Récolte, par Jacqueline Hafidi

Billet invité.

La lignée de ceps abandonnés regorgeait de grappes. J’eus tôt fait d’en remplir mon panier, délaissée sur place par mes jeunes amies en quête de noix, butin prévu. Les grains étaient drus, la peau épaisse, il semblait que le fruit se protégeait d’attaques de prédateurs, peut-être l’homme exterminateur de vignes parfois, en tous les cas aucune trace de pourriture n’était visible, quelques grains se desséchaient simplement avant de retourner à la terre, et je me délectais de ce jus acide et doux à la fois, et je me disais qu’il était bon que les ceps soient revenus, vigoureux, à l’état sauvage, sans traitement dispensateur de fragilité, et je remerciais toutes les divinités d’avoir écarté de cette lignée de saveurs obscures tout visiteur chimiquement programmé autre que moi, promue par la nature au titre de goûteuse privilégiée, unique.

J’ai planté dans mon jardin un pêcher. Et je l’ai laissé, des années, prospérer en limitant mes interventions à la coupe des branches mortes. Advienne que pourra.

Il est advenu, c’est vrai, que l’écorce s’est fendillée, et même fendue, que le tronc comme refuge s’est offert aux insectes, que la gomme a installé ses bouchons un peu partout où il fallait panser des plaies, que les fruits à mi-mûrissement pourrissaient et que la cloque bouleversait la structure des feuilles faisant preuve, je le lui concède, d’ une imagination colorée qui leur donnait une allure d’œuvre d’art. Il était grand temps d’envisager la destruction de l’arbre à l’automne prochain. Il en fut autrement. Mon désintérêt, ma cécité, avaient compté sans une résilience naturelle venue du fond des âges qui me mit sous le nez des fruits dodus, parfaitement sains, poussés en secret, qui avaient fait plier à hauteur d’homme les branches basses. Et je découvris l’abondance encore cachée de ma future récolte jusqu’à la miraculeuse dégustation Une succulence fit dégouliner un jus gorgé de soleil dans ma bouche, l’arbre sauvé de l’intervention humaine avait décrété sa propre survie.

Il n’en fut pas de même pour ces femmes arabes d’une cité populaire qui avaient organisé dans leur quartier un gardiennage d’enfants pour permettre aux mamans de se déplacer à leur gré dans la ville. Qui connaît un peu ces femmes, pour avoir participé à leur vie dans les villages natals, dans les fermes composées de chambres réservées à la famille de chaque frère, sait combien elles maîtrisent au plus profond de leur chair l’élevage des bébés et des jeunes enfants jouant dans la cour commune au milieu des animaux domestiques et mélangeant les parentés. Elles n’avaient pas compté, à leur arrivée, en l’occurrence en France, avec l’intervention des pouvoirs publics décrétant qu’en l’absence de formation elles n’étaient pas aptes à accomplir ce qu’elles avaient appris à maîtriser dès leur naissance, et qu’il fallait qu’elles interrompent leur mission au profit d’une institution plus adéquate à décréter ce qui était bien et ce qui ne l’était pas…

Tout ça pour essayer de dire, dans un balbutiement, ce que je ressens de l’état du monde et de l’impact accéléré des humains sur la planète en voie de dévastation et comment elle résiste en sourdine aux contraintes bénéfiques ou non qui lui sont imposées, disons, depuis un néolithique qui a fait naître, si j’ai bien compris, les fameuses « enclosures » et donc la propriété privée. Cette propriété privée qui maintenant accumule en vain, pour préserver les Etats, les murs, les barrières,les frontières de fils de fer barbelés, rétrécissant encore plus le bien commun amenuisé jusqu’à en écarter la majorité des vivants au profit d’une infime minorité jalouse de sauvegarder sa capacité prédatrice.

Je tente de résister moi aussi en distribuant, souvent avec avarice,de modestes biens, en jouissant d’une sobriété heureuse à observer les fleurs qui propagent des messages. Je vais illico me rendre dans ce coin de la ville où deux pommiers abandonnés offrent, à qui daigne les ramasser, des pommes vertes qui s’adoucissent à la cuisson et font les compotes qui vont alimenter mon hiver.

Partager :