La livre de chair, par Zébu

Billet invité.

« Le président de la République a remercié le Roi pour l’assistance efficace apportée par le Maroc à la suite des attentats de vendredi dernier. Les deux chefs d’Etat ont marqué la détermination partagée de la France et du Maroc à mener ensemble le combat contre le terrorisme et la radicalisation et à œuvrer à la résolution des crises régionales et internationales. »

Cette déclaration de l’Elysée faite le vendredi 20 novembre après l’entretien que le Président de la République a eu avec le roi du Maroc Mohamed VI confirmait ainsi la participation des services de renseignements marocains dans l’intervention à Saint-Denis du RAID dans la nuit du mardi au mercredi précédents. Cette ‘assistance efficace’ était un gage que nos alliés en matière de lutte contre le terrorisme, comme l’est le Maroc depuis de nombreuses années, participait activement à cette lutte aux côtés des services occidentaux et notamment français, qu’un pays musulman comme le Maroc contribuait avec d’autres à éviter que les assassins ne frappent encore.

Dans la même journée, on apprit aussi que le frère d’Abdelhamid Abaaoud, Yassine, avait été arrêté par ces mêmes services marocains à sa descente d’avion à Agadir le 10 octobre et incarcéré à Salé II, d’où il fut extrait le lendemain des attentats de Paris, pour réintégrer sa cellule au Maroc au lendemain de l’assaut de Saint-Denis. Incarcéré auparavant en Belgique pour des délits de droit commun, il fut libéré le 15 janvier après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher et, selon le procureur belge, on retrouva sa trace en Turquie d’où il fut ‘transmis’ aux autorités marocaines. Selon des sources issues des services de renseignements marocains, il serait provenu en fait de Belgique.

Probablement torturé et manipulé, sans oublié la possibilité qu’il ait été placé dans un avion pour être livré à un pays allié de cette lutte contre le terrorisme, comme au temps de sa sous-traitance, cette affaire explicite bien le moment que nous vivons actuellement : dans le cadre du rapport de force qui oppose les états occidentaux à Daech et plus largement au terrorisme, un prix à payer sera déterminé par la terreur ainsi imposée.

Ce prix dont devront s’acquitter les pays occidentaux, et plus largement tous ceux qui s’opposeront à la volonté exprimée par la violence de ces groupes terroristes, sera ainsi fonction du rapport de force particulier qu’entretiennent ces terroristes avec les démocraties libérales, un rapport de force entretenu en retour par le prix versé à chaque événement terroriste : des vies contre des principes.

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La terreur infligée a pour objectif d’imposer à ces démocraties libérales, et plus largement à leurs alliés, un glissement progressif vers la répression et le ‘tout-sécuritaire’, afin d’éviter le plus possible que les assassins ne puissent commettre des assassinats sur leur sol. Le but poursuivi par Daech par-delà ce rapport de force qu’il impose n’est pas tant les dommages et les victimes qu’il inflige mais bien d’attirer ses ennemis dans son cadre conceptuel, celui de la mort : « révélez votre visage, démocraties libérales, à ce monde marqué de votre domination, le visage du désir de nous anéantir, du désir de mort ».

Le but n’est donc pas du domaine militaire ou opérationnel parce que Daech sait qu’il sera vaincu tôt ou tard : son but est politique.

Prendre analogie d’avec le Vietnam ne semble pas pertinent car le Viêt Cá»™ng était, aussi, victorieux militairement face à l’armée française, puis à l’armée du Sud Vietnam. C’est bien en fait avec l’analogie de la guerre d’Algérie et la stratégie du FLN qu’il s’agit de faire lien puisque ce dernier était bien militairement et opérationnellement vaincu avant que les accords d’Evian ne viennent reconnaître la victoire politique des Algériens face à la France. Le prix que la France versa pour ce rapport de force qui lui fut imposé fut si élevé, tant au niveau des principes que des vies, qu’il fallu le retour du Père libérateur (De Gaulle) et une autre Constitution pour s’extirper de là où Guy Mollet l’avait placée quelques années auparavant, décrétant un état d’urgence que 60 ans plus tard nous vivons en France.

