Comment la finance libérale sera subvertie par la résurrection des personnes dans les sociétés intermédiaires, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

Partons des faits. Le 17 septembre 2008, la banque étatsunienne Lehman Brothers est déclarée en faillite. La Réserve Fédérale des États-Unis s’est refusée à prêter de la liquidité centrale à un repreneur éventuel qui aurait garanti le remboursement des dettes de la banque d’affaire. Les paiements quotidiens sur les engagements de Lehman sont donc suspendus à partir du 18 septembre 2008. Des milliers de banques dans le monde ayant prêté directement ou indirectement se précipitent dans leurs livres comptables pour évaluer les créances qu’elles ont sur Lehman et risquent de ne jamais être remboursées.

En quelques heures, la panique financière envahit le monde. La réalité saute aux yeux qu’on s’était convaincu d’ignorer : dans le régime de libre circulation du capital financier, il n’existe aucun mécanisme ni aucune règle qui permette de calculer précisément qui doit quoi à qui. Une grande banque internationale a fait faillite et aucun banquier, même pas la moindre banque centrale, n’est capable de garantir qu’il dispose de suffisamment de capital pour couvrir la perte possiblement encourue. La faillite de Lehman est un cataclysme mental et cognitif pour toutes les banques et assurances qui sont branchées sur le marché mondial de la liquidité monétaire en dollar.

Dans la confusion générale, les banques se mettent immédiatement à solliciter les opérateurs financiers qui leur ont vendu des assurances sur leurs crédits potentiellement impayés par Lehman. Très vite, la menace systémique se profile de la concentration des risques sur quelques opérateurs spécialisés dans l’assurance du crédit, dont l’assureur AIG qui essuiera officiellement 100 milliards de perte au 31 décembre 2008. En dépit de leur finalité originelle de répartition et de division du risque, tous les appels en garantie convergent sur les mêmes acteurs. Les réserves financières constituées pour couvrir les risques de crédit du système bancaire mondial se révèlent brusquement radicalement insuffisantes. La Réserve Fédérale des États-Unis se trouve instantanément obligée d’accorder des milliers de milliards de crédits relais pour empêcher la suspension de tous les paiements interbancaires entre des institutions qualifiées ultérieurement de « systémiques » qui ne savent plus réellement si elles sont objectivement et véritablement liquides.

La Loi mise en faillite par la finance

En réalité, les lois nationales et les réglementations internationales interdisent aux banques centrales de consentir des crédits illimités aux banques privées. Les banquiers centraux ont donc dû dans l’urgence et la précipitation, téléphoner aux ministres du budget pour ne pas être déférés devant les tribunaux quand viendrait le moment de mesurer les responsabilités. L’acquiescement général du pouvoir politique à la suspension de tout régime de légalité dans le monde financier a été immédiat quand il est apparu que les déposants de l’économie réelle pouvaient perdre instantanément tout ou partie du prix de leurs dépôts et de leur épargne déposée dans les banques.

La faillite de Lehman n’a donc pas mis fin au régime du capitalisme libéral par le fait para-normal que les grands États ont foulé aux pieds la légalité qui définit juridiquement le capital comme couverture du crédit. Contre la souveraineté, contre leur constitution, contre le principe de la propriété et de la responsabilité, les États dits de droit se sont portés garants collectivement et sans limite du système bancaire mondial piloté par la Réserve Fédérale des États-Unis. D’institution centrale du système de crédit international, la banque centrale des États-Unis est passée au statut transcendant de deus ex machina de la liquidité bancaire internationale. Toutes les banques centrales du monde sont devenues de fait par des autorisations de découvert à la Réserve Fédérale, des filiales du gouvernement mondial de la monnaie au dessus des lois civiles. La banque centrale du dollar est devenue de fait le prêteur universel en dernier recours de toute économie mondiale.

Derrière l’escroquerie cognitive des subprimes qui a servi de catalyseur, et derrière ce qui nous est aujourd’hui gentiment présenté comme l’effacement inéluctable et nécessaire du pouvoir politique en économie, il faut mesurer l’ampleur de la révolution qui s’est accomplie. Depuis la faillite de Lehman, le crédit des banques centrales aux banques privées n’est plus régi par la loi des personnes et de la souverainetés des nations constituées en États. Le crédit central qui fait exister la monnaie par quoi sont réglés les échanges entre les hommes est une pure technique qu’aucun législateur, aucun pouvoir politique, aucun juge ne peut discuter ni modifier. Ce que les hommes produisent et achètent concrètement n’est plus le critère de calibrage de l’émission monétaire. La finalité première du capital comptabilisé en monnaie n’est plus de financer les activités qui répondent à des besoins humains délibérables.

