CHINE : Que faire durant sa nuit de noce, sinon de la calligraphie ?, par DH & DD

Billet invité.

Nous pourrions aussi intituler plus sobrement cette notule : « Quand le Parti communiste chinois donne des verges pour se faire battre ! »

N’avons-nous pas appris, sous la plume de Brice Pedroletti, correspondant à Pékin du journal « Le Monde » (édition du 28 mai 2016), que le PCC était en train de faire profil bas et de cesser de communiquer dans ses organes de presse à propos de sa grande initiative du début de l’année (le début de l’Année chinoise du Singe le 8 février) : il avait en effet donné alors le coup d’envoi d’un grand mouvement de mobilisation en lançant tous ses membres (87 millions, soit environ 6% de la population) dans une compétition sur 100 jours à l’échelle nationale. Il s’agissait ni plus ni moins que de calligraphier (en s’appliquant SVP ! les meilleures calligraphies devant être, dans certaines provinces, mises en ligne accompagnées de la bobine de leurs auteurs !) les 15 000 idéogrammes de la Charte du Parti ! Où l’on voit, en passant, que la calligraphie n’a rien perdu de son aura et le pinceau de son prestige !

Une calligraphie bien calibrée, strictement conforme aux canons du genre, pas trop originale mais néanmoins suffisamment personnelle pour laisser transparaître le caractère et la moralité de son auteur, fait visiblement toujours partie de la panoplie du parfait fonctionnaire, ce qui devrait rassurer tous ceux qui trouvent que la Chine a trop tendance à liquider son passé. Et 15 000 idéogrammes d’un coup, ça n’a rien d’une promenade de santé, c’est carrément un marathon ! Sens de l’effort, maîtrise de soi, abnégation, dévouement à la patrie et au Parti, son émanation la plus conscientisée, voilà ce que cet exercice 100% confucéen devait mettre en lumière chez ces communistes calligraphes afin de l’offrir en exemple à tous !

Et des millions de pinceaux se sont mis à l’ouvrage ! Empressés, soucieux de bien faire, ou simplement de se faire bien voir, mais sans doute assez souvent fiers d’apporter cette pierre à l’édifice du Parti, nombreux sont les communistes qui se sont attelés à l’ouvrage. Avec, comme toujours en Chine, ce petit côté bête à concours, course au prix d’excellence, et pour tout dire un peu lèche-cul, héritage de deux millénaires et demi d’émulation vers le perfectionnement d’une nature humaine déjà bonne.

Toutefois en lançant cette initiative qu’il devait trouver glorieuse, le Parti a gravement sous-estimé deux de ses aspects : le premier, c’est que ce concours avait toutes les apparences d’une punition. De celles qu’on a connues, du genre : « Untel, vous me copierez 100 fois ‘Je suis prié de faire silence dans les rangs’ ». Aspect dont l’opinion publique, qui a pas mal de griefs contre un certain nombre de cadres, n’a pas manqué de s’esbaudir non sans malignité. Le deuxième aspect largement mal évalué au sommet, c’est précisément cet excès de zèle dans lequel le Chinois se jette si facilement et qui ruine si souvent ses entreprises (c’est la fable archiconnue en Chine : « Ajouter des pattes au serpent qu’on a reçu consigne de dessiner »). Si l’on ajoute à ce penchant à l’excès de zèle la rivalité entre les provinces et, à l’intérieur des provinces entre les districts, on a tous les ingrédients pour aller au fiasco en voulant décrocher le pompon.

C’est dans ce cadre que l’on doit replacer l’histoire que B. Pedroletti nous rapporte, celle de la mise en ligne dans la province du Jiangxi d’une vidéo édifiante (du moins était-ce son intention !) où l’on voyait un couple de jeunes mariés lors de sa nuit de noce, elle, en robe de mariée, tendrement penchée sur l’épaule de son mari en train d’aligner les idéogrammes, tout entier voué à sa tâche de bon communiste. Qui aurait pu ne pas éclater de rire ? C’est ce qu’a fait toute la Chine avec un bel entrain. Les quolibets et autres commentaires un peu gras ont évidemment envahi les réseaux sociaux et il semblerait que, depuis, le PCC soit en train de se mordre les doigts et de passer discrètement à autre chose.

