Le Groenland est frappé par une vague de chaleur qui n’est pas sans nous rappeler l’événement majeur de 2012, par Philippe Soubeyrand

Billet invité.

Groenland
Qu’on se le dise sans attendre, une fois la crise systémique grecque momentanément repoussée à plus tard, faute d’avoir su annuler sa dette, nos dirigeants devront s’atteler à un autre dossier tout aussi brûlant, si ce n’est plus. En effet, la vague de chaleur qui frappe actuellement notre planète, et pas seulement l’Inde, le Pakistan, l’Espagne ou la France, n’arrange rien à une situation qui était pour le moins alarmante depuis longtemps, et ceci bien avant les premiers accords de Montréal en 1987 [1].

Or 28 ans après, nous sommes aujourd’hui en juillet 2015, à la veille de la conférence mondiale de la dernière chance sur le climat, la COP21, qui se tiendra à Paris d’ici le 11 décembre prochain [2], et qui nécessitera une réaction audacieuse, voire courageuse, de la part de l’ensemble de la communauté internationale. Car à défaut d’avoir su réduire de manière drastique l’ensemble de nos émissions de gaz à effet de serre du fait notamment de nos énergies fossiles, nos dirigeants devront peut-être prendre la lourde décision de quasiment tout stopper, ne maintenant en activité que ce qui demeure indispensable à la survie de l’humanité.

Car avec une concentration en CO2 (dioxyde de carbone) dans l’atmosphère qui a franchi sans surprise [3] la barre symbolique des 400 ppm (parties par million) [4], avec des concentrations en CH4 (méthane) et N2O (protoxyde d’azote) qui ne sont guère plus réjouissantes [5], avec le souvenir d’une année 2014 déclarée comme la plus chaude jamais enregistrée [6] et, plus récemment, celui d’un mois de mai 2015 d’ores et déjà confirmé comme le plus chaud jamais enregistré depuis 1880, du fait d’une anomalie de température moyenne globale de +0,87°C, sachant que pour l’ensemble des continents de l’hémisphère Nord, cette anomalie pour le mois de mai prend la seconde place du classement des mesures à +1,36°C, juste derrière l’anomalie record de mai 2012 mesurée à l’époque à +1,47°C [7], puis finalement retenue par la NOAA à +1,51°C [8], nul doute que nos dirigeants vont devoir trancher dans le marbre, sachant que cette fois-ci, ce sera pour de bon.

C’est peut-être bien là la seule chose tout aussi invraisemblable que raisonnable, à faire…

Car 28 ans après, comme si ce sombre tableau ne suffisait pas à lui tout seul, nos progrès technologiques nous permettent désormais d’observer et mesurer avec précision, d’autres phénomènes systémiques qui mettent au défi nos supercalculateurs de dernière génération [9] et contribuent, chacun à sa manière, à l’aggravation de la crise climatique, voire de la crise systémique globale, tels que : l’acidification des océans [10], l’élévation du niveau des mers [11], la formation quasi périodique d’El Niño dans la partie Est de l’océan Pacifique [12], les cycles [13] et les éruptions solaires [14], les variations de l’intensité du champ magnétique terrestre [15], etc.

Dans ce dernier cas, il faut rappeler que c’est l’astronome anglais Edward Sabine [16] qui est à l’origine du premier observatoire magnétique et météorologique d’Amérique du Nord et que depuis ses premières mesures réalisées sans interruption depuis 1839, l’intensité du champ magnétique terrestre ne cesse de diminuer dans cette région située à seulement 4560 km du Sud du Groenland, passant de quelques 64000 nT (nanoTesla) autour de 1850, à 56000 nT environ en 2000 [17], puis à 54000 nT environ aujourd’hui [18], soit une diminution dans cette région de l’ordre de 16% en seulement 165 ans, dont 3,2% rien qu’au début du XXI ième siècle, et nous allons comprendre pourquoi.

Depuis décembre 2014, la NOAA met à la disposition du public une application gratuite pour smartphone, du nom de CrowdMag, qui permet grâce à la localisation GPS de chacun d’entre nous de contribuer à la plus grosse opération mondiale de collecte de mesures jamais réalisée, en quasi temps réel (rafraîchissement du gisement de données toutes les heures), que ce soit au niveau du sol ou de la mer, de l’intensité du champ magnétique terrestre [19] [20]. Et les premiers résultats de cette expérience étendue à l’échelle internationale sont d’ores et déjà au rendez-vous, permettant notamment la mise en avant d’un modèle assez hétérogène constitué de courbes d’intensité magnétique, affichant par exemple une région extrêmement basse à 23000 nT en plein cœur de l’Amérique de Sud, ou localisant un pôle Sud magnétique proche de la côte Est de l’Antarctique aux alentours de 65000 nT [18], le pôle Nord magnétique subissant quant à lui depuis le milieu du XIXème siècle une dérive qui s’étend du Nord de l’Amérique du Nord à la Sibérie, dérive dont on a pu constater l’accélération soudaine dès la fin du XXème siècle, avec une vitesse de déplacement basculant brutalement de 15 km/an à 60 km/an, pour se stabiliser dès le début du XXIème siècle à 55 km/an [21].

