Chroniques du ciel et de la terre, par Isabelle Joly

Billet invité. Ouvert aux commentaires.
Le capitalisme, il va falloir qu’il disparaisse ou qu’il prenne sérieusement en compte qu’il rend les gens malades autant que toutes les guerres et les épidémies réunies, qui sait si la productivité, l’informatique (elle était ingénieur en informatique) ça vous bouffe pas le cerveau, ça vous provoque des avc, ça vous mène à l’hôpital, et il faut les maintenir au top, les hôpitaux.

« Aujourd’hui que tu t’en vas, que tu nous quittes, comme nous quitterons un jour nous-mêmes cette terre, je voulais rendre un hommage à ton courage.

Le courage de naître, de grandir, d’exercer tes facultés intellectuelles pour assurer ton travail. J’ai toujours admiré le travail que tu as accompli, les responsabilités que tu as occupées dans ton travail, tes réussites en tant que chef de projet, les équipes que tu as animées, même chez les militaires, il paraît…

Tu me disais que non, que ce n’était pas grand-chose. Et pourtant, si. Il faut être fière de ce que l’on est capable de faire dans la vie.

Le courage de mettre au monde trois enfants, Manu, Gaël et Aymeric. Que tu as accompagnés dans cette vie, parfois si difficile à traverser.

Quand tu as eu ton premier Accident cérébro-vasculaire, tu as découvert les charmes de la Côte d’Azur, son soleil, son ciel presque toujours bleu en ce mois de février où tu es arrivée à Grasse pour te reposer. C’était tellement du repos que Goton est venue te sortir de là, et te voilà à te faire à l’idée que Nice, c’est pas si mal.

Tu as trouvé un appartement qui te plaisait et tu t’es installée dans ta nouvelle vie niçoise.

L’indépendance te caractérise ma petite Jacqueline. L’indépendance caractérise toute notre famille, et si on ne vient pas se chercher les uns, les autres, on peut rester longtemps sans se voir. On s’aime, et on est là si on a besoin les uns des autres.

Tu m’as aidée quand ma mère est rentrée de l’hôpital en janvier 2011. Tu es venue chez elle attendre la livraison du lit médicalisé, quand je faisais sa sortie d’hôpital. Vous êtes venues avec Goton, jouer au scrabble, quand tu y jouais encore, passer des moments avec moi. J’évoque cela, parce que ça m’a touchée, et que tu étais si secrète que je n’ai guère autre chose à évoquer, et je te remercie encore aujourd’hui.

On se voyait de temps en temps. On allait marcher avec ta soeur et ton beau-frère. Ravies, parce que c’étaient toujours de bons moments passés ensemble, ravies d’avoir un si bon cuisinier qui nous gâtait, toi qui ne cuisinais plus guère, et moi qui n’ai jamais cuisiné.

Et puis tu as eu ton deuxième Avc. Celui-là t’a mené à l’hôpital pour un bout de temps. J’ai du coup eu plus souvent l’occasion de te voir, ta maladie a eu raison de ton indépendance. A l’hôpital, tu as eu plusieurs voisines de lit, mais Murielle restera celle qui nous aura marquées, toi et nous, qui venions te voir.

Murielle, que son Avc n’avait pas rendue muette, elle, restait volubile, et vous vous êtes entr’aidées. Elle te prêtait ses mots alors qu’ils te manquaient pour dire ce dont tu avais besoin, tu lui trouvais sa main quand elle la perdait dans son lit, parce qu’elle ne la sentait pas.

Vous avez pris des fous-rires quand vous vous cachiez dans la salle de bain de votre chambre, pour échapper à l’aumonière qui passait en essayant de vous fourguer ses bondieuseries, que tu as toujours détestées. Un jour, nous étions à la cafétéria et tu essayais de m’expliquer ça, et j’ai vaguement compris qu’un représentant était passé avec des « trucs » à vendre. Pas facile pour toi de te faire comprendre ! Ce n’est qu’en remontant dans la chambre que j’ai eu le fin mot de l’histoire, grâce à Murielle.

Tu es rentrée chez toi, et tu n’as plus été seule. Ton indépendance en a pris un coup, et tu as supporté cette dernière épreuve avec vaillance. Tu as essayé de fuir parfois, tu as rejeté la plupart des personnes qui ont essayé de rester auprès de toi, et qui n’étaient pas Gaël, qui t’a accompagnée aussi longtemps qu’elle le pouvait. Qui d’entre nous n’aurait peut-être pas fait la même chose ? Cette maladie est dure.

