Que faire ? (IV) : Lutter contre le gaspillage, développer une économie soutenable et moins mondialisée, par Michel Leis

Billet invité.

S’il est bien une question qui revient de manière récurrente, c’est le quoi faire. Cette série de billets propose quelques solutions et synthétise un projet de livre : « 2017, programme sans candidat ». Je tiens à préciser que ces propositions reflètent une analyse et une vision qui n’est pas forcément partagée par tous les intervenants du blog de Paul Jorion.

Billets précédents de la série que faire : (I) : L’emploi, (II) : Répartir plus équitablement les richesses et les efforts, (III) : Corriger les déséquilibres du territoire,

Le gaspillage peut être défini de deux manières : d’un côté, le fait d’utiliser plus de ressources que nécessaire, de l’autre, négliger un ressource qui aurait pu apporter plus d’efficacité. Une utilisation efficiente et rationnelle des ressources devrait conduire à un gaspillage minimum, on est dans la réalité très loin de cette allocation optimale, ce qui prouve s’il en était l’inefficience des marchés. Le gaspillage est aussi celui des hommes, ces travailleurs licenciés et remplacés par les machines ou par d’autres salariés travaillant dans des pays où les salaires de misère sont la règle. Le profit y gagne ce que la cohésion et le lien social y perdent. Ce sont les talents sacrifiés dans les entreprises parce qu’on ne leur laisse pas d’espace pour s’exprimer. La dynamique du gaspillage est complexe.

La quête de l’accumulation et du profit est un puissant moteur du gaspillage. La rente liée à l’exploitation des ressources énergétiques en est un bon exemple. Les énergies fossiles les plus faciles à extraire ont été d’emblée validées par le système économique, les questions de rendement ou d’épuisement n’ont jamais été considérées. La question de la transition énergétique est à la fois un problème de dépendance et d’intérêts particuliers. L’émergence d’un modèle économique pour les énergies nouvelles est difficile : elles ne trouveront pas leur rentabilité avant des années et l’État a peu de moyens pour investir directement.

L’économie de la rente énergétique pose le débat en des termes qui peuvent s’appliquer au reste de l’économie : comment perpétuer le profit dans le temps ? Les marchands de canons se réjouissent des bruits de bottes. Les financiers ont besoin d’une clientèle solvable : Il faut à la fois vendre des crédits et être remboursé. Les entreprises industrielles et de services entretiennent l’appétence des consommateurs pour de nouveaux produits. Le maintien de la demande et de la consommation à un niveau élevé est la solution de facilité pour pérenniser les profits. Pour autant, cette stratégie se heurte aux contraintes croissantes sur la solvabilité des clients et la nécessité qu’ils renouvellent leurs produits à intervalles réguliers.

Les entreprises dominées n’arrivent pas à vendre leur produit dans des conditions de rentabilité suffisante, le profit est capté par les entreprises capables d’imposer leurs conditions. Du côté des particuliers, le partage de la valeur ajoutée s’est fait au détriment du travail. Le recours massif au crédit a permis de différer le problème, mais il se heurte à la limite du revenu disponible des ménages. Avec moins de clients solvables, on voit fleurir ces discours sur la compétitivité, les clients étrangers étant censés se substituer aux clients français.

Le maintien de la consommation à un niveau élevé passe par le renouvellement plus fréquent des produits. On pointe du doigt l’obsolescence programmée qui n’est que la face émergée de l’iceberg. C’est par l’innovation, réelle ou non, et surtout par le marketing que les produits sont renouvelés plus fréquemment. La véritable obsolescence est une obsolescence d’image, soigneusement construite par les entreprises. Nos déchetteries voient ainsi s’entasser des produits dont la durée de vie n’aura été que de quelques années tout au plus. Cela passe par une flexibilité accrue des lignes de production et des gains de productivité importants, déjà évoqué dans le billet consacré au travail.