Escroquerie à l’assurance par les dérivés de crédit

Une fois que le système bancaire mondial en dollar à obtenu la garantie sans limite de tous les États pour que les déposants et créanciers des banques ne subissent aucune perte comptable, un calcul approximatif des pertes assurées par les « dérivés de crédit » a pu se faire dans les mois qui ont suivi la faillite de Lehman. Les dérivés de crédit sont des assurances que les banques se vendent et s’achètent sur les pertes comptables qu’elles peuvent subir du fait de crédits non remboursables pour une quelconque raison. Des milliers de milliards de pertes comptables pouvaient être envisagées par les banques du fait de la mise en faillite de Lehman. Mais par les contrats d’assurance du crédit, les pertes réelles pouvaient être moindre, à la condition que les banques en position d’assurance disposent de suffisamment de réserves en capital pour verser tous les dédommagements dus et réclamés.

Le doute général sur la fiabilité du système financier ne pouvait être levé que si le total des pertes réelles sur les crédits effectivement non remboursables restait inférieur au total des fonds propres disponibles dans l’ensemble des banques. Le calcul des pertes effectives engendrées par les faillites bancaires précédant et succédant à celle de Lehman s’est révélé long, complexe et irrémédiablement approximatif. Pourquoi ? Parce que la monnaie et le crédit déconnectés d’une loi commune entre tout ceux qui achètent, vendent, doivent et paient, n’ont aucun fondement objectif quant à ce qui a de la valeur ou n’en a pas. Quand les banques ont confronté entre elles l’évaluation du solde de leurs créances réciproques après la banqueroute des subprimes, elles n’ont pu que constater la non concordance de leurs évaluations de ce qui était réellement perdu ou pas perdu.

En l’absence de critère objectif commun à un même marché, les dettes remboursables des uns sont des dettes non-remboursables pour les autres ; des dettes bien assurées pour les uns ne sont pas réellement assurées pour les autres. L’effondrement de la confiance sur le marché interbancaire du crédit n’a pu être évité que par l’engagement des banques centrales à faire crédit sans limite aux banques qui n’avaient pas été officiellement mises en faillite. « Sans limite » a explicitement signifié à tout esprit financier libéral : hors des limites d’une légalité commune, délibérée et partagée. Tous les banquiers ont alors consciemment réalisé que la détention d’une masse critique de dépôts des entreprises et des particuliers représentait un droit de tirage quantitativement illimité sur la liquidité des banques centrales.

En même temps que les pertes de crédit et que la solvabilité effective des assureurs du crédit ont été laborieusement évaluées pendant l’année 2009, les modèles de prix financier des dérivés de crédit ont été recalibrés afin d’intégrer l’élément systémique nouveau de la garantie étatique illimitée des dépôts bancaires. Miraculeusement, les banquiers sont alors parvenus à démontrer que l’ensemble des fonds propres des banques étaient suffisants pour faire face aux conséquences d’un nouveau krach type Lehman. Qu’avaient réalisé les banquiers au plan technique ? Que la détention des dépôts et de l’épargne des personnes physiques qui élisent les gouvernements, représentait un capital gratuit sans limite légale. Ainsi avaient-ils le moyen d’assurer n’importe quelle politique de spéculation sur la mesure du prix du crédit. La technique financière avait réalisé la dissociation absolue du droit et du bien commun.

Anéantissement financier de l’intérêt général

Depuis le krach des subprimes, il est devenu tout à fait inutile de produire de savants calculs juridiques et mathématiques pour « saucissonner le risque » de manière à le rendre invisible aux épargnants. Quand un banquier « too big to fail » a réalisé trop de pertes sur des opérations d’assurance du risque de crédit sur le faux marché mondial de la liquidité en dollar et en monnaies derivées du dollar, il lui suffit de montrer ses dépôts pour menacer les pouvoirs publics de sa propre faillite. Autrement dit, il suffit de fabriquer des bombes logiques avec la théorie mathématique des jeux et des options ; puis de vendre ces bombes logiques contre monnaie à des « investisseurs » ; et enfin de présenter la facture aux États quant la bulle spéculative se désintègre. Pour être bien sûr de se faire comprendre par les politiques, on finance leurs campagnes électorales et on provoque des fuites de capitaux chez ceux qui hésitent à puiser dans les finances publiques.

Depuis 2010, les pouvoirs politiques ont cessé de parler du renforcement des règles prudentielles de couverture du crédit par le capital et de la surveillance publique des banques. Officiellement, les nouvelles règles et nouveaux dispositifs mis en place sont incontournables. Officiellement, aucun opérateur financier ne peut plus échapper au contrôle de la loi commune ni à la pénalisation de ses erreurs d’interprétation. Insensiblement, la spéculation bancaire libre sur l’indéfinition du crédit est devenue la crise du surendettement des États. Les banques centrales n’ont jamais pu revenir au régime légal de limitation centrale de la masse des crédits accordée à la liquidité interbancaire.