Mais le plus important dans tout cela étant surtout de retenir l’objectif prioritaire visé par le projet CrowdMag qui, outre l’amélioration de la localisation GPS, consiste également en la modélisation/simulation des fluctuations/perturbations du champ magnétique terrestre du fait, d’une part des éruptions solaires, ce qu’Edward Sabine voulait démontrer en son temps, et d’autre part… des activités humaines du fait de l’enfouissement de conducteurs métalliques [22].

En attendant de le savoir, le réchauffement climatique global, dont la contribution d’origine anthropique ne fait plus aucun doute depuis longtemps, donne aujourd’hui du fil à retordre aux climato-sceptiques qui ont de plus en plus de mal à travestir la réalité, du fait notamment de l’apparition d’initiatives de type MOOC (Massive Open Online Courses) favorables au partage des connaissances et de l’argumentation scientifique désormais accessible à tous [23].

Ceci étant, force est de constater que cette réalité est devenue bien plus sombre que ne l’imaginaient les plus pessimistes d’entre nous…

Pire encore, ce sont bel et bien les pires scenarii du GIEC qui sont en train de se réaliser, avec notamment le constat pour le moins « angoissant », année après année, d’une accélération de la fonte de l’ensemble de la cryosphère terrestre constituée de banquises et de calottes glacières [24].

Déjà en 2012, plus exactement du 8 au 12 juillet, la calotte glacière du Groenland avait basculé en seulement 4 jours de 40% à 97% de sa surface touchée par la fonte d’été, laissant coi l’ensemble de la communauté scientifique même si, il est vrai, ce phénomène naturel s’était déjà produit par le passé [25] ; sauf qu’à cette époque là, le forçage radiatif du fait de l’activité anthropique n’existait pas…

La même année, plus exactement le 16 septembre, la surface de la banquise arctique n’atteignait plus que 3,41 millions de km², environ 5 fois la superficie de la France, un record absolu jamais enregistré et pour le moins inquiétant [26].

Mais pourquoi donc les scientifiques sont-ils coi face à de tels événements ? La réponse ou l’alerte, appelez cela comme vous voulez, c’est le CNRS qui nous la donne en partie dès le mois de septembre 2011, soit un an plus tôt… Inertie, quand tu nous tiens ! Les modèles climatiques sont faux car ils sous-estiment « la vitesse d’amincissement de la banquise » [27]. Parions qu’il en était de même à cette époque pour la calotte glacière… Enthalpie, quand tu nous tiens [28] !

Et voilà qu’en 2015, alors que la canicule frappe assez durement plusieurs régions du monde [29], la calotte glacière du Groenland semble ainsi disposée à nous rejouer le coup de 2012, basculant d’ores et déjà entre le 1ier et le 5 juillet d’environ 30% à plus de 50% de sa surface touchée par la fonte d’été [30]. Sachant que le point haut de cette mesure ne devrait pas être atteint avant la fin de la semaine, sachant aussi qu’un anticyclone semble avoir pris position juste au dessus du glacier, tout cela ne présage rien de bon pour les jours à venir [31].

Rappelons tout de même que le Groenland, ce sont jusqu’à 3000 m de glace (point culminant : 3 200 m) sur une surface approximative de 1,71 millions de km², soit environ 80% de sa superficie totale, sachant que, selon le glaciologue Frédéric Parrenin, du fait des fontes saisonnières accentuées par les effets du réchauffement climatique, une « décroissance de la calotte Groenlandaise dans ses parties côtières […] n’est pas entièrement compensée par un accroissement dans les parties centrales, et ce sur la période 1993-2003 » [32]. Dit autrement, le volume de la calotte glacière diminue, influençant directement le niveau des mers ainsi que la circulation thermohaline, et notamment la dérive Nord-Atlantique.