Tu m’as permis de connaître Gladys, restée peu de temps auprès de toi et qui est devenue mon amie, ce jour où ensemble nous te cherchions dans Nice parce que tu t’étais échappée encore une fois. Je te suis reconnaissante pour ça, parce que c’est une femme que j’aime beaucoup.

Tu as l’esprit des Joly, celui qui dit « Tous des cons », j’aime bien ajouter, « sauf moi », je veux me souvenir de toi à une fête des Joly, un verre à la main et souriant à une plaisanterie d’un de tes frères sûrement.

Aujourd’hui, je prends congé de toi, je te dis au revoir, et bon vent dans ta nouvelle identité, j’appelle ça comme ça, je ne sais pas ce qu’il y a derrière la porte que tu as franchie. Un monsieur que tu ne connais pas te dit au revoir, il s’appelle Paul Jorion, je lui ai parlé de toi par internet, il m’a donné ce message pour toi. Je te le délivre.

Tu es celle qu’on appelait Mamie Masai, au revoir Mamie Masai, avec un dessin d’enfant, de l’art moderne, et une photo de toi à 20 ans, je crois. »

jacqueline mamie masai

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23 réflexions sur « Chroniques du ciel et de la terre, par Isabelle Joly »

  1. C’est bien gentil ,d’ouvrir aux commentaires.
    De quelle genre de méchanceté ou compassion, va t’on faire preuve?
    J’ai enterré hier mon oncle à Bormes,bien joli pays ,bien joli cimetière à flanc de colline.André repose désormais auprès de son épouse,à l’ancienne, dans un caveau bétonné.
    Nous les jeunes sexagénaires ,sommes tentés par l’incinération,tant pis pour les vers.

    1. Incinération ou enterrement ?

      C’est un peu l’illustration de l’illusion entre vérité et réalité , entre « raison » et «  »réponse du corps »;

      Si c’est le corps qui a …raison , le problème reste entier .

      Pour autant que ce soit bien un problème , au moins pour celles et ceux qui « restent » ( remain ) et celles et ceux qui « s’en vont » ( exit) .

      Le souvenir et la « trace » de celles et ceux qui partent , chez celles et ceux qui restent , me semblent , à l’usage plus humain .

      La grand mère ( si c’est le cas) d’Isabelle lui a apparemment laissé des choses qu’Isabelle possédait déjà , et d’autres qu’elle n’a pas encore décantées des oripeaux inutiles .

      On vous embrasse .

  2. Longtemps, je me suis étonné de la facilité, un mot ici hautement spéculatif, avec laquelle mes contemporains se sont convertis à l’idée de se faire incinérer. Je suis né en 1947.

    Or nous n’avons pas été élevés avec ça. De temps immémoriaux, dans cette culture on met les morts en terre. Et même, les vivants se rendent sur les tombes des morts une fois l’an.

    Or à mesure que l’encombrement des sépultures se faisait plus réel et moins gérable, le temps plus rare, l’avenir incertain, la décadence plus probable, mes amis décidaient de dissoudre leur future dépouille en quelques minutes, et d’en jeter les cendres au vent.
    Comme si les pressions historiques modelaient jusqu’à ce qu’on appelait il n’y a pas si longtemps « les dernières volontés » individuelles. Comme s’il s’agissait de ne rien laisser de physique, d’abolir « les restes ».

    Est-ce une simple adéquation à l’air du temps? Un progrès de la conscience, qui nous dit qu’en toute raison, après la mort, nous ne sommes plus, et qu’autant en finir avec la simagrée des reliques? Est-ce une avancée de l’épicurisme utilitaire et petit qui a envahi le monde?

    J’ai fini par à moitié m’y résoudre, en pensant que mes enfants ne souhaiteraient pas plus que moi-même entretenir ma tombe. Et que, tant qu’à vivre en brûlant tant de ressources non renouvelables, autant terminer dans l’apothéose d’un grand feu, et contribuer une dernière fois au progrès de toutes choses.

    Car il n’y a pas de plus beau gaspillage que l’incinération.
    Chaque incinération nous rapproche du moment de vérité de l’espèce.