Les autorisations de découvert des banques auprès du banquier central sont bien revenues dans des limites d’utilisation plus décentes par rapport à la production réelle de richesse. Mais les conditions de couverture des crédits centraux par des actifs réels déposés dans les banques ont dû être assouplies davantage qu’au lendemain de la faillite de Lehman. Et surtout, les primes de crédit payées par les banques aux banques centrales sont devenues quasi nulles. En 2015, sept ans après la faillite de Lehman, les banques centrales prêtent gratuitement aux banques. De toute évidence, il est manifestement impossible de rehausser le prix qualitatif et quantitatif de la liquidité achetée aux banques centrales sans provoquer une cascade non mesurable de faillites financières.

Non seulement la matière première de la comptabilité bancaire ne coûte plus rien, mais cette liquidité n’est plus engagée dans l’économie réelle du risque d’entreprise. Toutes les pertes de l’économie réelle sur les investissements insuffisamment rentables sont prises en charge par le patrimoine et le travail des entrepreneurs réels et par la puissance publique hors des marchés financiers officiels. Entre les banquiers et les États, les pertes réelles de crédit restent non mesurables en capital financier effectivement constitué et disponible dans les banques. De fait, les bénéfices affichés par la finance ne sont plus constitués que du contre-prix des pertes mesurées dans les entreprises publiques et privées de l’économie réelle. A partir de son extra-territorialité, la finance retourne les lois politiques de souveraineté nécessaires à l’économie réelle, pour se faire rémunérer le service de la calculabilité économique qu’elle ne rend plus du tout.

Sophisme intéressé de la neutralité monétaire

Dans l’univers de la financiarisation totalitaire libérale, les flux monétaires de règlement des transactions réelles sont grevés d’un prélèvement libre sans contrepartie réelle. La masse des intérêts réglés sur les emprunts aux non-résidents des zones monétaires territorialisées, ne correspond à aucun service ni public, ni privé. Les intérêts versés par l’économie réelle sur ses besoins de financement ont pour seul contrepartie le risque systémique engendré ex nihilo par le postulat libéral de la monnaie exonérée de la Loi. Le système financier post Lehman réalise absolument le postulat libéral de la neutralité économique morale intrinsèque de la monnaie. Le sophisme de la neutralité monétaire repose sur un postulat juridique arbitraire du capital réel infini des banques centrales.

Le capital réel infini des banques centrales consiste à déclarer leur infaillibilité par une dispense de comptabilisation des pertes de crédit sur les banques privées. L’infaillibilité des banques centrales fait l’infaillibilité des banques en général puisque la banque centrale n’a pas à rendre de comptes sur la qualité de ses crédits. L’infaillibilité des banques centrales étant crée par la Loi, les gouvernements libéraux des États les plus puissants achètent par là un droit de prélèvement infini sur l’épargne mondiale réelle sans avoir à rendre compte du service de l’intérêt général à un bien commun universel. Quand le prélèvement financier oligarchique devient trop visible à partir du krach des subprimes, les « marchés » accusent les citoyens de trop dépenser et d’oublier de payer les impôts qui remboursent les dettes publiques. L’infaillibilité des banques fait la toute puissance des oligarchies.

L’anéantissement de la Grèce dans la zone euro est ainsi absolument nécessaire parce que la BCE ne peut pas comptabiliser la moindre perte sur les banques installées en Grèce ; et parce que les banques ne veulent pas compromettre, dans leur mauvaise appréciation de la solvabilité des États, les intérêts perçus sur les titres de dette publique. La déréglementation financière des années quatre-vingt actuellement en vigueur, a été construite sur la fiction du risque nul des titres publics. Les banques peuvent réallouer sans limite l’épargne de l’économie réelle au rachat des titres publics et peuvent reverser immédiatement et intégralement, la marge d’intérêt qu’elles perçoivent à leurs dirigeants et leurs actionnaires. Les politiques sont incités à endetter leur pays sans limite afin de financer leur story telling électoral qui n’a plus de rapport avec la réalité des citoyens contribuables.

Les portefeuilles de crédits des banques centrales aux banques privées sont devenus gigantesques. Les anciennes règles de proportionnalité quantitative du crédit central aux besoins de paiement quotidiens de l’économie réelle tombent dans l’oubli. La monnaie est désormais émise principalement pour que les banques puissent compenser la fraction de la dette interbancaire qui reste inscrite comme active mais ne pourra jamais être remboursée. Les banques ont vendu à leurs filiales logées dans les paradis fiscaux, tous leurs crédits qui ne leur rapportent plus rien. Les paradis fiscaux sont des trous noirs comptables qu’aucune autorité publique souveraine n’a le pouvoir de regarder. Les banques y sont totalement maîtres des principes de réalité et de légalité qu’elles appliquent aux crédits qu’elles y enregistrent : l’existence d’emprunteurs réels produisant des richesses effectives y est légalement invérifiable.