Dans son rapport de 2007, le GIEC estimait que sous l’effet de la fonte de la cryosphère terrestre, le niveau des mers pouvait s’élever de 18 à 42 cm d’ici 2100. Dans son rapport de 2014, il revoit ses prévisions et estime que ce niveau pourrait même atteindre le mètre d’ici 2100 [24]. D’ici à ce que l’on découvre ensuite malgré nous, que nos modèles climatiques sous-estimeraient la vitesse d’augmentation du contenu en énergie de l’ensemble du système climatique mondial du fait de telles élévations du niveau des mers, il n’y a qu’un pas…

Le 11 décembre prochain, sera-t-il finalement le jour où la Terre n’aura pas d’autre choix que de devoir s’arrêter ? Seuls des dirigeants visionnaires, courageux et profondément humanistes pourront prendre ce genre de décision. Dans le cas contraire, la COP21 s’orienterait hélas, une fois n’est pas coutume, vers un échec des plus patents. A moins qu’à la surprise générale, ce ne soit l’humanité toute entière qui crie : « OXI ! »…

Paul Jorion disait récemment dans l’une de ses vidéos du vendredi, évoquant le « Petit manuel de collapsologie » de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, « Comment tout peut s’effondrer », aux éditions du Seuil, avril 2015, qu’« il est beaucoup trop tard » selon lui [33]… Au regard de la nature même du système complexe observé en présence, je pense très sincèrement qu’il a raison.

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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Protocole_de_Montr%C3%A9al

[2] http://www.cop21.gouv.fr/fr

[3] http://www.courrierinternational.com/article/2009/12/18/des-propositions-tres-insuffisantes-quoiqu-il-arrive

[4] http://www.esrl.noaa.gov/gmd/ccgg/trends/weekly.html

[5] http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20140909.OBS8589/gaz-a-effet-de-serre-nouvelle-concentration-record-en-2013.html

[6] http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20141203.OBS6816/2014-annee-la-plus-chaude-pour-la-planete.html

[7] https://www.ncdc.noaa.gov/sotc/global/201205

[8] https://www.ncdc.noaa.gov/sotc/global/201505

[9] http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/03/07/meteo-france-se-dote-d-un-nouveau-supercalculateur_4379518_3244.html

[10] http://www.oceanhealthindex.org/Components/Ocean_Acidification/

[11] http://conference-paris-climat-2015.fr/acceleration-de-l-elevation-du-niveau-de-la-mer/

[12] http://www.lemonde.fr/climat/article/2015/06/13/el-nino-de-retour-apres-cinq-ans-d-absence_4653508_1652612.html

[13] http://solarscience.msfc.nasa.gov/predict.shtml

[14] http://www.meltydiscovery.fr/une-alarme-pour-prevenir-des-eruptions-solaires-a419985.html

[15] http://www.esa.int/fre/ESA_in_your_country/France/Swarm_revele_les_changements_du_magnetisme_terrestre

[16] http://www.asc-csa.gc.ca/fra/sciences/observatoire-magnetique.asp

[17] http://geomag.nrcan.gc.ca/mag_fld/sec-fr.php

[18] http://www.ngdc.noaa.gov/geomag/WMM/DoDWMM.shtml

[19] http://cires.colorado.edu/news/press/crowdsourcing-earths-magnetic-field/

[20] http://www.ngdc.noaa.gov/geomag/crowdmag.shtml

[21] http://www.universalis.fr/encyclopedie/derive-des-poles/3-l-acceleration-brutale-du-pole-nord-magnetique/

[22] http://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/20141219.OBS8390/avec-cette-appli-vous-pourrez-aider-la-recherche-scientifique-et-elle-est-gratuite.html

[23] https://www.edx.org/course/making-sense-climate-science-denial-uqx-denial101x-0#!

[24] http://leclimatchange.fr/les-elements-scientifiques/

[25] http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/07/25/la-nasa-releve-une-fonte-sans-precedent-de-la-calotte-glaciaire-du-groenland_1738277_3244.html

[26] http://www.lefigaro.fr/sciences/2013/05/02/01008-20130502ARTFIG00664-fonte-record-de-la-banquise-arctique-en-2012.php

[27] http://www2.cnrs.fr/presse/communique/2297.htm

[28] https://fr.wikipedia.org/wiki/Enthalpie_de_fusion

[29] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/05/31/plus-de-2-200-morts-lies-a-la-canicule-en-inde_4644280_3216.html

[30] http://nsidc.org/greenland-today/

[31] http://www.meteociel.fr/modeles/ecmwf.php?ech=72&mode=1&map=1&type=0&archive=0

[32] http://lgge.osug.fr/IMG/fparrenin/reports/parrenin-HDR2013.pdf

[33] http://www.pauljorion.com/blog/2015/07/03/le-temps-quil-fait-le-3-juillet-2015/

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