La Chine a découvert, grâce à la Toile, qu’elle a beaucoup d’humour. Ce n’est pas encore, pour le moment, la qualité première du PCC…

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5 réflexions sur « CHINE : Que faire durant sa nuit de noce, sinon de la calligraphie ?, par DH & DD »

  1. Ces quelques lignes pour exprimer ma surprise qu’un tel article , par ailleurs fort intéressant sur le plan sociétal , soit proposé « ouvert aux commentaires »… Un récent ( et rapide) recensement des natures de sujets abordés dans les divers billets à lire , eux , sans commentaire par oppositions aux « autres » , me laisse dans une totale incompréhension de l’orientation que P.Jorion entend donner à son blog dans cet avenir si teinté de « brun-hooligan »…
    A.m.h.a. , bien entendu.

    1. On peut recevoir la remarque , mais , en même temps , est-ce que « donner la parole  » aux sourires n’est pas une façon plutôt efficace , même si ça n’est pas la finalité première , de contenir les grimaçants vociférant ?
      C’est en tous cas plus utile que des commentaires en boucle pour des convaincus .

  2. C’est rare que, quand l’option est laissée qu’on choisisse pour vous l’activité à poursuivre pour « faire quelque chose de bien », le résultat soit convaincant. On flirte un peu dans la logique de l’injonction contradictoire : « soit spontané ». Le bien est une chose intériorisée par généralisation, réviviscence de ce qu’on a pu vivre soi-même (dans l’enfance notamment). La marge de manoeuvre doit être laissée de cette expérience antérieure pour qu’il s’agisse d’une fierté du type de celle de l’artisan, pas de celle du compétiteur.

  3. Entre le Juan(nessy) 245 et le Juan(nessy)252 du TPGJ, dix exemples d’humour chinois , dont je me demande cependant si Kierkegaard aurait pensé à ces anecdotes pour écrire que l’humour était la condition de l’accès au divin :
    http://ideo.revues.org/278

  4. Paul Veyne s’était demandé si les Grecs croyaient à leurs mythes, on peut se demander maintenant si les chinois croient à (tous) leurs rites.

    Le Rite comme la chaussure qu’on chausse, comme adaptation au monde naturel et humain tout un trouve ici sa limite dans le rire qu’il suscite. A travers une anecdote DD et DH font un billet qui donne un peu plus d’ancrage dans une réalité sociale et politique tangible et datée de la Chine en mettant les Rites en situation, de telle façon qu’on en perçoive les enjeux potentiels. C’est un travail de titan, mais il faudrait préciser que le ritualisme a une histoire en Chine, qui ne pourrait alors être que celle des adaptations-inadaptations successives de l’organisation rituelle au monde tel qu’il va parce que les conditions sociales, politiques, dans lesquelles et pour lesquelles à chaque époque s’instaure un système rituel varient. Le Ritualisme est un terme trop général pour restituer toute la richesse et parfois la conflictualité des pratiques effectives. Il faudrait donc en faire l’historique. Le Rite loin d’avoir été le retour du même a été aussi bien une pratique qu’un discours car les Rites n’ont cessé d’être pensés et pratiqués à nouveaux frais d’une époque à l’autre.