  3. Intéressant de remarquer que les commentaires emploient les termes d’incinération (propre aux ordures ménagères) et d’enterrement (les cendres peuvent aussi être enterrées) alors que juridiquement on parle de crémation, d’inhumation et de funérailles.
    http://www.afif.asso.fr/francais/conseils/cendres.html
    Belle illustration du trouble que génère cette révolution des pratiques funéraires, extrêmement rapide à l’échelle de l’Histoire.
    Des changements semblables ont déjà eu lieu entre la fin de l’Âge du Bronze et le premier Âge du Fer, au second Âge du Fer puis au milieu l’Antiquité romaine (retour de l’inhumation).

    Une excellente synthèse pour ce qui se passe aujourd’hui:
    Gaëlle Clavandier: Sociologie de la mort, vivre et mourir dans la société contemporaine, Armand Colin, 2009.

    Un colloque récent sur la question :
    http://www.gaaf-asso.fr/rencontres/rencontre-autour-de-nos-aieux-la-mort-de-plus-en-plus-proche/
    Publication pas avant deux ans.

      1. @ Michel Lambotte

        Humusation
        Idée originale (en tout cas pour le monde occidental contemporain – la variabilité des traitements du cadavre offre une multitude de pratiques parfois surprenantes et peu alléchantes par delà la géographie et le temps).
        Quelques réserves cependant d’ordre technique. La durée envisagée de décomposition des parties organiques me parait un peu courte (c’est pas pour rien que la durée minimale d’inhumation est de 5 ans). La protection du corps contre les prédateurs amateurs de viandes ne semble pas prévue dans le processus (c’est aussi pour ça qu’on enterre profond ou qu’on brûle – sauf dans les sociétés qui font le choix, justement, de confier les cadavres aux éléments destructeurs naturels de surface). Quant au squelette, qui met plusieurs milliers d’années à se décomposer naturellement, voire jamais en cas de fossilisation, il est dit dans la description du processus d’humusation qu’il sera broyé en poudre. Je leur souhaite bien du courage pour retrouver les 206 os du corps humain dans un fouillis d’humus.
        Je ne m’étendrai pas sur les détails liés aux émanations gazeuses issues de la décomposition des corps, mais à mon avis, quelques mètres cubes de broyats végétaux, ça va pas le faire…

      2. @ arkao
        Vous dites ceci:
        « Je leur souhaite bien du courage pour retrouver les 206 os du corps humain dans un fouillis d’humus. »
        On peut composter en plusieurs phases si c’est nécessaire.

        Les tamis, ça existe, cylindrique et même motorisé et bien entretenu ils peuvent fonctionner 200 ans. De plus tout ce qui est métallique peut être capté par un aimant, toutes les prothèses pourront être réutilisées comme matières premières pour en reconstituer de nouvelles.
        Ce n’est pas un problème et je l’ai testé avec les os de poulet bio dans mon compost.
        La question qui se pose est de savoir comment dans l’état actuel de notre société on va pouvoir recycler le corps humain tout en respectant la volonté du défunt et de la famille.
        Quand on donnera la « facture écologique » (encore à déterminer) de l’incinération et de l’inhumation par rapport à l’humusation, que croyez vous que la famille va choisir?…. L’humusation bien entendu.

        « La protection du corps contre les prédateurs amateurs de viandes ne semble pas prévue dans le processus  »

        Je ne suis pas certain qu’un prédateur, même un rat mettra son museau dans un compost à 60°.
        La question technique qui se pose est de connaître la surface de contact du broyat d’élagage mélangé à une source azotée comme le lizier ou la fiente par rapport au volume du cadavre.
        Peut-être devra-t-on le couper en plusieurs morceaux.
        D’accord, cela pose des questions éthiques, mais pas pour moi, à mes yeux, la question éthique se pose dans les termes de la disparition du pétrole qui est le source de l’incinération.
        Toujours la même question: dans 50 ans nous n’aurons plus que 1/3 de pétrole disponible que vont faire nos petits enfants?

        Je pense qu’il faudrait un peu sortir de la philo et de l’éco, se mettre les mains dans la cambuis et agir.
        Plonger les mains dans un bon humus et le sentir vous revitalise un homme.

  4. As humble as a doormat, mais dans la dignité. Ce que j’aimerais laisser comme souvenir, avec de la joyeuseté et de la chair (consistance) même réduite en cendres.
    Le blog semble beaucoup tourner vers la mort en ce moment. Non pas que ça soit un sujet à occulter, mais pour avoir un peu réfléchi au Thanatos, il y a aussi sa force contraire qui mérite tous les égards ?