La solution que le monde économique nous propose, c’est toujours plus de gaspillage et le maintien de la solvabilité par la baisse des prix relatifs de certains produits. Dans l’habillement par exemple, pour vendre aux clients à des prix accessibles tout en préservant la marge, on produit au Bangladesh et l’on transporte sur des milliers de kilomètres ce qui pourrait être produit à côté. Les consommateurs font aussi des kilomètres pour trouver des grandes surfaces qui prétendent vendre à des prix accessibles et transparents. Nous achetons nos aliments dans des barquettes aux prix clairement étiquetés, plus faciles à maîtriser que pour un achat à la découpe. Ce mode de distribution ne favorise pas les circuits courts. La grande distribution et les centrales d’achat discutent avec des grossistes et s’accommodent mal des petits producteurs locaux. La plupart des aliments sont d’abord expédiés dans de grands centres logistiques avant de partir vers les grandes surfaces. Dans le même temps, on nous propose en toute saison du raisin qui aura pris l’avion ou des fraises qui auront fait des milliers de kilomètres en camions. Cycle de vie raccourci et abus du transport sont les deux éléments qui réunissent la quête du profit et toujours plus de gaspillage.

Les instances politiques ne font pas beaucoup mieux en la matière. L’absence de coordination est un mal endémique, on multiplie des équipements, pas toujours utiles. Les régions se battent pour leur « désenclavement » : on construit de nouvelles lignes de TGV ou des aéroports régionaux. Le service de transport proposé sera inaccessible à une grande partie de la clientèle qui n’aura d’autres choix que de perdre du temps dans les services d’autocars récemment libéralisés en consommant plus d’énergie au kilomètre que le train. L’ouverture à la concurrence présentée comme créatrice d’emplois et bénéficiant aux clients n’est qu’un leurre où les coûts annexes ne sont pas calculés.

A contrario, certaines portions du territoire deviennent des déserts en matière de services, obligeant les usagers à de longs déplacements. Le gaspillage naît des contraintes qu’un minimum de politiques publiques et de vision de long terme aurait permis d’éviter. J’ai dressé dans le précédent billet le tableau d’une France dont le territoire a profondément évolué. Le prix de l’immobilier chasse les classes moyennes des grandes villes, conduisant à ces migrations quotidiennes, sources d’un énorme gâchis. À l’opposé, dans les villes qui ont perdu des emplois industriels, il existe aujourd’hui des infrastructures absolument inexploitées.

Enfin, le gaspillage est celui du travail absent, des systèmes de reconnaissance basés sur la servilité plutôt que sur la compétence, ce sont ces entreprises qui abusent des ressources externes en laissant de côté les ressources internes.

La dynamique du gaspillage est la traduction concrète des tendances de fond sur le profit, les rapports de forces, la disparition du travail et des classes moyennes, la désagrégation du territoire. Le gaspillage n’a pourtant rien d’une fatalité. Plus encore, Il pourrait être une opportunité pour créer des emplois, bâtir une économie forte sur des bases nationales avec un marché intérieur solide. Il est nécessaire de prendre en compte deux contraintes.

La première concerne le déficit extérieur qui doit être limité. La volonté de produire français ne suffit pas, la contrainte de compétitivité est un leurre face au dumping social de certains pays. Il est nécessaire d’établir des mécanismes de protection directs ou indirects quand la concurrence est déloyale. Une taxe sur les transports et la récupération limitée de la TVA en fonction de l’équivalence sociale pour les importations ont déjà été évoquées dans le billet consacré à l’emploi. Limiter le déficit de la balance commerciale passe aussi par une politique énergétique moins dépendante des ressources extérieures, par le maintien d’une production dans certaines filières qui doivent être soutenues ou relancées, y compris par des investissements directs de l’État.

La deuxième contrainte est de construire une économie forte dans une perspective durable. La dynamique des cycles de vie courts et des renouvellements fréquents voulue par le marketing repose sur la production. Cette évolution est permise par des gains de productivité massifs dans tous les domaines. Au gaspillage de la consommation s’ajoute celui des hommes. Dépasser cette situation nécessite un virage à 180° : une économie durable et responsable doit concevoir dès le départ l’évolutivité des produits, un cycle de vie plus long et un recyclage presque complet. Cela implique un transfert du travail vers des opérations aval, de maintenance ou de mise à niveau, ce qui est aussi une manière de recentrer l’économie sur le territoire national.