    Si l’art de la calligraphie est l’art du lettré mandarin par excellence c’est parce que d’une certaine manière il convoque de la façon à la fois la plus vivante et la plus abstraite les traits du ritualisme « ordinaire » portant alors la pratique rituelle à sa plus haute réalisation : positions, gestuelle, système de formes canoniques sur la base de l’outil universel qu’est l’écriture, intégration du pratiquant dans une temporalité qui n’est plus ici celle du temps circonscrit par les nécessités de la survie d’un clan, d’une famille, d’un roi, d’un empereur, mais celui du déploiement général de l’histoire d’une civilisation. L’histoire des rites et toute la réflexion chinoise à propos des Rites constitue donc un aspect fondamental de l’histoire de la pensée chinoise. Dans la calligraphie chinoise se condensent et se réfractent alors tous les aspects qui font la culture et la civilisation chinoises. Y compris l’intime, que les auteurs excluaient un peu vite dans un autre billet du champ de la ritualité. Certaines des calligraphies les plus célèbres sont des lettres adressées à des amis. Et comment pourrait-il en être autrement lorsque l’on sait que les Rites (li) et les Sentiments (qing) n’ont cessé d’être pensés ensemble dans le cadre d’une histoire, ce qui nous éloigne un peu de la vision d’une Chine immobile (entre parenthèses, si j’ai beaucoup apprécié la série des billets de DH et DD consacrés à la Chine, je trouve qu’ils n’ont pas mis suffisamment l’accent sur la dimension historique de l’approche chinoise de la société et du monde. Qu’on songe à tous ces poèmes où le coté éphémère et inéluctable de la vie sont évoqués. J’y insiste, il faut se départir de l’idée surfaite selon laquelle la conception chinoise de la temporalité serait exclusivement cyclique. Cela existe bien sûr, c’est même fondamental pour aborder cette civilisation, mais il y a l’autre aspect, qui insiste sur l’irréversibilité et le caractère unique des phénomènes. L’historien Sima Qian, que j’ai déjà évoqué, au bord du désespoir après avoir subi le suprême et plus humiliant des châtiments, se ressaisit en pensant à son père qui avait commencé de rassembler les matériaux pour une histoire générale et lui avait enjoint de continuer le travail après sa mort. Sima Qian s’y engage à fond, et selon l’expression consacrée il va :  » exprimer toute sa colère dans l’écriture d’un livre ». fafen zhushu 发愤著书 Il se donne pour ambition intellectuelle d' » Explorer les rapports existant entre le Ciel et les Humains, synthétiser les transformations de jadis et d’aujourd’hui, constituer la voie d’une école.(ie la sienne) » 究天人之际, 通古今之变, 成一家之言 . Son ambition morale est de léguer à la postérité son oeuvre qui aura alors une valeur exemplaire.

    C’est un lieu commun dans la littérature critique de calligraphie de caractériser des périodes historiques de la calligraphie comme correspondant à des époques, où politique, société, attitudes intellectuelles et esthétiques cristallisent des formes spécifiques.
    Un bon connaisseur sait distinguer facilement une calligraphie contemporaine d’une calligraphie d’époque ancienne. De même une calligraphie d’époque Tang se reconnaît à ses formes régulières, c’est ‘une calligraphie pour stèles’, tout l’effort institutionnel et intellectuel de la société est tourné vers les normes : codifications, normes dans le travail de traduction des canons bouddhiques. Par comparaison la calligraphie d’époque Song apparaît axée sur l’esprit qui transparaît dans les formes,
    le souci purement formel même s’il n’est pas écarté, car il faut toujours au préalable avoir incorporé gestuellement les formes canoniques, revêt alors une importance secondaire. C’est l’époque où les caractéristiques personnelles sont valorisées pour elles-même dans le sillage d’une nouvelle configuration du politique où le roi, ou plutôt l’empereur est « sage au dedans, roi au dehors » neisheng waiwang 内圣外王. La calligraphie se fait alors plus enlevée, elle privilégie d’ailleurs le stèle d’écriture cursif. Les lettres confucéens s’intéressent au Ch’an (Zen), ce qui n’a pas de forme, la forme accomplie est la forme au de la de la forme. D’après Su Dongpo, il faut viser la « règle qui n’a pas de règle ». Á l’époque précédente, le rôle du souverain se bordait à un rôle de pivot, comme pièce maîtresse d’un dispositif dont l’efficacité réside en quelque sorte dans sa mise en place, en tant que symbole, ses qualités personnelles morales n’assumant pas un rôle politique. C’est un pouvoir basé sur la conception d’un Sun Tss’eeu, le confucéen rationaliste, qui insistait sur le rôle des institutions, et donc des Rites, mais vu sous l’angle de leur extériorité. Les Song remettent eux à l’honneur Mencius, autre penseur de l’antiquité, qui insistait lui sur l’effort de perfectionnement moral individuel, et donc exemplaire .. d’où l’idée de « sage au dedans, roi au dehors ».

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