LE TEMPS QU’IL FAIT LE 5 MAI 2016 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 5 mai 2016. Merci à Cyril Touboulic !

Bonjour, nous sommes le jeudi 5 mai [2016] (jeudi de l’Ascension), et je souris intérieurement parce que c’est la 5e ou la 6e prise – je commence et je suis tellement fatigué [rires] que je commence à bredouiller, je perds le fil de ce que j’essaye de dire.

Et, une des choses que je pourrais dire c’est que si je fais la vidéo aujourd’hui et pas demain, c’est parce que j’ai la ferme intention de dormir demain matin à l’heure où je fais d’habitude ma vidéo. La dernière fois que j’ai fait une vidéo sur cet ordinateur ici, je viens de le voir, c’était le 17 mars, donc ça fait plus de 1 mois et demi. Toutes les autres vidéos étaient faites une fois dans une chambre d’ami et le reste du temps dans un hôtel.

Qu’est-ce qui explique cela ? Eh bien, c’est le fait de mon livre Le dernier qui s’en va éteint la lumière, paru le 21 mars, et depuis je suis sur les routes, ce qui est une excellente chose en soi parce que ça veut dire, eh bien, qu’on s’intéresse à ce bouquin, qu’on me fait venir, que je parle à la radio, je parle à la télévision, euh, que j’accorde des entretiens qui sont publiés dans des périodiques ou dans des quotidiens, et que donc, voilà, on parle de ce bouquin.

C’était, je l’ai déjà dit, le bouquin dont je m’attendais à ce que la réception soit la plus froide, en raison de son message, et ce n’est pas ça : les gens sont quand même, voilà, soit les gens sont choqués, et vous en voyez parfois des visages de gens choqués dans les émissions de télévision quand elles passent, enfin celles où je suis interrogé, soit qu’ils me disent, et ça, ça me fait extrêmement plaisir : « Je me rends compte que je sors d’une espèce de déprime à la lecture de votre livre, et que donc je m’imaginais que, voilà, je le lirais à contre cœur et c’est pas du tout ça qui s’est passé, ça me donne au contraire du courage ! », voilà, c’est ça que j’espérais et c’est ça qui est en train de se passer, ça c’est formidable. Il continue d’être dans les meilleures ventes et j’espère que ça va rester à ce niveau-là, non pas pour que je devienne un gourou comme certains que je vois dans les meilleures ventes, mais pour que le message passe, pour qu’il s’adresse à un plus grand nombre possible de gens.

C’est pour ça que je parle un peu moins de l’actualité immédiate, elle m’apparaît comme une sorte de bruit de fond, malgré son caractère tragique, évidemment, devant cet effondrement. Parfois les gens m’écrivent à propos d’un événement particulier, je dis : « Eh bien, c’est une preuve de plus d’un effondrement généralisé. Après, il faut être prêt. »

Mais il faut être prêt d’une certaine manière. Euh, il y a un ami (un ami américain) de l’époque où j’habitais aux États-Unis, avant 2009 (quand je suis rentré en Europe, et en France en particulier), il participait comme moi au séminaire à UCLA (University of California, Los Angeles), à Los Angeles : Human Complex System. Voilà, à l’époque où j’étais banquier à Los Angeles, je m’arrangeais quand même pour aller à ce séminaire. Autre signe de l’effondrement : ce séminaire a perdu son financement et on ne parle plus des systèmes complexes humains [rires] à l’université de Los Angeles – « UCLA », comme on dit en français. Voilà, tout ça n’est pas très rassurant.

Mais pourquoi est-ce que je vous parle de cet ami ? Eh bien, parce qu’il m’envoie un message l’autre jour, il me dit : « Qu’est-ce que tu fais pour survivre économiquement ? », eh bien, je lui dis : « Eh bien, je fais des tas de petits boulots parce que je n’ai pas droit à une retraite suffisante et j’aimerais bien, voilà, ça serait une bonne chose si mes livres m’apportaient un revenu régulier, suffisant pour que je ne doive pas courir d’un côté à l’autre à faire des petits choses », et il me répond : « Ah non, ce n’est pas du tout à ça que je pensais ! En fait, c’était une façon de te demander si tu achetais de l’or », et là, bon, là les bras m’en tombent. Est-ce parce que j’ai une formation de sociologue ou d’anthropologue, ou alors que je connais un peu l’histoire, que je sais que le jour où ça ira vraiment mal, eh bien, son or on le lui volera bien rapidement, et puis il devra essayer de se débrouiller autrement. Ce n’est même pas ça, c’est qui me pose question et, bon, ce n’est pas un imbécile je veux dire, justement, c’est quelqu’un qui participait à un groupe de réflexion sur l’être humain comme faisant partie de systèmes complexes, mais qui croit en son for intérieur qu’on va pouvoir se débrouiller devant cet effondrement généralisé par la combine individuelle, c’est ça, voilà, de la « combine ».