Utilité du paradis dans la religion féroce

Les paradis fiscaux créés aux XIXème siècle sont le socle du capitalisme financier libéral. Pour concentrer la richesse et les bénéfices de l’esprit d’entreprise aux dépens du travail réel, il faut soustraire à la Justice et au contrôle des citoyens les activités contraires à l’équité et à l’égalité des droits. Au moment du « scandale de Panama » en 1888, Panama était déjà un paradis fiscal parmi tant d’autres. Outre l’évitement de l’impôt, la paradis fiscal est une machine à produire des histoires publiques invérifiables : pas d’identification physique des contreparties engagées, pas de formalisation contractuelle objective, pas d’arbitre public impartial. La mutation qui s’opère effectivement par le krach des subprimes est la levée pour les banques et leurs dirigeants des derniers obstacles institutionnels à l’utilisation des paradis fiscaux.

A l’opposé exacte de ce qu’ils affirment, les gouvernements légaux recourent eux-mêmes aux paradis fiscaux pour ne pas inscrire dans les budgets nationaux présentés aux parlements les dépenses et les défiscalisations financières, dépenses fiscales destinées à solvabiliser le régime de l’anarchie financière absolue. Le symptôme financier de l’insolvabilité du système bancaire et monétaire est la croissance inexorable des dettes publiques officielles et officieuses comptabilisées ou non dans les comptes des États. Malgré les politiques d’austérité consistant à tailler dans les dépenses publiques de justice, d’investissement et de solidarité, et à alourdir la fiscalité, les déficits publics ne se résorbent nulle part. Les États sont contraints de prendre à leur charge par des ressources empruntées le financement de l’économie réelle abandonné par les banques.

Les paradis fiscaux qui masquent les pertes des banques masquent également les bénéfices des activités rentables. Les États payent des intérêts sur leurs emprunts sans pouvoir taxer toute la valeur ajoutée qu’ils ont pu préserver par leurs dépenses. Les dettes publiques s’alimentent d’elles-mêmes par les seuls versements d’intérêt, qui non seulement sont supérieurs à la croissance nette de la valeur ajoutée, mais qui ne sont pas taxables car versés à des faux non-résidents logés dans les paradis fiscaux.

La libre circulation du capital, la mondialisation de la finance hors des souverainetés politiques et la libre production bancaire de crédits hors des réalités objectivement mesurables, sont une machine infernale ontologique. L’économie réelle humaine est détruite par une insurmontable asymétrie d’information entre des oligarques politiques et financiers propriétaires d’une vision générale et des esclaves enfermés dans leur réalité particulière. Le vrai prix des choses entre ce qu’on sait coopérativement produire et la somme des besoins exprimés par les individus est réservé à une minorité d’initiés. La répartition des revenus rémunère la concentration du capital aux dépens du travail réel de transformation de la matière en biens effectifs. Le calcul économique falsifié par l’anarchie financière ne dit plus rien de ce que les hommes demandent ni de ce qu’ils offrent de produire par leur facultés de travail.

Épistémologie de l’escroquerie libérale

Devant l’évidence des destructions opérées par le non-système actuel de la prédation financière libre, la question se pose du mode cognitif par lequel les gens de pouvoir ont perdu à ce point le sens des responsabilités et de la mesure d’une réalité véritable. Si l’on pose que la destruction du monde par la cupidité ou la bêtise n’est pas une fatalité, il y a certainement une erreur cognitive dans le raisonnement libéral. La falsification libérale du réel consiste donc à tout hiérarchiser par les prix sans adosser la monnaie qui compte les prix à la Loi qui réunit les acheteurs et les vendeurs par des biens réels. La réalité libérale est juste quantifiée par des prix qui tombent de la loi surnaturelle de l’offre et de la demande. Les riches sont riches parce qu’ils offrent plus qu’ils ne demandent. Les pauvres payent des intérêts parce qu’ils ne sont pas capables de demander moins que ce qu’ils offrent.