L’une des premières victoires de Daech fut ainsi d’imposer en l’espace de quelques heures ce que l’État français s’est refusé à accorder au FLN et à l’Algérie pendant des dizaines d’années, à savoir l’état de guerre, quand il s’accrochait jusqu’à peu à la nécessité d’événements algériens.

La seconde victoire fut d’imposer un état d’urgence sur l’ensemble du territoire national quand seule l’Algérie était alors concernée, une urgence prorogée pendant 3 mois très récemment.

Enfin, la troisième victoire est d’avoir imposé aux autorités françaises la déchéance de nationalité aux terroristes, démontrant ainsi aux terroristes actuels et à venir que le principe de nationalité n’a pas cette intangibilité si vantée par les démocrates auprès des nationaux issus de l’immigration, nés sur le sol français ou nés de parents devenus eux-mêmes français : « vous ne serez jamais vraiment définitivement Français ».

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« Quel est le prix que vous êtes prêts à vous acquitter et quel est la nature de ce prix : la vie ou vos principes ? » semblerait être la seule question de Daech, qui affirme quant à lui sa volonté de ne pas renier ses principes, non seulement au prix même des vies de ses assassins mais, bien plus, à cause des vies ainsi sacrifiées qui donnent selon lui le véritable prix de ses principes, et en retour, celui à imposer à ses adversaires.

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Plus qu’un prix en fait, qu’il s’agirait de déterminer dans un rapport circulaire entre prix et rapports de forces entre terroristes et opposants, il y a l’idée qu’une livre de chair doit être acquittée, comme un sacrifice et non comme un échange.

Dans sa pièce « Le Marchand de Venise », Shakespeare présente le pacte faustien d’un noble avec un usurier juif, Shylock, pour l’emprunt d’une somme d’argent, qu’il devra rembourser par une livre de chair s’il ne parvient pas à la lui rembourser. Le moment venu, le noble ne peut rembourser cette somme et le prêteur exige son dû, faisant valoir dans cette République son contrat dûment signé et qu’il entend bien faire respecter. Il faudra alors l’intervention d’une femme, déguisé en magistrat pour faire valoir la justice, en faisant respecter l’interdiction de verser du sang chrétien. L’usurier finira ensuite par se convertir, après avoir été gracié par le Doge de Venise.

Shakespeare, par-delà la comédie, décrivait l’antisémitisme d’alors mais aussi cette République italienne qui fit des contrats et de leur respect sa réputation en Occident, contrat primant même par l’absurde et la mort sur les principes de la République, critiquant ainsi l’usure et la spéculation.

Freud avait retenu cette pièce de l’auteur anglais (« Le thème des 3 coffrets ») et Lacan en parla aussi dans un séminaire en 1963 sur « L’angoisse ». Pour le premier, face aux trois coffrets d’or, d’argent et de plomb, ce n’est pas tant l’objet qui prime que le désir qu’il implique qui importe. Pour Lacan, la livre de chair ne relève ni de l’échange ni du don mais bien du sacrifice, la dette dont nous nous acquittons pour la faute originelle. Ce qui importe à Shylock n’est pas tant la livre de chair, ‘à prélever tout près du corps’, comme objet mais bien comme support de sa vengeance, de son désir, de sa jouissance qui sera interrompue comme le fut le sacrifice par Abraham d’Isaac par l’ange : il n’y a pas de connaissance de la jouissance de l’Autre, il n’y a pas de demande identifiable de l’Autre à son désir. Désir et jouissance sont ainsi séparés et le sacrifice humain est suspendu par Dieu (ou par le juge qui réitère l’interdiction de tuer) qui n’exige qu’une soumission et une représentation du sacrifice par l’immolation de l’animal dans le cas d’Abraham.

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La livre de chair, c’est ce que Daech tente de nous imposer, en nous prenant dans le réseau de son désir mortifère : la vie ou les principes, la livre de chair ou le cœur de notre âme.

