Le dernier qui s’en va éteint la lumière, de Paul Jorion, éd. Fayard, 2016. Une note de lecture (IV) : il était une fois, par Roberto Boulant

Billet invité.le dernier qui s'en va...

Il est vrai que même parvenus à l’âge adulte, nous gardons un goût immodéré pour les belles histoires. D’ailleurs, ne nous sommes-nous pas baptisés du pompeux nom d’Homo-sapiens, l’Homme sachant et raisonnant ? Tellement raisonnables d’ailleurs, que nous nous réveillons au bord de l’extinction, et sans même pouvoir s’écrier comme ces lourdauds de dinosaures, « Ça n’est pas de notre faute » !

Se pourrait-il finalement que l’homme libéré des instincts animaux et maître de sa destinée, ne soit qu’une belle histoire et rien d’autre ?

Effectivement, cela pourrait expliquer pas mal de choses quant à la déplorable (et dangereuse) situation dans laquelle l’espèce s’est fourvoyée.

Dans le chapitre intitulé « C’est quoi notre espèce ? », Paul Jorion s’attaque au travail de déconstruction de nos illusions. En nous ramenant à la dure et inéluctable réalité de notre obsolescence programmée, il commence par nous faire gentiment remarquer que toutes nos sublimations artistiques, aussi magnifiques soient-elles, sont d’abord dictées par un besoin aussi impérieux qu’irrépressible : celui de copuler ! Tel est le programme installé par dame Nature au plus profond de notre génome : tu es (hautement) périssable, tu dois te reproduire ! Un impératif catégorique qui court-circuite immédiatement toutes les fonctions cérébrales supérieures. Et peu importe les conséquences, nous recommencerons à réfléchir après-coup, si je puis dire.

Certes, tout cela n’est pas très glorieux, voire carrément dangereux pour l’entourage si l’on s’avise d’enlever la belle Hélène, mais au pire ne risque-t-on qu’une petite guerre, n’est-ce pas ? Eh bien non, nous rappelle Paul Jorion, car si le programme est excellent pour la survie au quotidien dans la savane (se nourrir, se protéger, se reproduire), il se révèle totalement inadapté pour gérer le long terme.

Nous reste-t-il au moins la volonté et l’intention ? Même pas ! La démonstration que notre conscience n’est qu’un « cul-de-sac » en charge d’une explication a posteriori est implacablement démontrée, preuve à l’appui. S’ensuit une nouvelle représentation, et je vous laisse le plaisir d’en découvrir les subtils détails, de la manière dont notre conscience parvient à synchroniser, perceptions, affects et sensations, de manière à constituer la mémoire adaptative nécessaire à la survie de l’individu. Le corolaire étant que nous ne sommes pas très bien outillés pour faire face à la nouveauté, et que la catastrophe d’un type entièrement nouveau ne sera pas envisagée sérieusement.

Non seulement notre manque d’imagination nous rend vulnérables à la surprise, mais qui plus est, nous avons une très fâcheuse tendance à surinterpréter des évènements connus mais trop chargés en affects. Bref, nous blindons la porte du cockpit pour éviter que le pire ne se reproduise, mais sans penser à vérifier sérieusement la bonne santé mentale des pilotes…

N’en jetez plus, c’est assez ? Pas tout à fait, pour celles et ceux qui garderaient encore quelques illusions sur nos degrés de liberté, Paul Jorion ne manque pas de rappeler – et de démontrer -, toutes les emprises auxquelles nos vies sont soumises ; celles des objets et des règles sociales bien sûr, mais également celles qui sont issues de notre corps et que nous qualifions très imparfaitement comme étant des états d’excitation ou d’anxiété. C’est là, dans cette cuisine de nos affects intérieurs, que se concoctent désirs, sentiments de culpabilité et de satisfaction. Une emprise intérieure irréductible à toute forme de discipline, et qui nous oblige à nous raconter de belles histoires auxquelles nous sommes les seuls à croire.

Mais comme nous sommes des êtres sociaux, nous sommes bien obligés d’en passer par l’éthique et la responsabilité pour pouvoir vivre ensemble. Ou plus exactement, dit avec le regard de l’entomologiste, c’est la variété des comportements qu’une société peut tolérer qui déterminera sa taille. Pas évident de trouver le bon équilibre si on se rend aux preuves de Paul Jorion, et que l’on admet avec lui que ce que nous appelons ‘intention’, n’est en réalité qu’une fiction…

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