    1. Bonne remarque et respiration .

      Ceci étant il y a des …fascinés par Eros , tout autant que par Thanatos .

      En ce jour de Gay Pride , on va en appeler à Dionysos .( et ça permettra à Vigneron de commencer à prendre les commandes pour sa prochaine cuvée ).

      Sur les « traces » , elles existent ou pas , et ont selon moi peu de poids si elles sont « voulues »

      Par contre , assez souvent , « si l’on veut laisser un bon souvenir,, il est sans doute prudent d’effacer ses traces derrière soi  » ( Oscar Wilde je crois ,ou son héritier Yvan Audouard ) .

  5. Hérodote raconte dans son ENQUETE (livre 3) que dans un pays qu’il n’a pas visité (l’Inde) cette charmante coutume qui lui fut rapporté par ouï-dire : LES MORTS ETAEINT MANGES et plaisante gentiment sur le fait qu’il ne fallait pas trop jouer au malade sous peine d’être tout de suite ( « la maladie le ferait aigrir et sa chair ne serait plus bonne ») très convoité par la famille et les amis à qui revenait l’insigne honneur de préparer les funérailles et le banquet.
    Pas de sécurité sociale et donc pas de déficits.
    De quoi inspirer…

      1. Non Juannessy, « on » n’arrête pas…
        un régal pour les asticots,
        à condition de leur éviter les conservateurs…

    1. Michel Lambotte dit :
      3 juillet 2016 à 15 h 37 min

      merci à vous, bien illustré. En forêt, on peut regarder le ciel bleu et les oiseaux tant qu’on ne se fait pas charger , les sangliers courent vite……les cerfs, aussi, surtout en période de reproduction et n’aiment pas les importuns qui viennent les déranger sur leur territoire, normal… 😉

  6. Michel Rocard: « Le risque de la fin du PS existe »

    « Quel serait l’avenir du PS s’il survit à cette crise?
    Les données actuelles nées du drame social que nous vivons s’incorporent à l’histoire de France et appellent une réflexion sur le fonctionnement de l’économie de marché. Or le PS ne s’est jamais saisi de cette question. Il doit pourtant tirer les leçons de cette crise et refonder un peu sa doctrine pour s’adapter au monde actuel. C’est un travail intellectuel considérable difficile à mener dans le contexte actuel. »
    http://www.parismatch.com/Actu/Politique/Michel-Rocard-Le-risque-de-la-fin-du-PS-existe-983110#

    « Pour peser sur les affaires du monde, il faut que les Européens le veuillent. Ne rêver d’Europe qu’à propos d’affaires économiques et sociales est un rêve creux. »

    « Que vous inspire l’état de l’Europe ?
    « Je suis un ardent défenseur de l’Europe mais la lâcheté générale pour ne pas aller au bout du projet européen me désespère. Je suis devenu « européen » à la Libération en mai 1945, l’année où l’on m’a enseigné au lycée qu’Hitler avait été élu au suffrage universel. Les boy-scouts, auxquels j’appartenais, devaient s’occuper des déportés des camps de la mort pour les accueillir, les soigner, leur réapprendre à se nourrir. Je suis ensuite devenu socialiste car la SFIO portait un idéal européen. Cette conviction ne m’a jamais lâchée mais je m’épuise.  »
    http://www.lopinion.fr/edition/international/michel-rocard-l-europe-ne-pourra-etre-relancee-que-anglais-en-sortent-93678

  7. « Le capitalisme, il va falloir qu’il disparaisse ou qu’il prenne sérieusement en compte qu’il rend les gens malades autant que toutes les guerres et les épidémies réunies, qui sait si la productivité, l’informatique (elle était ingénieur en informatique) ça vous bouffe pas le cerveau, ça vous provoque des avc, ça vous mène à l’hôpital, et il faut les maintenir au top, les hôpitaux. »

    Isabelle,
    Bonne nouvelle, le capitalisme est atteint d’un cancer malin. Il fait semblant de croire qu’il s’en sortira. Il s’en sortira totalement transformé, méconnaissable. On l’appellera  » Capitalisme solidaire », « Capitalisme apaisé » jusqu’au jour où l’on supprimera le mot capitalisme pour le remplacer par « Société ».
    On en a pour trente ans. C’est long pour nous mais moins pour la prochaine génération !

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