Il est tout à fait possible de construire une chaîne de valeur avec des produits durables, tout en restant à la pointe de la technique et en continuant à générer du profit sur de longues périodes. C’est le cas dans l’industrie aéronautique : les avions coûtent très cher, pour les amortir dans des conditions acceptables, leur durée de vie est élevée. Des avions de plus de dix ans, grâce aux modifications et remises à niveau apportées tout au long du cycle de vie, consomment souvent moins que quand ils ont commencé leur carrière. Bien sûr ce type d’organisation suppose qu’une partie de la chaîne de valeur aval reste sous contrôle de l’entreprise qui conçoit et fabrique, ce qui s’oppose à la libre concurrence mise en exergue par Bruxelles et les tenants du libéralisme. Pour les produits qui se consomment immédiatement ou dont la durée de vie est limitée, c’est en encourageant les circuits courts et de proximité que l’on peut répondre au double objectif d’une économie durable et centrée sur le marché intérieur.

La filière agroalimentaire est un bon modèle de ce que nous souhaitons développer. Les crises récurrentes qu’elle traverse résultent en partie d’une économie ouverte au seul profit des acteurs dominants. Le système de production agricole est fragmenté, les prix de revient ne sont pas les mêmes dans les différents pays. Comme le coût de transport est négligeable, il n’y a pas de barrière entre les différentes sources d’approvisionnements. Pire encore, cette situation encourage une agriculture fortement productiviste, peu respectueuse de l’environnement et de la biodiversité.

Seul le jeu des subventions peut maintenir une agriculture rentable en France. Il faut réformer les droits de paiements de base (DPB) en augmentant les montants, en les plafonnant (les grandes exploitations étant par nature rentables), et en favorisant une agriculture moins intensive et plus respectueuse de l’environnement. À cela doit s’ajouter une aide à la production dans toutes les filières. Enfin, les procédures d’obtention des DPB doivent être simples.

Il faut aussi revoir les conditions de l’offre et le comportement des consommateurs. Pour l’offre, il faut intervenir dans les rapports de forces entre la production et la distribution. L’un des moyens est que l’État investisse directement dans des circuits de distribution courts, par exemple dans des plates-formes logistiques locales pour apporter des garanties sur la chaîne du froid et limiter l’impact sur les prix puisqu’il y a moins d’économies d’échelles. Afin d’inciter le consommateur à devenir client de ces circuits courts et locaux, il faut des taux de TVA différentiés en fonction des modes de distribution, des critères de durabilité et d’empreinte écologique.

Pour le secteur manufacturier directement exposé à la concurrence internationale, deux éléments rentrent en ligne de compte. Imposer des produits sur le marché mondial nécessite un contenu technologique important. Il faut augmenter fortement les budgets consacrés à la recherche et au développement, notoirement insuffisants en France. Parallèlement, même si ce n’est pas le paramètre déterminant, le coût de la main-d’œuvre doit être pris en compte, le calcul des charges patronales doit tenir compte du degré d’internationalisation d’un secteur.

D’une manière générale, le soutien des filières peut s’envisager de deux manières. Dans certains secteurs soumis à une concurrence qui n’opère pas sur les mêmes bases sociales et fiscales, des subventions à la production peuvent être systématisées. Dans d’autres secteurs, c’est la difficulté de monter des projets innovants qui est un frein. L’État doit renforcer sa société de financement aux entreprises (la BPI) en la dotant de moyens supplémentaires, en particulier dans le capital-risque et en changeant ses statuts, pour financer l’intégralité de projets novateurs.