Alors, je dis : « Je suis sociologue et anthropologue, je suis convaincu qu’un problème de la gravité de ceux comme l’extinction qu’on ne peut trouver que des solutions collectives, que la débrouille individuelle vous permettra peut-être à votre famille de vivre 1 mois de plus dans une situation d’effondrement généralisé, mais qu’est-ce que c’est que ça, 1 mois de plus ? » Ou alors, bon, comme l’ancien patron d’un hedge fund, enfin Commodities Trading Advisor (CTA), pour lequel je travaillais au Texas, à Houston, pendant un petit temps : acheter, voilà, d’acheter des îles en Polynésie, les faire fonctionner en autonomie, avoir des yachts qui permettent de passer de l’une à l’autre. Euh, ce n’est pas généralisable : il n’y a pas assez d’îles en Polynésie, il n’y a pas assez de temps pour que ni vous ni moi ne gagnions assez d’argent pour acheter des îles en grande quantité, dans cette idée que par la combine on peut s’en sortir.

Et c’est ça qui avait effaré Dominique Méda et moi lorsque nous avions fait cette conférence devant les abonnés de la revue Kaizen, et j’en ai déjà parlé parce que c’était quand même assez choquant, nous n’avons pas des idées semblables sur l’avenir du travail – ça j’en parlerai à d’autres occasions –, mais nous nous faisons chahuter par des gens qui crient, qu’ils ne veulent pas entendre parler du système capitaliste, et il y a cette dame qui vocifère : « Arrêtez de parler du cadre, on s’en fout du cadre ! On ne veut pas entendre parler du cadre ! » et qui nous dit : « On veut uniquement des solutions comme dans le film Demain », c’est-à-dire le potager, aller à vélo.

J’en ai montré quelques vidéos, moi, bon, ça m’intéresse bien sûr ces trucs, ce sont de bonnes choses. Hier, je tombe, voilà, on me convoque à une réunion d’un groupe qui s’appelle Clim’actions, ici, dans la ville de Vannes et dans les environs, et il y a quelques petites vidéos qui paraissent intéressantes et je les mets, évidemment, sur le blog. Mais de la même manière qu’on volera aux gens leur or, si ça tourne vraiment mal, eh bien, on ira leur voler leurs courgettes aussi dans leur jardin potager. Le jour où il y aura une véritable pression, on ne pourra pas dire aux gens quand même : « Eh bien, voilà, il y a du persil qui pousse dans un bac dans la ville de Vannes et les gens prennent au passage », mais il y en aura un qui sera venu, qui aura pris tout le persil en essayant de le vendre ou de faire bouffer sa famille d’une manière ou d’une autre. Les gens ne vont pas au cinéma, ils ne voient pas ces trucs comme Mad Max ou les films post-apocalyptiques, ils ne prennent pas cela au sérieux : c’est, voilà, c’est du Hollywood ! Malheureusement, c’est déconnecté comme étant du Hollywood, ils ne se rendent pas compte que ça peut vraiment se passer.

Euh, j’espère que mon bouquin… et je le vois quand même, bon, il y a un certain nombre de gens qui s’éveillent au fait que toute solution doit être collective. Quand, voilà, quand j’ai eu cette conversation, qui a conduit à l’idée d’un nouveau livre qui s’appellerait « Qui étions-nous ? », je me suis posé la question : « Pourquoi la première chose que je suis allé voir, le premier texte que j’ai voulu aller revoir, c’est la réflexion de Machiavel sur la première Décade de Tite-Live (Discours sur la première Décade de Tite-Live (vers 1517)) ? » Bon, on pourrait se dire : « C’est pas là qu’il va trouver la solution ! », mais au fait, et c’est pour ça que je me suis posé la question : « Pourquoi est-ce que j’ai voulu voir ça ? »

