L’alliance, une promesse intenable ?, par Zébu

Billet invité.

Lorsque des émeutes se transforment en révolution, on peut parfois voir émerger des alliances entre différents acteurs qui n’avaient jusqu’alors rien à faire ni à voir entre eux avant que le ‘sentiment’ insurrectionnel ne vienne à s’emparer de la foule en colère.

On a pu ainsi voir un certain nombre d’alliances se former contre l’oppression et pour la chute de dictateurs, comme lors des révolutions arabes en Tunisie, en Egypte et en Syrie, avec des alliances entre partis politiques qui ne possédaient pas du tout les mêmes représentations du monde.

Mais on a aussi pu constater que ces mêmes alliances se sont fragmentées dès lors que l’objet de leur union a pu être atteint (la chute du dictateur) ou au contraire qu’au fur et à mesure que le temps passait et que l’objet convoité s’éloignait, cette même union se délitait ou explosait.

Ainsi, l’alliance des tribus opposées à M. Kadhafi s’est effondrée en une myriade de combats tribaux pour le pouvoir dès lors que le dit dictateur et son régime furent mis à bas. Ainsi aussi, dès lors que les opposants au régime de Bachar Al Assad ne furent pas en mesure de mettre à bas son régime (soit parce qu’ils furent incapables de maintenir cette alliance, soit parce qu’ils ne furent pas soutenus à la hauteur du soutien qu’ils auraient dû recevoir pour atteindre cet objectif), d’autres acteurs ont prospéré sur un espace laissé vacant, comme Daech en Irak et en Syrie, soutenu par d’autres acteurs, recomposant les alliances anciennes pour faire face à un péril jugé plus impérieux, formant ainsi d’autres alliances, elles-mêmes fragmentées face à l’objet comme l’est actuellement le front commun face à Daech de la Turquie et des factions kurdes, dans une lutte armée qui a mis fin à l’ancienne alliance de paix entre l’armée turque et le PKK.

L’alliance humaine, contrairement à l’ancienne alliance entre Dieu et les hommes (ou un peuple) qui devait se renouveler parfois, contrairement à la nouvelle alliance permise par le sacrifice christique qui est acquise par ce sacrifice même, n’est donc qu’une formalisation momentanée entièrement dépendante de la promesse qui en est à l’origine.

La promesse décrite dans l’Ancien Testament, celle que les descendants de Noé se multiplieront à la surface de la Terre, a certes été tenue, si tant est que l’on croie à cette alliance. La promesse christique, elle, est difficilement vérifiable puisqu’il nous faudra mourir un jour pour la connaître.

Les promesses d’alliances politiques, elles, ont l’avantage de pouvoir être auscultées in vivo et sans attendre que des milliers ou des millions d’années s’écoulent pour en vérifier la teneur.

Ainsi, l’alliance politique au sein de Syriza n’a pas pu tenir la promesse émise avant les élections de mettre fin au programme austéritaire imposé par la Troïka, une alliance qui se fracasse donc sur l’acceptation du plan d’aide à la Grèce signé par M. Tsipras, lequel refuse par avance toute nouvelle alliance avec les partis relevant de l’ancien système, que l’on pourrait ainsi dénommer ancienne alliance dont la promesse était que la fraude et la corruption seraient la contrepartie nécessaire à la prospérité. La seule alliance qu’il reste ainsi à M. Tsipras s’il tient ses promesses serait de s’allier avec le parti To Potami, seul parti qui ne soit pas issu de l’ancienne alliance et qui accepterait de s’allier avec ce qu’il reste de Syriza, l’ancienne alliance anti-austérité, pour faire respecter sa promesse d’appliquer le plan d’aide européen ainsi défini, ou de repartir avec ANEL.

En passant, il est à noter que s’il y a bien eu une alliance qui a tenu, c’est celle de Syriza (du moins, de la partie qui suit M. Tsipras) et d’ANEL pour soutenir le gouvernement grec, un parti que l’on qualifierait d’extrême-droite étant donné ses prises de positions publiques s’il n’y avait pas Aube Dorée et ses nazis. Une alliance qui avait été formée contre toutes attentes parce que M. Tsipras pensait qu’elle lui permettrait de mieux résister dans sa stratégie de confrontation face à la Troïka, afin de mieux assurer sa promesse de rupture face à l’austérité imposée. Une alliance qui a perduré malgré le renversement de la promesse initiale, faisant imploser Syriza.

Mais une alliance qui a été critiquée dès le départ par certains et soutenue par d’autres, parce que sa promesse était la souveraineté retrouvée de la Grèce comme primat, comme postulat : une alliance soutenue donc logiquement alors par les souverainistes, une alliance qui logiquement selon eux se doit donc d’être étendue à d’autres espaces politiques pour ceux-ci, comme le fait d’ailleurs Jacques Sapir en incluant le FN dans son Front de libération nationale. Aujourd’hui, M. Sapir défend des positions d’alliance toujours dans l’optique de la promesse souverainiste quand une partie de la gauche radicale s’y refuse quand celle-ci l’admettait nolens volens, mais pour la Grèce (Syriza-ANEL), parce qu’elle participait alors à une autre promesse, celle non pas du souverainisme mais bien du rejet de l’austérité et d’une politique de gauche alternative en Europe1. Une alliance qui a l’époque, si elle interrogeait comme on dit, était légitimée par une partie de la gauche radicale par le fait qu’ANEL venait vers les positions de Syriza et non l’inverse, du fait du rapport de force politique en faveur de Syriza. Suivant cet argument, il y aurait alors tout lieu de s’inquiéter quand la réalité politique s’inverse, puisqu’en France, c’est bien un rapport de force favorable au FN qui s’impose, quand celui-ci représente plus de deux fois le poids électoral du FG, entre autres.