Dans l’industrie, un transfert vers l’aval, c’est-à-dire vers des cycles de vie longs, ne peut se réaliser que si les entreprises trouvent un modèle économique rentable. Le cadre juridique de ce nouveau modèle économique devra être établi, avec des nouvelles formes de partenariat amont/aval et la possibilité de contrats longs. Il sera probablement nécessaire de soutenir des projets industriels fondés sur ce modèle au travers de la société de capital-risque. Pour orienter plus activement l’économie dans cette voie, il est nécessaire de mesurer et d’encourager les cycles de vie longs, avec des critères objectifs comme la durée de la garantie. Un abattement sur la TVA sera instauré pour inciter les consommateurs à se tourner vers ces produits. Enfin, l’un des avantages est que ce transfert vers l’aval peut être porteur d’une réappropriation de savoir-faire techniques et enrichir le contenu du travail.

Le double enjeu de la lutte contre le gaspillage et pour l’indépendance de la France se retrouve dans la question de l’énergie. Nous sommes loin de l’indépendance énergétique, nous gaspillons beaucoup et les énergies non renouvelables représentent l’essentiel de la consommation. La France s’est construit une bulle d’illusions avec le recours massif au nucléaire et un géant pétrolier actif dans le monde entier, le tout pouvant laisser croire à une sécurité énergétique et une pérennité des ressources. Deux éléments viennent relativisent ce constat.

Le premier concerne l’âge moyen du parc nucléaire français, de l’ordre de 28 ans en 2015. EDF défend le maintien d’une production nucléaire avec prolongation de la durée de vie des centrales, ce qui va nécessiter des investissements massifs pour garantir la sécurité, sans que celle-ci ne soit absolue. De plus, un nouvel investissement sur l’existant doit être amorti et pourrait pousser à d’autres prolongations, sans compter le coût élevé de démantèlement. La Cour des comptes évoquait en 2011 un montant de 50 Milliards d’Euros à étaler 12 ans. Les choix énergétiques de la France ne peuvent être dictés par la seule vision d’EDF. Il faut renationaliser EDF, et faire des choix énergétiques sur la base d’expertises indépendantes, le coût de 4 milliards par an pour prolonger la durée de vie des centrales ne serait-il pas mieux employé en aidant massivement l’isolation des logements et des bureaux.

L’autre élément est le remplacement des énergies fossiles dont personne ne connaît les réserves, entre nouvelles découvertes au potentiel tenu jalousement secret et un pétrole de plus en plus difficile à extraire. De plus, les ressources sont concentrées dans des zones à risques politiques non négligeables. Une politique active visant à minimiser l’usage des énergies fossiles doit être instaurée. La France doit se fixer des objectifs en matière d’efficacité énergétique, c’est-à-dire le rapport qui existe entre la richesse produite et l’énergie consommée. L’État doit avoir un bras armé, ce pourrait être l’ADEME avec une mission élargie et dotée de moyens conséquents, les actions à mener sont connues de tous : développement des énergies renouvelables et chasse aux gaspillages de toute sorte.

Nous vivons dans une société profondément marquée par le gâchis. Si le réchauffement climatique est un thème qui arrive à mobilier les médias et l’opinion, il n’en va pas de même pour le gaspillage. Pourtant il y a deux enjeux majeurs. D’une part nous ne pouvons hypothéquer l’avenir, notre mode d’existence doit être soutenable dans le temps. D’autre part, il faut contraindre la manière dont les entreprises vont s’approprier le thème du réchauffement climatique : le renouvellement des produits par des « produits verts » pourrait être un moyen de forcer la consommation des ménages. Mettre le gaspillage au centre des préoccupations évitera peut-être de voir notre avenir compromis par les intérêts particuliers.

L’État à un rôle important à jouer, nous ne croyons pas aux vertus de l’autocontrôle et d’une politique économique qui reposerait sur la seule stratégie des entreprises. L’État doit orienter les choix économiques en fonction de l’intérêt général, de la cohésion sociale et de la préservation du bien commun. L’implication et l’investissement direct au travers de bras armés sont des outils de cette réorientation. Au-delà du discours officiel des entreprises citoyennes et responsables, des règles doivent aussi encadrer le mécanisme de décision des entreprises, les actes doivent être conformes au discours.

À suivre…

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