De quoi ça parle ? Eh bien, ça parle de la première partie de l’histoire de Rome par Tite-Live, et Machiavel – Machiavel qui a écrit Le Prince pour faire plaisir à un prince parce que, bon, il avait déjà eu des ennuis sérieux (il a survécu de justesse), mais dans son livre qui n’a jamais été publié (pas de son vivant) parce qu’il fait une réflexion sur les systèmes politiques –, il fait une réflexion sur que peut faire un individu pour le collectif. Il s’intéresse à l’histoire des premiers généraux de Rome, aux premiers hommes d’État, voilà, les premiers rois, tout ça : qu’est-ce qui s’est passé ? Comment est-ce qu’on a gagné une bataille ? Comment est-ce qu’on prend une décision importante, mais au plan collectif ? Il n’y a pas là-dedans de réflexion sur des combines individuelles quand même, soyons sérieux ! Comment est-ce qu’on sauve la société ?

Et la deuxième chose que j’ai voulu dire, que j’ai tout de suite mis sur ma liste aussi, c’est la réflexion de Max Weber sur Confucianisme et Taoïsme (1916). Là aussi, on peut se dire : « Mais, voilà, il veut nous parler de la survie et il va voir des textes, bon, connus mais relativement obscurs par rapport aux problèmes qu’on veut traiter ! », mais là aussi, je tombe très rapidement sur l’explication de ce que j’essaye de faire, et l’explication c’est : comment est-ce qu’on fait fonctionner un système global, comment est-ce qu’on le maintient en état ? La Chine avait trouvé deux approches possibles : le confucianisme et le taoïsme, et puis il y a eu le maoïsme après, qui a voulu se débarrasser des deux premiers, mais les deux premiers reviennent parce que c’étaient des approches intéressantes.

Pourquoi est-ce que la troisième chose que j’ai envie de lire, c’est Quatrevingt-treize (1874) de Victor Hugo, que je n’ai jamais lu ? Quel est le rapport encore une fois ? Et dès que je lis le résumé par, voilà, le gars qui écrit l’introduction, eh bien, je comprends : c’est parce que là-dedans, il décrit en essayant d’être juste envers les deux positions : la position des Bleus et la position des Vendéens, et que la position des Vendéens, c’est de l’ordre du confucianisme et que la proposition des Bleus, c’est de l’ordre du taoïsme. Bon, ce n’est pas tout à fait pareil parce que ce sont des approches « bottom-up », comme on dit, celles de la Révolution française, qui viennent des citoyens et qui montent vers une organisation sociale, et qui y arrivent très mal d’ailleurs, c’est la réflexion de Saint-Just en disant : se débarrasser des corps intermédiaires parce que, voilà, ils semblaient faire obstacle et que maintenant il n’y a plus rien entre les dirigeants et le peuple lui-même, et le seul moyen d’essayer de réguler ça, c’est, voilà, la Vertu d’un côté et la Terreur de l’autre.

Alors que dans le cas de la Chine, eh bien, les premières réflexions de ce type-là, ce n’est pas en terme de vertu individuelle comme chez Aristote, c’est en terme d’organisation d’un État. Et, l’explication, elle m’est venue hier – il y avait un entretien et je parlais de ces choses-là – : ce qu’il y a, c’est qu’au moment où des philosophes commencent à réfléchir, et en Chine et en Grèce, et ça se passe de manière pratiquement contemporaine (le Ve siècle avant Jésus-Christ) – c’était assez extraordinaire que, voilà, la philosophie ça apparaît de façon simultanée dans deux cultures qui ont pris des voies très très différentes –, ont réfléchi, mais en Chine, on réfléchit dans un monde où la colonisation par notre espèce est déjà très avancée, dans un monde qui est déjà surpeuplé.

Alors, on ne peut pas le réfléchir en termes de, voilà, qu’est-ce qu’un individu peut faire ? Est-ce qu’il peut aller se mettre plus loin ? Etc., parce que, voilà, en Grèce, on est encore dans un monde où il reste de la place. Il reste de la place en Grèce, c’est pour ça qu’on peut parler de vertu individuelle, tandis qu’en Chine dès qu’on commence à réfléchir, il n’y a déjà plus beaucoup de place pour personne, enfin on est dans un monde déjà surpeuplé et la question qu’il faut se poser c’est : comment est-ce qu’on organise un tout, quels sont les préceptes qu’on donne à des citoyens pour que ça marche à l’intérieur de villes où il y a déjà des millions d’habitants ?