Daech, dans cette relation mortifère, tente de nous imposer un choix binaire perdant-perdant parce qu’au plus nous protégerons la vie, au plus nous perdrons nos principes, et inversement.

Pour autant, nous ne sommes pas, bien évidemment, dans un rapport de don, pas même dans un ‘échange’ : il n’y a pas ‘d’échange’ à avoir entre le désir de l’un et la jouissance de l’autre, et inversement.

Car si Daech nous impose une relation, c’est bien celle d’un sacrifice qu’il réalise par lui-même, pour lui-même et avec nous, le sacrifice des assassins et de leurs victimes.

En retour, il nous faudrait sacrifier ainsi nos principes, ou nos vies, pour accéder à la jouissance de notre désir mortifère.

* * *

Il est donc nécessaire de sortir de cette logique sacrificielle qui nous est imposée, a fortiori dans des sociétés a-religieuses ou laïques comme celles que sont les démocraties libérales, où la Nation a remplacé progressivement la disparition de Dieu dans la géographie du sacrifice, où la Nation a ensuite progressivement disparu dans un monde de plus en plus globalisé, laissant l’individu seul et sans interlocuteur sur ce territoire en dehors du contrat, là où Daech au contraire réaffirme fortement cette logique sacrificielle qui est une des marques fondamentales de la religion : soulager du péché originel et de la névrose qui va avec.

On constate d’ailleurs de timides tentatives ces derniers jours d’un retour à la Nation des citoyens, par le drapeau, la capitale (Paris) ciblée, le chant de La Marseillaise, mais il apparaît que soit cet élément est par trop éloigné déjà pour être invoqué avec une ferveur suffisante, soit que les individus eux-mêmes n’y croient plus tellement. Il y aurait d’ailleurs un paradoxe à ce que le terrorisme nous ramène au nationalisme, même pour les meilleures raisons du monde, quand celui-ci est déjà globalisé et qu’il resterait alors le seul à le rester, sans oublier le danger que peut représenter un tel retour autre que passager (ce qui est bon à prendre pour les victimes doit être pris, mais doit être distingué de ce que serait une solution), à un nationalisme exacerbé déjà pré-empté (on peut le déplorer, mais c’est ainsi) par l’extrême-droite qui attend, tapie, de profiter d’un tel retour au sacrifice national.

Face à la volonté religieuse de Daech, il se pourrait donc que nous soyons bien fragiles quant au sacrifice ainsi imposé, par absence de Dieu ou de son substitut, dans l’incapacité de fantasmer un désir autrement que par l’argent, un désir qui se consomme sans fin et qui consume. Le retour au religieux, qui impliquerait la guerre de religion ou la conversion de l’Autre comme dans la pièce de Shakespeare étant exclus, il ne reste alors pas grand-chose en apparence dans nos sociétés modernes sur quoi s’appuyer.

Il y a pourtant deux éléments à rappeler.

D’une part, le sacrifice qu’Abraham s’apprête à commettre pour répondre au désir de Dieu est stoppé parce que tel n’est pas son désir : il lui suffira d’immoler le bélier, puis de couper la chair de son prépuce (encore une chair à ‘livrer’) comme signe de son alliance et du pacte ainsi passé entre les hommes et Dieu.

De ce fait, les terroristes qui se font exploser et qui assassinent renient les fondements mêmes de la religion musulmane, laquelle se fonde aux origines abrahamiques sur l’unicité de Dieu et sur le refus du sacrifice humain par Dieu lui-même. En l’espèce, les terroristes ne peuvent pas même se réclamer du Djihad coranique, eux qui projettent le désir de Dieu et sa jouissance quant à leur sacrifice, un sacrifice humain, contre lequel l’Islam s’est construit et s’est élevé. Les terroristes ne sont donc rien tant que des infidèles idolâtres pré-islamiques et pré-abrahamaniques, ne sacrifiant qu’à leur orgueil et  défiant l’interdiction divine. La notion de sacrifice, celui des terroristes comme de leurs victimes, rend plus opérante le démantèlement théologique de Daech, par-delà l’objet de l’interprétation du Coran auquel Daech opposera toujours une lecture littéraliste qui leur permettra de justifier leurs crimes au nom de l’Islam et du Djihad : les terroristes s’excluent ainsi du Pacte d’alliance scellé entre Dieu et les hommes depuis Abraham.

