

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