L’intérêt cognitif de la crise des subprimes transformée en crise des dettes publiques est d’avoir mis à nu les dissimulations du paradigme libéral. L’outil financier qui contient cet impensé est justement le dérivé de crédit, dont la version à prix réel négatif s’appelle le « subprime ». Un dérivé de crédit est une prime d’assurance sur le bien fondé d’une décision de crédit. Il s’agit de mettre un prix sur la réalité subjective issue d’une décision qui peut objectivement ne pas atteindre son but dans le futur. Le prix garanti par le dérivé de crédit n’est versé par l’acheteur de la prime que si le remboursement du crédit ne se passe pas exactement comme prévu dans le contrat entre le prêteur et l’emprunteur. Si l’une des conditions du crédit qui détermine son remboursement, ne se passe pas comme prévu, le vendeur du dérivé de crédit se substitue à l’emprunteur défaillant. Une prime de crédit coûte moins cher que le crédit lui-même du fait que statistiquement, parce que tous les emprunteurs ne sont pas impotents, irresponsables ou voleurs, une fraction seulement des contrats de crédit effectifs débouchent sur un défaut total ou partiel.

La valeur primaire, donc le prix, d’un dérivé de crédit est fondé sur l’hypothèse d’un engagement des emprunteurs et prêteurs à respecter les lois civiles et les règles légales du crédit. Un dérivé de crédit est donc une assurance sur les résultats matériels de la subjectivité humaine, laquelle est plus ou moins intelligente, plus ou moins responsable et plus ou moins honnête. Le paradigme libéral pose que la réalité ne contient aucune distinction possible de la responsabilité subjective dans la définition de l’objet sous le prix qu’on lui donne. Un prix n’est pas discutable. Il découle mécaniquement de la définition de l’objet nommé sous le prix. Il est impossible de considérer qu’un acheteur et un vendeur voient un même objet sous leurs subjectivités distinctes. Il n’y a donc pas de rapport de force entre un acheteur et un vendeur, ni aucune nécessité de réguler ce rapport de force par une loi de nature morale qui soit plus qu’une loi physique.

L’économie libérale est intrinsèquement rentable parce qu’irréductiblement simple. Celui qui offre a raison parce qu’il a ; le vrai prix ne peut pas être autre chose que le prix de ce qu’il a. Celui qui demande a tort parce qu’il n’a pas l’objet du prix. Donc la loi de l’offre et de la demande est mécaniquement vérifiée par l’offre de prix de celui qui prétend posséder la chose. Il n’y a plus aucun désaccord raisonnable possible puisque celui qui demande n’a par définition rien de ce qu’il demande. L’économisme libéral élimine le problème de la valeur discutable du fait de la différence des subjectivités. Comme il n’y a plus de discussion, on comprend que l’équilibre de la dignité, des droits et des devoirs des acteurs réduits à la condition d’agents, ne fait plus partie de la problématisation du prix. L’économie n’a plus besoin de politique. Le calcul des prix n’est plus pollué par la finalité d’une demande humaine à satisfaire des besoins subjectifs.

L’être réduit à la matière de l’avoir

Le libéral n’a rien d’inhumain. Il ne voit juste pas du tout pourquoi le prix de ce qu’il a et de ce qu’il offre pourrait s’établir selon un point de vue différent du sien. Il en découle que celui qui demande et va régler son achat en monnaie n’a aucune raison de mettre son jugement personnel dans la balance du prix ; ni dans la balance du crédit que le système bancaire va mobiliser pour mesurer son pouvoir d’achat en offre future. Le postulat libéral de la primauté de l’offre implique la primauté du capital sur le travail. Le capital devient une réalité présente d’un ordre supérieur à la réalité future de ce que le travail produira. Celui qui offre de travailler pour compenser le prix de l’emprunt qu’il contracte, doit forcément être aux ordres du propriétaire immédiat du capital offert. Le capital n’est pas l’acquisition possible de biens futurs aussi réels que le prix actuel.

La vision libérale fait l’économie de la loi et de la définition contractualisée des biens qui déterminent la demande de travail. Le prix possible des biens n’est plus subordonné à la condition politique commune du bien. N’accorder de réalité qu’à l’offre de ce qui existe déjà, a pour avantage d’exclure du débat public, donc du processus de négociation des prix sur le marché, la question de ce qui doit exister et de la nature du travail qui est à l’origine de la production. La politique de la demande et de la rémunération du travail engagé dans la production ne sont plus négociables par le droit applicable à l’économie. Le propriétaire du capital se trouve de fait propriétaire de la définition des droits reconnus au travail. Il devient logique d’attribuer à l’entrepreneur le droit de racheter par la diminution de la rémunération du travail les coûts qu’il supporte sur les droits servis aux travailleurs.

L’explication par le coût excessif du travail de la décroissance post subprimes est irréfutable dans le paradigme libéral. La vraie valeur étant dans le prix de ce qu’on possède déjà et non dans le prix anticipé par le crédit de ce qu’on va produire par le travail, il faut forcément abaisser la rémunération du travail en droits et en salaires pour avoir une chance de revenir à une proportionnalité plus acceptable entre le prix du capital disponible et le prix de la production future. Aucun politique ou économiste libéral, ne peut imaginer que le rapport de prix de l’unité de capital à l’unité de travail puisse être ajusté par une politique monétaire délibérée du bien commun. Comme la monnaie libérale n’est qu’un instrument et non la mesure normative du capital par les droits du travail du citoyen, il est impossible de concevoir la proposition keynésienne de revalorisation du capital en crédit par la resolvabilisation de la demande en droits monétaires servis au travail.

