Madame Tsai Ing-Wen, nouvelle présidente de la République de Chine (Taiwan), par Pierre-Yves Dambrine

Billet invité.

Un événement important vient de se produire en Asie, dans l’île de Taiwan, avec l’élection de la première femme à la présidence de la République de Chine. La deuxième tentative après celle de 2012 face à Ma Ying-Jeou du Kuomintang (KMT) aura été la bonne.

Mme Tsai Ing-Wen, 59 ans, membre du parti démocratique progressiste (PDP) a été élue à une majorité confortable de plus de 56 %. Cette intellectuelle juriste, pragmatique, rompue aux négociations, fortement attachée aux valeurs démocratiques, représente l’aile plutôt modérée de son parti notamment sur la question de l’indépendance de Taiwan – idée qu’elle n’a d’ailleurs pas revendiquée expressément pendant la campagne. Formée à l’université de Taiwan mais aussi à l’étranger où elle a obtenu un doctorat de la London School of Economics, elle a pour atout de n’être pas issue d’une famille de politiciens, de bien représenter la population taïwanaise locale de par ses origines familiales anciennes sur l’île, avec un père Hakka, une mère minnan (du nom du dialecte chinois parlé à Taiwan) et une grand-mère paternelle de la tribu Paiwan. Elle a pu compter aussi sur les nouvelles générations, soucieuses de l’indépendance culturelle économique et politique de l’île et qui ne se retrouvent pas dans le style désuet d’un Kuomintang empreint de conservatisme confucéen.

Dans la toute dernière ligne droite, à signaler un incident qui a eu son importance, et qui résume à lui tout seul l’enjeu de l’élection. Une très jeune star de la pop taïwanaise résidente actuellement en Corée du sud a soulevé à Taiwan l’émoi quand dans une vidéo virale on l’a vue se confondre en excuses après les protestations venues de Chine parce qu’elle avait ostensiblement affiché le drapeau taïwanais sur son site personnel. En pleurs, elle a réaffirmé le dogme qui régit les relations entre les deux rives depuis le consensus de 1992 par lequel il était statué qu’il n’existe qu’une Chine avec des interprétations différentes de part et d’autre.

Le président battu s’est donc incliné face à ses supporteurs dans un geste de contrition et avant même que les résultats définitifs ne soient tombés, a démissionné de ses fonctions à la tête de son parti, le Kuomintang, le parti nationaliste qui, sous la conduite de Tchang Kaï-chek, s’était replié sur l’île après la victoire des communistes sur l’île en 1949. Après une réforme agraire, un développement économique rapide qui fait dans les années 80 de Taiwan un des quatre dragons de l’Asie et conduit sous un régime autoritaire et de parti unique sous la houlette du généralissime puis de son fils Chiang Chingkouo, le pluralisme démocratique est instauré en 1986 et en 1987 la loi martiale est levée. C’est le début d’une nouvelle ère pour le monde chinois contemporain, celui de l’apprentissage de la démocratie, ou plutôt c’est la reprise d’un processus interrompu par la mort de Sun Yat-sen, premier président de la république élu de Chine et fondateur historique du Kuomintang.

Le parti démocrate progressiste envoie son premier représentant à la tête de l’état, Chen Shuibian, qui y restera de 2000 à 2008. C’est pendant cette période que le Kuomintang, sans concertation avec le gouvernement en place envoie une délégation à Pékin pour renouer le contact, une première depuis 1949. En 2005, dans une atmosphère tendue, qui occasionne des manœuvres en mer de Chine, Pékin vote une loi anti-sécession pour contrer toute initiative taïwanaise aboutissant à l’indépendance du pays. Rappelons que Taiwan a perdu son statut de membre permanent au conseil de sécurité depuis que le République populaire de Chine a été reconnue par l’ensemble de la communauté internationale. Aujourd’hui seuls 23 membre de l’ONU reconnaissent Taiwan.

Il y a manifestement une volonté, côté peuple taïwanais au travers de ces élections (les élections législatives ont lieu ne même temps), d’affirmer sa spécificité en attendant une indépendance officielle qui demeure hasardeuse, quoi qu’il en soit, les marges de manœuvre de la présidente élue sont étroites car l’économie taïwanaise est très dépendante de la Chine pour son commerce et ses investissements qui y sont très nombreux, et pas toujours des plus glorieux, on se souvient par exemple de la compagnie Foxconn qui fabrique les composants de beaucoup de nos objets nomades, et qui avait défrayé la chronique après le suicide de salariés astreints à des cadences infernales. Mme Tsai fut elle même partie prenante du mouvement d’investissement en Chine continentale à ses débuts, en tant que négociatrice pour le gouvernement Chen Shuibian, son rôle consistant alors à légaliser un mouvement d’investissement qui avait démarré officieusement. Depuis lors elle promeut l’idée qu’il faut introduire un contrôle démocratique dans ces relations économiques. Elle pourra le cas échéant se tourner vers les USA et le Japon pour dépendre moins de l’économie du géant chinois.

La plus grande menace que constitue cette élection pour la République populaire de Chine se situe donc surtout sur le plan de la défense des libertés, du droit. Au moment où en Chine le pouvoir en place, incarné par le président Xi Jinping, se raidit à la faveur d’une énième campagne anti-corruption depuis la politique d’ouverture de la Chine, au moment où le nationalisme chinois qui a quasiment un statut de religion d’Etat comble un vide idéologique laissé par l’entrée de la Chine dans la mondialisation capitaliste et qu’un mouvement intellectuel dit des « Etudes nationales » (guoxue) initié par quelques intellectuels des grandes universités puis relayé par le gouvernement tente un réarmement moral du pays par une réhabilitation du confucianisme, au moment où les perspectives de croissance de l’économie s’assombrissent après l’explosion de la bulle immobilière, alors que tout ralentissement de l’économie compromet la possibilité d’acheter la neutralité politique de la classe moyenne émergente, menaçant alors la paix sociale indispensable à la stabilité du régime, la moindre manifestation d’indépendance par rapport au consensus de 92 est interprété comme un affront.

De fait, malgré la répression sanglante du mouvement de Tian’an men qui était surtout dans son soutien populaire un mouvement de protestation contre la corruption, avec des revendications démocratiques en son coeur étudiant, depuis les années 90 la cause des libertés individuelles et publiques n’a cessé d’être portée par une minorité active composée d’avocats, de journalistes, d’artistes, de professeurs d’université qui se sont s’appuyés sur la lettre de la constitution chinoise pour demander l’application effective des droits de réunion, d’expression, qui y sont inscrits. Parallèlement dans les campagnes chinoises, les usines, on ne compte plus les explosions de colère, les paysans spoliés par les relais locaux du Parti communiste chinois réclament leur droit à la terre, les ouvriers dans les zones économiques spéciales demandent de meilleurs salaires. Fidèle à ses méthodes, le PCC d’une main lâche du lest de façon tout à fait sporadique pour donner le change à une population de plus en plus sensible aux injustices, et de l’autre main réprime dans l’œuf toute velléité de contestation quand celle-ci est argumentée et qu’elle ne sert pas ses intérêts dans les luttes de pouvoir au sommet, emprisonnant ou assignant alors à résidence (il est vrai ce n’est plus une spécialité chinoise dans notre « pays des droits de l’homme) tandis que sur l’Internet chinois une myriade de contrôleurs censure à tour de bras.

Le gouvernement de Pékin ne s’y est pas trompé, qui s’emploie déjà à censurer le principal réseau social chinois pour masquer l’importance de la nouvelle donne à Taiwan.

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