Brexit. Une autre analyse, par Dominique Temple

Billet invité.

François Mitterrand avait souhaité que l’Europe sociale précède l’Europe économique. Mis en minorité par les autres pays d’Europe, il s’était incliné. À sa décharge, il pouvait espérer que la majorité s’inverse à partir des constitutions nationales, parce qu’il était difficile en effet d’imposer la tutelle de l’économie capitaliste à de nombreux états de façon synchrone et surtout de la pérenniser puisque les constitutions nationales autorisaient chaque peuple à la dénoncer.

Lors du référendum français pour ou contre la constitution européenne, on a bien compris que son principal auteur Valéry Giscard d’Estaing avait voulu une constitution supranationale pour mettre le pouvoir capitaliste à l’abri de ces instances démocratiques. Cette tentative fut dénoncée en France par une partie de la droite comme une atteinte à la souveraineté populaire, et par une partie de la gauche qui refusa que son idéal social soit mis sans recours possible sous le joug du capital. Le refus des Français par le référendum de 2005 fut néanmoins bafoué par le coup de force du traité de Lisbonne en 2007, et la démocratie humiliée.

Pourquoi rappeler ce référendum aujourd’hui ? parce qu’il fit apparaître une ligne de fracture perpendiculaire si l’on peut dire à celle qui opposait traditionnellement la droite et la gauche car ces deux camps se sont divisés. La contradiction nouvelle oppose la grande bourgeoisie libérale alliée de la petite bourgeoisie socialiste d’un côté, et un prolétariat conservateur allié d’un prolétariat révolutionnaire de l’autre, mais privés l’un et l’autre de représentation politique.

Cependant, aux frontières de l’Europe l’exploitation capitaliste provoque une résistance armée qualifiée comme d’habitude de terroriste, et qui trouve dans la religion un facteur d’unité efficace. La guerre provoque à son tour une immigration massive. La Commission européenne finance des organismes privés pour refouler des réfugiés qui fuient les bombes que le Président de la République française va vendre au Liban, à l’Arabie Saoudite ou à défaut à l’Iran, lesquels arment les résistances islamiques.

Les Allemands battent les Français dans l’ignominie en 2015 en prenant le troisième rang mondial dans la production et la vente d’armes au Moyen Orient, bien que les Français établissent cette année-là un record historique. En 2016, les Français reprennent leur place sur le podium des tueurs par une surenchère qui fait bondir leur chiffre d’affaire du double de leur record.

Le profit croissant des Européens sur les ventes d’armes peut se comptabiliser par le nombre de noyés auxquels l’Europe interdit la plage ou par le nombre de réfugiés qui fuient les outrages des monarchies et des dictatures que Français et Allemands soutiennent pour assurer leurs profits et leurs emplois.

Les questions de morale, certes, n’intéressent pas les économistes, puisqu’ils les ont toutes écartées a priori en décrétant que l’économie était indifférente à toute valeur éthique parce que fondée sur des rapports de force qui obéissent à des lois objectives de la nature. Dès lors ils ont écarté la morale comme affaire privée des individus. Mais ces questions n’en comptent pas moins qu’ils le veuillent ou non dans la conscience populaire qui ne se laisse pas abuser par de pareils artifices. Qui se dit aujourd’hui avec la Commission européenne doit donc assumer les crimes contre l’humanité de celle-ci.

Plus qu’une alliance contre nature entre une gauche qui refuse de cautionner une politique perverse et une droite fasciste qui croit au retour de ses démons, le refus de reconnaître comme légitime cette Commission est un sursaut éthique qui cimente l’alliance des conservateurs qui exigent une démocratie pleine et entière et les progressistes qui exigent un minimum d’humanité à la base des relations internationales.

La diabolisation des uns par les autres et des autres par les uns sous prétexte que faute de réflexion adéquate la nouvelle contradiction pourrait être récupérée par les idéologies mortifères du passé (stalinisme et fascisme) est à mettre au compte de l’impuissance ou de l’incompétence de ses auteurs tandis que la récupération du mécontentement populaire par les partis traditionnels apparaît alors de plus en plus décalée, et leurs références idéologiques, désaxées par rapport à la nouvelle contradiction. Les partisans du système capitaliste n’ont pas de mal à les dénoncer comme irresponsables, populistes ou xénophobes (la façon dont le gouvernement socialiste français traite les Roms et les réfugiés, suivi en cela par la Commission européenne, est pourtant à mettre à son passif).

L’idée de l’unité européenne a certes nourri l’espérance d’une jeune génération notamment chez les Verts en Allemagne. Celle-ci s’est mobilisée pour la construction européenne en imaginant que l’évolution des forces productives de la société civile entraînerait une révolution douce. Elle a fait l’impasse sur la contradiction entre la liberté aveugle de l’individu et la liberté sensée d’une communauté démocratique. Ce pari est celui de l’utopie et de l’innocence. Il est frappé du sceau de l’optimisme. Or, l’optimisme est en effet une condition de survie de l’humanité. Il n’en reste pas moins que la sous-estimation de la détermination du capitalisme à aller jusqu’au bout de ses forces est une sérieuse entrave. Les bénéficiaires du système capitaliste sont naturellement déterminés à défendre leurs privilèges d’autant plus fortement que ces privilèges sont menacés. La participation des utopistes à l’Europe libérale reposait sur l’espoir on l’a dit d’une révolution de velours, mais aujourd’hui chacun doit se rendre à l’évidence. Pour autant qu’ils n’endossaient pas les thèses antidémocratiques du Traité de Maastricht, ils se sont quand même trompés de stratégie. Et la collaboration doit cesser sous peine de devenir une compromission criminelle.

La question de la compromission est certes la même pour tout citoyen puisque tout le monde est plus ou moins impliqué dans le fonctionnement des forces productives toutes maîtrisées par le capital, mais l’absence d’éthique est quand même proportionnelle à l’implication dans l’économie de profit, et l’absence totale d’éthique de la Commission de Bruxelles conduit nécessairement à une impasse. Nous en avons évoqué le caractère monstrueux. Ignorer aujourd’hui la criminalité politique de la Commission européenne ou la traiter comme une annexe est alors symptomatique d’une déchéance irréfragable.

Pourtant ce n’est pas l’éthique qui met en danger le règne de l’ignominie actuelle. La surprise vient donc de l’Angleterre qui ajoute aux deux motifs des conservateurs et des progressistes, le souci de ses intérêts bien compris que suscite une sourde et instinctive défiance sur l’avenir de l’économie libérale dirigée par la Commission. Ce renfort du super-libéralisme national anglais imprévu et paradoxal a fait basculer le vote en faveur du Brexit. Il inquiète bien plus la Commission européenne que les plaintes de son opposition invertébrée qu’elle a l’habitude de mater sans grand effort.

Ce pronostic du libéralisme anglais s’il ne repose pas sur une démonstration claire se soutient d’une intuition que beaucoup ressentent comme juste bien ailleurs qu’en Angleterre !

Autrement dit le Brexit fragilise accidentellement le monstre économique capitaliste mais le fragilise tout de même, et contribue à inciter tout le monde à se mettre au travail pour construire une alternative.

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