Le TISSU du « vivre ensemble » en Chine (II) La chaîne, par DH & DD

LA CHAÎNE

Elle court à travers la trame pour s’y faire son chemin et assurer la solidité de l’étoffe. Nous dirons qu’il s’agit des formes d’organisation et de relation façonnées par les hommes pour s’intégrer à la trame.

1) Qui dit « agriculteurs » dit forte dépendance à l’environnement et nécessaire accommodation à celui-ci. La maîtrise sur l’environnement n’est pas exclue a priori, mais empiriquement les Chinois ont vite compris qu’il valait mieux utiliser la propension des choses qu’user ses forces à aller contre. L’observation du fonctionnement du monde montrait que celui-ci n’était pas anarchique, il y avait des éléments repérables de régulation, il suffisait de les recenser et de s’en servir à bon escient. Ainsi soleil et lune alternaient, chaleur et froid saisonniers revenaient à peu près aux mêmes périodes, la montagne avait un adret et un ubac… etc. L’idée fut donc exploitée très tôt d’une alternance régulière à l’œuvre dans la nature qui pouvait servir de « patron » (au sens de la couturière !) à la totalité de l’univers. Un Yin (avec le radical « lune » dans son nom) et un Yang (avec le radical « soleil »), à condition de les faire alterner, donnaient la première clef du trousseau. On les chapeauta du mot « Tao » afin de remonter à une origine unique assez nébuleuse et de toute façon inconnaissable, mais le mot « Tao » (« dao ») ne veut rien dire de plus que « route, rue, chemin » et il est partout en Chine. C. Javary propose de le dés-ésotériser (à notre usage !) par la très prosaïque traduction de « ça marche« . Cette conception fait évidemment l’économie d’un créateur, le monde s’enclenchant lui même à chaque instant et sans fin. L’observation du lien Ciel/Terre faisait apparaître aussi que l’invisible jouait un rôle non négligeable et qu’il fallait en tenir compte. Un des effets manifestes de l’invisible était le vent qui s’apparentait à une respiration. Peu à peu dut se construire la référence à une circulation à l’échelle cosmique d’un ensemble de « souffles » dotés de pouvoir vitaliste et l’idée que, si ces souffles animaient le Tout, ils animaient nécessairement chacune de ses parties (toutes les formes de vie). C’est dans le « Huainanzi » (ouvrage du IIIe s. av. JC rangé dans le corpus taoïste) que ce souffle « animateur » apparaît, pour la première fois, sous le nom de « qi » (chi), comme émanation du Tao, permettant la constitution des êtres. C’est grâce au « qi » que les êtres et les phénomènes réagissent les uns aux autres et interagissent les uns avec les autres. C’est la seconde clef du trousseau, celle qui va ouvrir toutes les portes (médecine, morale, métaphysique, politique…),  » toute chose n’étant qu’un aspect et un état de sa plus ou moins grande condensation« , selon Isabelle Robinet qui ajoute : « condensé, il est vie ; dilué, il est potentiel, indéfini ».

2) L’action humaine, dans la conception du monde que nous venons d’exposer à grands traits, doit être envisagée comme la mieux « intégrée » possible. S’insérer sans trop intervenir dans le processus du « ça marche » (Tao) est la règle de conduite de base. C’est le sens du « non agir » (« wu wei ») qui ne signifie pas « ne rien faire », mais « ne pas contrecarrer », ne pas être intempestif et se limiter à agir « au gré« , comme dit F. Jullien. Le mieux est toujours d’épouser autant que possible la qualité du moment et sa propension à évoluer (puisque tout change tout le temps) pour en tirer le maximum de bienfaits. Une image rendrait assez bien compte de l’attitude idoine : celle du surfeur qui utilise à plein rendement le portage de la vague en posant sa planche le plus longtemps possible sur la crête et en suivant au plus loin l’endroit précis où elle va se creuser avant de s’écrouler. Dans cette mesure, on peut parler, avec Billeter cette fois, de « mentalité stratégique« . La stratégie est effectivement une préoccupation constante des Chinois dans la vie la plus quotidienne : elle se manifeste dans leur goût immodéré des jeux de stratégie (échecs, majong, go) et dans le souci permanent de coïncider avec la situation. Stratagèmes et stratégies à la pelle font du roman « Les trois Royaumes » le roman préféré des jeunes Chinois et quelques uns des héros de cette histoire (à fondement historique) continuent à jouir du statut de divinité, comme le guerrier au grand cœur, Guan Yu, ou de modèle d’efficacité par l’astuce comme le maître taoïste Zhu Ge liang. Ce « pli » qui privilégie les conduites stratégiques a bloqué en Chine toute émergence de pensée politique. Envisager la politique sous les formes que nous lui connaissons, à savoir un éventail de types de gouvernement et une pluralité d’opinions incarnées par des partis dont les affrontements sont nécessairement fauteurs de désordre n’est rien d’autre qu’ouvrir la voie aux souffles néfastes qui, agités par les désirs et les émotions, ne feront que rompre l’équilibre garanti par la stabilité, laquelle peut, de temps à autre, être bousculée par quelques oscillations et soubresauts, mais seulement sur fond de permanence.