L’incurie libérale s’écroule si la croissance de la dette est indexée par la valeur ajoutée objective du travail. Si la monnaie redevient l’expression de la souveraineté politique sur l’équilibre des échanges dans le temps entre les personnes, c’est à dire du travail par le capital, alors le crédit devient le prix actuel de la richesse véritable. Après avoir observé l’effondrement économique du paradigme libéral dans l’entre deux guerres, Keynes a implicitement défini l’instrument monétaire comme l’outil politique de proportionnalisation du prix du travail au prix de capitalisation en crédit bancaire de la production future. La monnaie est de nature politique parce qu’elle résulte du crédit issu de l’État de droit adopté par les sociétés politiques. L’État de droit keynésien n’est naturellement pas cantonné à l’intériorité des États souverains puisqu’il est international par la monétisation des échanges.

Substance monétaire de l’économie du vivre ensemble

L’outil d’internationalisation du droit entre des souverainetés différentes est la monnaie ; parce que la monnaie est une fonction de souveraineté, en l’occurrence celle de l’indexation des prix par la justice des contrats ; mais aussi parce que la monnaie est un instrument commun à tous les États par quoi les nations peuvent rationnellement négocier leurs rapports de prix en capital. La théorisation keynésienne de la monnaie revient à l’étymologie du capital : prix d’échange de la richesse globale d’une société humaine gouverné par une « tête » incarnant une communauté de normes partagées de transformation des biens. Le capital keynésien n’est donc pas dissociable ni de la tête qui le gouverne ni des têtes qui le travaillent. Le capital est donc le prix relatif d’une politique de production identifiable par une société incarnée.

Si deux sociétés sont en relation d’échange dans la durée, elles peuvent régler leurs échanges par le crédit qu’elles se font réciproquement. Le crédit intersocial est comptabilisé en prix unitaire du capital commun qu’elles constituent. Dans la chambre de compensation internationale que Keynes avait proposé à Bretton Woods, l’unité de compte des dettes internationales est de fait étalonnée sur le capital commun de tous les États engagés dans le commerce international. Un État en excédent commercial se retrouve créancier de la société des États en unité du capital nominal commun. Les créances ne sont pas garanties par chacun des États débiteurs mais bien par la communauté des nations propriétaires du capital international en « bancors ».

Si un État à la tête de sa propre zone monétaire vient à accumuler trop de créances sur ses partenaires par rapport au capital monétaire international qui le garantit, alors la prime de crédit de l’actif monétaire étatique créditeur est dépréciée par la réévaluation de la parité de change de la monnaie nationale en monnaie internationale. En contrepartie et afin de maîtriser la croissance de la masse monétaire internationale en proportion de la croissance mondiale réelle, les monnaies des zones excessivement déficitaires et excessivement endettées par rapport au capital international, sont dévaluées. La dévaluation d’une parité de change nationale revient à revaloriser la prime de crédit de la dette zonale en monnaie internationale. La compensation keynésienne est un système de garantie internationale du crédit.

La compensation en monnaie de capital étatique international a pour conséquence de distinguer le prix national et le prix international du capital. La contre-révolution libérale des subprimes serait renversée dans ses conséquences quant à la rémunération du travail. Le prix du travail à l’intérieur des zones monétaires n’est plus calculable directement dans les monnaies des autres zones monétaire. Pour négocier une compétence de travail d’une zone monétaire à l’autre, il faut passer par la parité internationale publique de la monnaie nationale, laquelle n’est calculable qu’à l’échelle de la souveraineté juridique donc en incluant le prix du droit et des services publics de la zone où le travail est effectué.

La monnaie keynésienne réintègre la finance du crédit dans les droits du travail en incluant le prix du droit effectif dans les parités de change. La rupture est systémique par rapport à la barbarie libérale : restaurée comme instrument financier de la responsabilité politique des États de droit, la monnaie contient la calculabilité du prix des primes d’assurance des droits du travailleur. Les États et les gouvernements ne sont plus obligés de servir exclusivement les intérêts financiers anonymes mais peuvent s’engager financièrement dans une politique de promotion du travail et de la productivité réelle du citoyen qui travaille. Si les droits et les investissements accordés au travail coûtent cher aux entreprises exposées au marché international, les surcoûts sociaux sont financés par la solidarité monétaire étatale induite par la dévaluation de la parité internationale concertée. Le financement de la croissance par une politique de la demande retrouve du sens.

