À la demoiselle dans la boutique Second Reef à Laguna Beach en 1997

Second reef
On était en septembre 1997, j’avais 51 ans, quatre enfants à charge, pas de boulot, essayant d’obtenir un permis de travail aux US. Je multipliais les découverts sur différents comptes bancaires que j’ouvrais les uns après les autres. Les banques me prêtaient encore de petites sommes à des taux prohibitifs, et les amis que je me faisais là-bas me dépannaient de différentes manières : prêt d’un pick-up Toyota jaune, petit boulot au noir.

On m’avait aussi proposé une chambre dans une maison en bois branlante de Bluebird Canyon à Laguna Beach. En échange d’un loyer symbolique (100 $), je jetais un œil sur une très vieille dame qui venait de perdre en un mois, son mari et son frère.

Laguna Beach a une grand plage au débouché sur le Pacifique du Laguna Canyon, et une multitude de petites criques. C’était à cette époque à la fois un lieu de villégiature pour rupins et un repaire de beatniks retraités.

J’avais quitté Amsterdam en février de cette année là avec deux valises, une grande et une petite, de quoi tenir les trois mois que durerait mon invitation à l’Université de Californie à Irvine (UCI), à quinze kilomètres de là dans les terres. Une serviette pour aller me baigner dans l’océan ne faisait bien entendu pas partie de mes bagages.

J’ai voulu m’acheter une serviette de plage. Je suis entré dans Second Reef, une petite boutique d’équipement de surf, et j’en ai trouvé une qui selon moi ne devait pas coûter très cher vu qu’elle était en noir et blanc au lieu d’en couleur. J’ai demandé le prix.

Je suppose que cela fait partie des talents d’un bon vendeur ou d’une bonne vendeuse, de distinguer parmi les personnes qui disent « Tout compte fait je ne la prendrai pas », celles pour qui le compte en question est une image parce qu’il s’agit en réalité d’une affaire d’humeur changeante, et celles pour qui le compte est un vrai compte, c’est-à-dire une affaire de sous – et une affaire de sous qu’on n’a pas.

La demoiselle m’a fixé un instant, puis elle s’est mise à me dire quelque chose silencieusement, ouvrant très grand la bouche et levant très haut les sourcils, pour m’aider à comprendre. Elle a fourré très rapidement la serviette dans un sac et m’a passé le tout sous le comptoir, en me désignant avec insistance de la pointe du menton la porte de la boutique pour que je la repasse au plus vite. Ce que je fis. Le regard que je lui ai adressé en sortant était, je suppose, facile à interpréter.

20160709_124207

Partager :