Alors, voilà, c’est ça que j’essaye de faire maintenant. J’ai dit dans Le dernier qui s’en va éteint la lumière, j’ai dit pourquoi tout est calé et maintenant je vais réfléchir sur les approches collectives : qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’un individu peut faire ? Est-ce qu’on peut vraiment créer le paradis sur Terre, comme le dit Keynes, avec les moyens dont on dispose ? Est-ce qu’il faudra quand même se débarrasser d’une certain nombre de gens, et je ne veux pas dire par la guerre, mais de gens qui font obstacle à ce qu’il y ait des solutions collectives, des gens qui, voilà, ont fait de la démerde individuelle à très grande échelle une méthode qui marche pour eux et qui fait que 1 % d’entre eux peut truster le tiers ou presque la moitié des ressources de tout le monde ?

Euh, voilà, voilà les questions qu’il faut poser. Un guide du routard mais en termes de solutions qui doivent pouvoir s’appliquer à au moins 100 personnes d’un coup, et pas juste à une seule qui, voilà, [tente] de voler un œuf dans le poulailler ou de… voilà, pas des choses de cet ordre-là, soyons sérieux quand même [rires], soyons sérieux. Les pièces d’or… euh, enfin bon.

Voilà ! Voilà pourquoi je parle un peu moins de l’actualité, je me suis engagé vis-à-vis d’hebdomadaires, de quotidiens (Le Monde, L’Écho, Trends Tendance) à continuer à faire des chroniques sur l’économie et sur la finance, et je le ferai, bien entendu, je ne me désintéresse pas de ça : je continue à lire le Wall Street Journal et le Financal Times tous les matins, plus d’autres petites choses.

Mais, voilà, il faut se concentrer sur le cadre. Justement, il ne faut pas dire : « Pourquoi parler du cadre ? », non, il ne faut parler que du cadre en ce moment, c’est la seule manière d’avancer et il faut en parler en dehors du cadre, en dehors du cadre lui-même : il faut poser des questions de la manière dont elles n’ont jamais été posées, il faut donner des réponses qui n’ont jamais été offertes. On me dit, et c’est un bon conseil de regarder un bouquin – il est là derrière moi, je vais le prendre pour vous montrer –, euh… voilà, (Sapiens : A Brief History of Humankind, de Yuval Noah Harari) ça existe aussi en français, c’est la même couverture d’ailleurs en français, et c’est vrai que ce n’est pas sans rapport avec ce que j’essaye de faire, mais en même temps ce n’est pas du tout la même chose. Et pourquoi j’y pense ? C’est parce que ça reste entièrement dans le cadre : ça vous raconte des choses qui peuvent éventuellement vous surprendre, parce que, voilà, ce sont des choses auxquelles vous n’y aviez pas pensé, mais tout ça reste dans le cadre qui est déjà connu. On vous raconte les histoires de la manière que vous attendez, vous n’êtes pas surpris à un détour de phrase, on ne vous prend pas à contre-pied – c’est ce que j’essaye de faire, pas délibérément pour prendre à contre-pied ou pour surprendre les gens, mais pour prendre de la distance, pour montrer qu’on est dans la matrice et pour leur montrer ce qui se passe, voilà, en réalité en dehors – et, malheureusement, un bouquin comme celui-là qui, bon, est très bien fait, par un historien qui a étudier la manière de faire ça correctement à l’université d’Oxford – qui n’est pas un mauvais endroit pour apprendre à faire ça –, mais, voilà, c’est « convenu », ça reste convenu, ce n’est pas ça qui va secouer les gens, ce n’est pas ça qui va leur donner le sentiment qu’il y a une urgence et qu’il faut trouver des solutions collectives à nos problèmes.

Voilà ! Euh, j’ai pas mal aux bras parce que ce n’est pas sur mon iPad collé contre une fenêtre d’hôtel. J’arrête là quand même.

À la semaine prochaine, voilà !

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