Bien plus que sa promesse, ce serait ainsi le rapport de forces politiques en sa faveur qui légitimerait une alliance et qui commanderait son refus dans le cas inverse : une vision politicienne et non pas politique de ce que peut être une alliance.

Quelles conclusions tirer alors quant à l’alliance ?

Qu’en dehors de la logique religieuse du salut de l’âme, de la sécurité de la vie et de la liberté dans la guerre ou des liens de parenté qui perdurent malgré la dissolution parfois des alliances matrimoniales, la question des alliances politiques est dépendante de la promesse délivrée mais aussi de sa capacité politique à se réaliser, la capacité intégrant la définition politique de ce qu’est une alliance. C’est aussi cette capacité politique à définir politiquement ce qu’est une alliance qui rend intenable une alliance dans le monde fragmenté qui est le nôtre actuellement, où aucune orientation politique majoritaire ne parvient à s’imposer pour le moment. En prenant l’exemple grec, le drame politique sans doute de Syriza fut qu’il se joua à quelques sièges d’une majorité qui aurait pu lui permettre de se passer d’une alliance avec un parti comme ANEL ou avec tout autre parti politique grec, de se passer d’un changement stratégique hasardeux, a fortiori mal ou jamais assumé même avec un projet politique cohérent.

À l’inverse, une alliance majoritaire comme le CNR l’a été en son temps, sans son programme de reconstruction, n’aurait probablement pas eu la même cohérence ni la même capacité politique.

La question de la capacité et du projet politique, et non seulement celle de la promesse, est donc centrale. C’est à cette aune là que l’on peut juger les promesses des projets d’alliance aujourd’hui.

Le projet d’alliance d’un possible futur gouvernement grec dirigé par M. Tsipras pour appliquer un accord auquel il ne croit toujours pas, sans capacité politique réelle que de reconduire la même alliance avec l’ANEL (puisque M. Tsipras rejette toute autre alliance avec l’ancien système), en supposant que ce parti puisse être représenté à la Vouli, ou avec To Potami, ce qui laisse à penser qu’il aurait alors le choix entre reproduire le même avec le résultat que l’on connaît mais dans une position politique nettement moins favorable, ou revenir sur les 8 mois d’expérience pour faire alliance avec un parti que M. Tsipras avait alors rejeté en janvier 2015 …

Le projet d’alliance que le gouvernement français par exemple a pu faire avec le MEDEF avec son pacte de responsabilité ne tient pas, à l’évidence, ses promesses, car le projet, la relance par l’offre, n’était, à l’évidence, pas viable dès le dépar et a fortiori sans contreparties.

Le projet d’alliance en vue d’une sortie de crise européenne par la création d’une avant-garde ne tiendra pas plus car le projet n’aboutira qu’à la confortation des logiques ordo-libérales en cours et à la production de résistance politique qui ne feront que conforter l’extrême-droite in fine, un pari européen dont plus personne n’a de nouvelles depuis juillet.

Le projet d’alliance en vue du plan B ne dit rien non plus de l’objectif commun des alliés potentiels, encore moins celle du Front de libération nationale, ni des capacités politiques respectives de ces alliances.

Et, évidemment, le projet d’une alliance entre le PS et EELV pour les élections régionales, non plus.

De fait, toutes ces alliances politiques sont sans autre objet que la perpétuation classique de l’appropriation du pouvoir politique et l’alliance n’est ainsi qu’un succédané dans l’impuissance, devenue collective avec une alliance, à définir un projet politique. Et tant qu’un tel projet ne sera pas défini comme socle d’une possible union, il ne restera alors aux êtres humains que les seules alliances qui paraissent perdurer : religion, guerre et parenté.

L’exemple, daté, du programme commun et de la caducité de l’alliance entre le PCF et le PS en 1983 prouve bien qu’il est aujourd’hui nécessaire d’intégrer la dimension sinon européenne, du moins mondiale, pour qu’un tel projet puisse répondre (et pas seulement intégrer) aux rapports de forces globaux actuels, sous peine par la suite de faire voler en éclats une possible alliance fondée sur un véritable projet politique mais qui aurait fait l’impasse sur cette nécessaire intégration et réflexion.

L’exemple de la Grèce montre lui l’impréparation et/ou l’incohérence politique sur ce point, sans plan B ni réelle stratégie de négociation autre qu’un vague espoir que le processus en lui-même pouvait induire des transformations dans les rapports de force en créant des soutiens politiques en sa faveur, transformations qui ne se sont jamais produites.

Rien pourtant ne permet de dire qu’il en sera toujours ainsi.

La question est donc bien plutôt de savoir qui profitera le premier de cet enseignement, notamment en Europe, des tenants de l’ordo-libéralisme, du souverainisme, ou d’un projet alternatif à ces deux représentations du monde qui tentent toutes deux de replier à elles seules les représentations valables.

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1 J’ai d’ailleurs participé à la légitimation de cette position en analysant ce que je présentais alors comme un Roque de M. Tsipras, qui de fait ne fut jamais réellement développé, voir même engagé. Lorsque la réponse vint 15 jours plus tard de la Troïka par la voix de M. Draghi, elle trouva un espace politique grec ouvert et désorganisé, qui malgré le référendum de juillet poussa M. Tsipras à la capitulation. La question de l’alliance et de sa cohérence au sein de Syriza, au sein de la zone euro et hors de l’Union Européenne n’avait pas été engagée préalablement à la mise en œuvre du rapport de forces politique, avec le résultat que l’on connaît aujourd’hui.

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