Scientologie libérale du nominalisme quantitatif

Pourquoi les politiques et les entrepreneurs de bonne volonté n’ont-ils pas adopté et promu le système de la monnaie keynésienne ? La première raison est historique. La République fédérale des États-Unis victorieuse de la deuxième guerre mondiale est restée sur le plan économique dans l’état de guerre internationale qui l’a fondée en 1783. Elle a fermé les robinets de la liquidité internationale en dollar à tous les pays qui ont cherché à recouvrer leur souveraineté économique et financière. Elle a acheté la politique dans toutes les démocraties libérales où les « souverainistes » peuvent parler. Même après la chute de l’empire communiste, la guerre civile financière en dollar est demeurée impitoyable et mondiale. Le fisc étatsunien et ses alliés industriels branchés sur les réseaux d’espionnage numérique du gouvernement fédéral frappent où il veulent pour des bonnes raisons autant que pour des mauvaises.

Le coup de maître du libéralisme anglo-étatsunien a été la création de la zone euro sans création d’une gouvernementalité confédérale responsable devant les États nationaux et devant la société politique européenne. L’emprise des libéraux est absolue dans la zone euro ; les États nationaux ont perdu leurs moyens concrets d’action au profit d’une administration financiariste déterritorialisée constituée dans le marbre de traités supranationaux. Les partisans d’une vraie Europe politique fondée sur des gouvernements responsables, locaux, nationaux et fédéral, sont rendus inaudibles par la désertification conceptuelle de l’ordo-libéralisme franco-allemand. L’écrasement explicite de l’État de droit en Grèce laisse les opinions publiques sans voix ni conscience.

La deuxième raison à l’ingénuité monétaire est l’illusion cognitive scientifiquement fabriquée par le nominalisme quantitatif. La civilisation de la consommation libre maximale focalise toute la capacité de cognition humaine sur l’objet détaché du sujet qui produit. Seuls comptent les prix en monnaie neutre des achats qui font exister l’individu pour lui-même. Alors, la rationalité juridique et morale du prix par le travail de la personne préalable à une quelconque consommation ne peut pas être pensée. Le citoyen résumé par son pouvoir d’achat en monnaie n’a plus d’accès à la causalité de l’économie des biens dans la politique de l’intérêt général. L’hypnose libérale repose sur l’annulation du prix des socialités intermédiaires entre l’individu et l’État. Par le monopole du crédit légal accordé à un système bancaire hors la Loi, les solidarités sociales ne sont plus le substrat de la valeur ajoutée.

Le capital libéral réduit la réalité à des marges virtuelles issues de modèles de prix mathématisés. Pour abolir le temps de l’intelligible, les modèles ont été informatisés. Les sociétés intermédiaires durables et réelles est exactement ce que le libéralisme anéantit. Si les citoyens ne se réunissent plus par des personnalités morales librement constituables dans le temps, la transformation de la matière physique par les prix n’a plus de substance. La restauration par la monnaie des conditions de possibilité d’existence libre des sociétés intermédiaires est précisément le chemin d’invalidation du nihilisme libéral. Or il se trouve que tous les outils d’indexation de la monnaie par la multiplicité libre des sociétés intermédiaires sont déjà utilisés dans l’actuelle compensation planétaire des échanges.

Inverser le sens de la compensation financière internationale

Les outils cachés de la finance globalisée sont : la propriété personnelle des données informatisées de mesure du crédit ; le langage informatique hypertexte qui transforme la parole en nombre et réciproquement ; le marché des changes qui rend négociable les primes de change entre des discours politiques différents ; le marché interbancaire mondial qui produit des parités de change nominal variables selon un équilibre unique des rapports de force internationaux.

La monnaie de compensation multinationale proposée en 1944 par Keynes dans la négociation des accords de Bretton Woods existe matériellement et politiquement depuis le krach de 2008. Mais au lieu d’avoir été utilisée pour répartir les pertes de crédit sur les détenteurs de capital réel, la monnaie internationale de fait a servi à comptabiliser un accroissement fictif des dettes publiques ; afin de faire payer par les contribuables nationaux le capital virtuel amassé par les oligarchies financières « non-résidentes ». Le capital réel est la compétence de travail achetée par la demande sociale à l’offre sociale. Le crédit réel est l’anticipation politique comptable des revenus du travail par les sociétés qui en ont acheté les productions. Enfin la monnaie internationale est l’unité de compte implicite qui a réalisé l’égalité du prix de toutes les dettes au prix de toutes les créances à l’échelle de la société mondiale.