3) Pour s’orienter et être guidés dans cette subtile recherche d’adéquation optimale aux situations, on peut imaginer que les Chinois des origines, comme tous les peuples primitifs, ont éprouvé le besoin de faire appel à « de l’aide ». Comme dans d’autres cultures, cette aide a été recherchée du côté d’un intercesseur avec les puissances invisibles, donc d’un prêtre/chamane chargé de satisfaire ces puissances par des paroles et des sacrifices. Mais l’originalité de la Chine se manifeste tôt par l’abandon, comme inutile, de la transcendance que suppose cette relation de prière. L. Vandermeersch estime que le dépérissement de la conscience religieuse est intervenu très rapidement. Deux signes en attestent, qui perdureront jusqu’à nos jours : l’absence de l’esprit de prière et l’absence de théologie. En effet, le devin prend progressivement la place du chamane (sous les Shang, entre 1500 et 1100 ans av. JC). Or le devin se borne à être un « technicien »: il est chargé de préparer les os plats et les plastrons de tortues qui servent à la divination et à y déchiffrer les « oracles ». Parce qu’ils étaient pragmatiques (et peut-être radins ?), les anciens Chinois se sont dit qu’il serait prudent, avant de se lancer dans de coûteux sacrifices, de savoir si les puissances invisibles les agréeraient. C’était le rôle des procédures de divination sous forme de questions posées par écrit (sans doute origine de l’écriture) sous forme alternée, affirmative et négative, en vis-à-vis sur écaille de tortue, les craquelures produites par des poinçons chauffés étant interprétées comme réponse favorable ou défavorable. Or, on pouvait gagner du temps (pragmatisme !) en raccourcissant le processus et demander directement à ceux qu’on interrogeait s’ils étaient prêts à agir favorablement dans le sens de la requête, pratique qu’on adopta. On s’aperçut bientôt que les mêmes questions revenaient (sur les bonnes récoltes, la pluie, la chasse, la guerre…) régulièrement et qu’il y avait toujours des réponses. Etait-ce encore la peine de recourir au devin ? On disposait d’une quantité colossale de « fiches » divinatoires. En les archivant et en repérant au cours du tri la fréquence du type de réponse dans un contexte identique, on pouvait établir un catalogue qui dispenserait définitivement du processus des questions doubles et de l’interprétation des craquelures sur écaille. Ce catalogue a abouti à la « complexe simplification » du « Yi Jing » (le Classique des Mutations) qui recense la totalité des combinaisons possibles du Yin et du Yang (donc des modalités changeantes de l’univers), respectivement figurés par des traits discontinus et des traits pleins, sous la forme de 64 figures (hexagrammes) où ils occupent successivement toutes les positions de bas en haut (sens de lecture) de la 1ère à la 6ème place. Pour l’interroger sur le potentiel de la situation où l’on se trouve, la manipulation en 6 temps de 50 petites baguettes d’achillée suffira. On a ici un exemple très représentatif de l’empirisme et de l’ingénieuse économie de moyens dont la Chine a toujours tiré parti.

4) Restait à organiser, dans le même souci de conformité aux exigences des situations, les relations qui régissaient la société. La même nécessité d’harmonisation et de codification s’est imposée dans ce domaine. Furent recensées cinq catégories de cérémonies qui ne pouvaient se passer de codification :

le culte des ancêtres
les protocoles d’entrevue
les liturgies funéraires
les protocoles militaires
les fêtes familiales et sociales

Les rites furent chargés de régler la coexistence des individus en limitant à l’extrême les désirs, passions et émotions qui sont par essence de grands perturbateurs.

Le ritualisme, nous dit L. Vandermeersch, est de nature « morpho-logique » dans la mesure où il suppose la priorité de la forme sur la finalité. Comment un mécanisme d’actes vides, d’actes de pure forme peut-il agir ? Réponse de Vandermeersch : « Le rite n’est nullement le résidu formel d’un acte vidé de son sens, mais inversement, la forme étudiée sur laquelle doit se modeler toute espèce d’action sous peine de manquer de conformité au sens des choses, et par suite de dévier de l’ordre universel ». Il nous invite aussi à considérer le rite comme un « acte rationnel ». La « raison » en chinois se dit « li » (homophone de « rite ») et étymologiquement ce caractère désigne la structure interne des choses, par exemple les veines d’une pierre ou d’un morceau de bois qu’on s’apprête à tailler. Rite et raison ne font qu’un : « Raisonner n’est pas reconstituer des séries d’antécédents et de conséquences en descendant de la cause, mais dégager des formes qui se correspondent les unes les autres selon la réciprocité des structures des réalités et des rites des actions réussies, ces dernières n’étant pas seulement le fait de l’activité des hommes, mais le fait du mouvement de tous les êtres de l’univers« . Toutes les citations sont extraites d’ « Etudes sinologiques » de L. Vandermeersch (puf 1994).

(à suivre…)

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