D’autre part, le sacrifice dans « Le Marchand de Venise » n’est pas celui du noble pour ses principes, ou des principes de la République pour le noble, mais bien celui du contrat : celui que Shylock a réussi à imposer, un contrat léonin mais valide juridiquement, un contrat par ailleurs spéculatif puisque le noble parie sur la bonne fortune de ses vaisseaux partis en mer, et qui ne reviendront pas annonce-t-on lors du procès.

Comme dans la pièce de théâtre, il y a donc bien une possibilité de sacrifier, non pas nos principes, ni nos livres de chair, mais bien nos contrats, du moins ce type de contrat que définit Shakespeare : spéculation, usure, rapports de forces non proportionnels et faussés, etc. S’il y a bien une livre de chair à livrer, c’est bien celle qui pourrit notre corps social et que nous pouvons céder sans sourciller à Daech, à la fois parce que cela nous sauverait de notre pourriture et à la fois parce qu’elle permettrait à tous de sacrifier à nos principes afin de les rendre, de manière récurrente, plus présentes dans nos vies. Ce type de sacrifice donnerait aussi à voir aux Autres les vertus que nous encensons dans ce rapport de force que nous imposerons alors à Daech selon nos propres termes et sur notre propre terrain.

Car si comme le dit Emmanuel Macron, la France a sa part de responsabilités, c’est bien dans cette part pourrie du contrat qu’elle est à rechercher, un contrat qui tente comme dans « Le Marchand de Venise » de s’imposer comme une norme plus importante que nos lois, plus importante que la justice, plus importante même que nos interdits. Il n’y a pas de contradiction entre l’affirmation « Devenez riches ! », à la Guizot, d’un Emmanuel Macron et celle du même quant à la responsabilité de la France. Et la conclusion qu’il en tire se situe dans la droite ligne des politiques jusqu’à maintenant menées : le contrat, rien que le contrat.

Un contrat que l’on ira d’ailleurs chercher en Arabie Saoudite, pour acheter du pétrole ou pour vendre des armes (!), quand la matrice théologique et idéologique de Daech y trouve ses racines. Ce ne sont pas quelques avions saoudiens, par ailleurs fort rares, participant à la coalition contre Daech qui feront illusion quant à cette réalité, sauf à nous rendre otage d’une telle illusion.

Nous ne devons pas douter que nous pouvons vaincre Daech. D’autres avant lui furent aussi vaincus.

Nous pouvons par contre douter que nous pouvons gagner la guerre.

Car la question n’est pas tant de savoir quel prix nous sera imposé, la livre de chair qui nous est demandée, par Daech : ce prix est, déjà, exorbitant.

La question est de savoir si nous pouvons opposer à leur sacrifice autre chose qu’un sacrifice en réponse, enfermés par ailleurs dans le dilemme de devoir choisir entre nos principes et nos vies.

La réponse est affirmative, comme le démontre Shakespeare, en particulier pour nos Républiques commerciales d’aujourd’hui, ces Venise des temps modernes.

Nous pouvons, par-delà nos armes qui servent à nous défendre, à nous protéger, à les affaiblir, leur opposer la culture, la raison et la justice.

Nous pouvons aussi, sans doute surtout, si nous devions réaliser un sacrifice, offrir la part pourrie du contrat, cette part qui nous ronge les entrailles.

Mais c’est un choix, et un choix qu’il va falloir faire rapidement, sans quoi nous en viendrons à livrer ce que nous refusons de livrer parce que ce qui est sacré ne peut entrer dans le don, ni dans l’échange, ni même dans le rapport de forces, sous peine d’accéder au désir de Daech et de le conduire à la jouissance perverse qu’il recherche.

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