Pour sortir du virtualisme financier libéral, il faut et il suffit que la propriété personnelle des données du crédit soit publique et socialisée. C’est à dire : qu’il soit impossible de comptabiliser un crédit au nom d’une société dont la réalité n’est pas identifiable dans des personnes physiques nommées ; donc que toute société débitrice ou créditrice en monnaie soit mesurable par l’identité vérifiable de chaque personne physique qui en fasse partie ; donc que la fonction d’une banque soit de garantir l’indexation de tout actif par les personnes morales qui en assurent le prix, et par les personnes physiques qui en réalisent le prix ; donc que la fonction d’un État soit pour chaque société déposée par son capital en monnaie, de garantir la justice entre les citoyens actionnaires solidaires.

La subversion de la virtualité libérale par les sociétés réelles n’est rien d’autre que le régime politique de la démocratie libérale ; mais libérale parce qu’économiquement et financièrement juste. Dans le régime de la démocratie véritable, il n’existe pas de capital sans une société de citoyens coopérant à la réalisation du crédit sur un ensemble commun d’objets moraux. Et il n’existe pas de société financièrement solvable sans la caution d’une société de droits par qui les personnes physiques sont assurées de leur intégrité dans les activités des sociétés intermédiaires. La loi et le budget communs d’assurance mutuelle sont nécessairement le fait d’une société politique intermédiaire ; intermédiaire dans la société humaine une. L’économie de la liberté est la délibération socialisée des biens sous le prix négociable des choses concrètes.

Application pratique à l’Union de l’euro

Si les Européens veulent revenir sur le chemin de la démocratie par la monnaie unique dont ils se sont dotés, ils ne peuvent pas éviter de fonder une société politique, financière, intermédiaire, commune. Donc un État confédéral de leur monnaie commune. Il ne faut pas penser l’État confédéral de l’euro comme une réplique de la république fédérale impériale étatsunienne ou des métropoles impériales romaine, britannique, française et allemande. La Confédération de l’euro est une société politique de compensation financière entre des souverainetés nationales pleinement libres et responsables. Les règles économiques et financières de fonctionnement des nations et de la confédération sont de même nature, mais ordonnées séparément dans des personnes morales instituées et distinctes.

Si les contrats politiques internationaux sont inscrits dans la chambre de compensation de l’euro et si l’armée et la police restent dans les mains nationales, le pouvoir politique confédéral ne peut plus être capté par des intérêts nationaux ou étrangers. Évidemment, le prix de conversion de l’euro entre les souverainetés internes et dans les devises étrangères, doit devenir un monopole du marché monétaire public confédéral. Il devient impossible à un intérêt financier en dollar ou en livre sterling de prêter ou d’emprunter des euros sans être représenté par des personnes physiques citoyennes de la Confédération de l’euro. L’appartenance à la zone euro implique par conséquent une administration douanière confédérale capable de filtrer tous les flux de capitaux réels, donc des personnes et des biens, aux frontières du territoire de l’euro.

Pour que le contrôle confédéral des personnes et des biens soient l’application concrète de la loi commune, il faut que le gouvernement de la confédération soit incarné par des représentants législatifs et exécutifs élus par les citoyens de l’euro. Les juges indépendants y sont rémunérés par une taxation confédérale de la valeur ajoutée. Dans une compensation publique organisée par l’actuel Système Européen des Banques Centrales, il n’est aucun obstacle à l’enregistrement unique et exhaustif des personnes physiques. Chaque citoyen inscrit dans le SEBC, peut disposer d’une voix en euro pour désigner le président, les ministres, les députés et les juges confédéraux qui capitalisent objectivement son suffrage. Pour qu’un citoyen européen soit investi de l’une de ses fonctions, il faut et il suffit qu’il réunisse la majorité des suffrages sur son nom par rapport à tous les autres candidats reconnus éligibles par l’assemblée législative de la Confédération.

L’intégration du capital, du crédit et de la monnaie dans la démocratie réelle des biens personnalisés par les sociétés intermédiaires revient à organiser un marché central public des dérivés de crédit. La prime de crédit fondamentale est la personne. Elle est figurée activement par le corps physique et passivement par la socialité morale intermédiaire libre. Le prix réel de toute personne physique ou morale est par définition unitaire et égal au prix nominal. Le prix unitaire de toute personne est l’essence quantitative de la monnaie : sa condition d’existence dans la réalité. Le prix des choses se déduit alors du prix des personnes par décomposition analytique des biens dans la subjectivité des personnes. La décomposition financière analytique d’un objet de bien est le titre négociable d’un actif. Le prix d’un titre est le prix en crédit qui fait accord entre acheteurs et vendeurs effectifs solidaires par la même loi. Pour que le prix d’un actif financier soit la mesure d’un bien réel, il faut qu’il soit garanti par le capital d’une société intermédiaire.

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