Mémoire de glacier, mémoire d’Homme, par François Corre

Billet invité

Il y a quelques jours, un tweet du blog reprenait un article du Monde comparant les bilans d’enneigement dans la sierra Nevada en Californie et l’état des glaciers alpins.

Les glaciers alpins sont en net retrait, longueur et volume, certains petits seraient menacés de disparition, mais en nombre limité pour le moment… C’est facilement observable pour le randonneur moyen, comme par exemple, les cas du glacier Blanc et du glacier Noir dans le Massif des Écrins (Hautes Alpes).

Déjà en ‘recul’ important sur la période 1940/60, suivi d’une légère progression dans les années suivantes, le glacier Blanc subit une cure d’amaigrissement depuis la fin des années 1980, surtout sur sa partie inférieure, mais il est globalement en retrait depuis 1870 environ. C’est également le cas pour son voisin, le glacier Noir, en recul jusqu’en 1920/21, puis se stabilise plus ou moins jusque dans les années 1970; sans doute grâce à la couche de pierres et de graviers qui le recouvre en grande partie et fait office d’écran solaire; puis à nouveau en perte de volume au point de constater aujourd’hui une fracture entre la partie haute et basse (verrou glaciaire).

Jusqu’à cette date (1870), ces deux glaciers confluaient encore dans la vallée vers mille neuf cents mètres d’altitude, lieu nommé le Pré de Madame Carle, très fréquenté point de départ de randonnées.

Si il est possible de  découvrir la mémoire des fluctuations glacières dans les traces géologiques, on peut aussi la trouver dans des écrits ou des histoires, même si elles sont parfois romancées…

Comme ces indications de relevés et cartes militaires du XVIIIe siècle (1), elles-mêmes basées sur des données plus anciennes : « De Vallouise, un chemin qui passe au village de la Pisse, à celui de la Jusse, au col de Valfroide, à St Christophe (en Oisans)va joindre la petite route au Bourg-d’Oisans. Ce chemin traverse des glaciers, et les éboulemens l’ont rendu impraticable : aussi depuis plus de cinquante ans il n’y a peut-être passé personne. » Ce qui indique donc l’existence d’un chemin, une voie possible pour hommes et matériels, devenue impraticable au début du XVIIe et qui correspondrait à la route actuelle Vallouise / Pelvoux / Ailefroide / Pré de Mme Carle, puis l’itinéraire du Col de la Temple (3300 m !) via le glacier Noir…

Autre témoignage, cette photographie de 1925 extraite des archives départementales des Hautes-Alpes (2), les deux glaciers sont plus ‘avancés’ qu’aujourd’hui mais sont loin de leur jonction passée. Ces reculs des fronts glaciaires ont d’ailleurs libéré (entre autres) des troncs d’arbres fossilisés, indiquant la présence de végétation à des altitudes bien supérieures à celles d’aujourd’hui, il y a des centaines ou des milliers d’années…

On trouve dans le livre ‘Les Mystères des Hautes-Alpes’ (Alain Lequien), l’histoire ‘légendaire’ du Pré de Mme Carle, bien résumée dans un article de ‘Hautes-Alpes insolites’.(3) « Comment s’imaginer qu’ici, à l’époque romaine, on aurait peut-être cultivé des vignes ? Et qu’au début du XVIe siècle, cette vallée caillouteuse constituée des débordements du torrent Saint-Pierre aurait été une jolie prairie d’alpage et qu’elle aurait même été  habitée au Moyen-Âge ? Il parait qu’alors, les glaciers étaient encore plus reculés qu’aujourd’hui, et ce paradis faisait partie des biens donnés en 1505 par le roi Louis XII à Geoffroy Carle, président du Parlement du Dauphiné. » Ça fait rêver, non…? L’autre version de l’histoire, moins belle mais plus plausible, est celle d’une bonne gestionnaire d’un pré au début du XVIe siècle, correspondant au recul des glaciers au moyen-âge avant leur avancée au cours du XVIIe, jusqu’au dépôt morainique sur le ‘pré’ à la fin du XIXe…

Sans remonter nécessairement à la fin de la dernière grande glaciation du Würm, Il y a donc eu des successions de fontes plus ou moins importantes puis de reformations, mais tout en étant dans une période interglaciaire…! Pour autant, si les variations climatiques influencent les glaciers de montagne, ceux-ci ne sont pas nécessairement de bons ‘indicateurs du climat’, il faut aussi tenir compte du cadre géographique, exposition, altitude, pente, hydrologie… Ce qui étonne, ou qui inquiète, pour l’époque actuelle de ‘retrait’, même si l’on dispose de peu de points de comparaison fiables sur une longue période, c’est la rapidité des phénomènes observés. Accélération naturelle passagère, conséquence de l’activité humaine du dernier siècle (voire plus) sur cette évolution, ou bien même les deux ? C’est la grande question à laquelle les glaciologues tentent de répondre…

(1)   M. de Bourcet, Lieutenant-Général. Mémoires militaires sur les frontières de la France, du Piémont et de la Savoie, depuis l’embouchure du Var jusqu’au lac de Genève.

(2)   Archives départementales des Hautes-Alpes, Iconothèque.

(3)   La légende du pré de Madame Carle ou l’histoire du cocu rancunier… Pays des Ecrins.

Autres articles intéressants du Parc National des Écrins :
‘cahier’ thématique’ (2005),  ‘Glacier Blanc : l’équilibre est rompu’.

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