Les marchands de doute (2010) de Naomi Oreskes et Erik M. Conway (VIII) La tentative de réhabilitation du DDT

Un résumé de Les marchands de doute (2010) de Naomi Oreskes et Erik M. Conway (Le Pommier 2012), par Madeleine Théodore.

Une autre manifestation de déni surgit en 2007 à propos de Rachel Carson et de sa croisade contre le DDT dans les années 1960.

Rachel Carson est une héroïne américaine qui au début des années 1960 attira l’attention sur les méfaits de l’utilisation des pesticides, dans un livre intitulé « Le printemps silencieux ». Elle expliqua comment les pesticides s’accumulaient dans la chaîne alimentaire et endommageaient l’environnement naturel. Son travail fut validé par le Conseil scientifique du Président américain et en 1972, l’EPA conclut que les preuves scientifiques étaient suffisantes pour justifier l’interdiction du DDT en Amérique. Cette interdiction, décidée par une administration républicaine, fut largement soutenue par l’opinion publique et les politiques des deux bords. Les décisions prises admettaient des exceptions, dont la vente de DDT à l’Organisation mondiale de la santé pour des pays où sévissait une malaria endémique et aux États-Unis, en cas d’urgences de santé publique.

Le DDT avait été mis au point en 1873. Il était utilisé pour lutter contre de nombreux animaux nuisibles, dont les moustiques et les limaces, ainsi que pour stopper l’extension de maladies mortelles transmises par les insectes, comme la malaria, la fièvre jaune et le typhus. Il apparaissait comme un miracle de la chimie et était bon marché. Après la guerre son usage se répandit, notamment dans l’agriculture. Il était moins toxique que les pesticides à base d’arsenic et l’épandage par avion coûtait moins cher que les anciennes méthodes d’éradication.

Tout le monde pensait qu’il était sans danger, mais des effets non désirables furent repérés par des biologistes du U. S Fish and Wildlife où Carson avait travaillé, sur les poissons, mais des effets sur les êtres humains pouvaient se produire.

Le DDT avait détruit les insectes dont se nourrissaient les saumons, ce qui avait fait mourir les poissons. Il tuait aussi des insectes utiles, cruciaux pour la pollinisation des fleurs et des récoltes. Le DDT faisait l’objet de l’attention de Carson et des biologistes en raison de preuves de son accumulation biologique : il s’accumulait en montant dans la chaîne alimentaire. Il se concentrait dans les tissus des animaux et lorsque les animaux étaient mangés, les effets se propageaient dans l’écosystème, qu’il déséquilibrait. Il détruisait les prédateurs naturels et provoquait l’effet inverse du but recherché. Lorsque l’épandage était continu, les populations ne se rétablissaient pas entre deux épandages.

Il était logique de penser que le DDT était toxique pour les êtres humains. « Silent Spring », publié en 1962, fut l’étincelle d’où jaillit une conscience publique.

L’industrie des pesticides engagea le combat. Carson était « hystérique », sa science était « non fondée, inadéquate et fausse », ses éditeurs furent menacés. Les chimistes surtout et les chercheurs en sciences de l’alimentation n’étaient pas d’accord avec elle. Même le doyen de l’Université de Californie Emil Mrak, désavoua le travail de Carson devant le Congrès.

Les attaques échouèrent cependant.

Le Président Kennedy fit appel au principal groupe d’experts scientifiques en Amérique à l’époque, le PSAC, Conseil scientifique du Président, dont la tâche était malaisée pour différentes raisons : fossé existant entre les données concernant une exposition précise et les effets chroniques, manque d’information sur les effets synergiques, crainte que les données existantes ne sous-estiment les effets néfastes, par exemple chez les médecins, problème habituel de l’extrapolation de résultats d’expériences sur des rats de laboratoire à l’espèce humaine, difficulté de prévoir les effets à long terme. Cependant le PSAC parvint à une conclusion claire : il était temps d’engager des actions immédiates pour restreindre l’usage des pesticides.

En 1972, sous la présidence de Nixon, l’EPA interdit l’utilisation du DDT dans tous les États-Unis. Nixon était favorable à la création de l’EPA en 1970 parce qu’il comprenait que l’environnement serait un enjeu important lors de l’élection présidentielle. Les dirigeants agissaient de concert à la fois avec les scientifiques et la volonté du peuple.

Carson est devenue la victime aujourd’hui d’une attaque révisionniste retentissante, selon laquelle l’interdiction du DDT fut le « pire crime du siècle », attaque soutenue par Bjorn Lomborg (« L’écologie sceptique ») et Thomas Sorel, écrivain conservateur lié à l’Institut Hoover. Ces affirmations venimeuses furent reprises par les grands medias. Qu’en dit la science ?

Après les succès du DDT pendant la seconde guerre mondiale, les États-Unis lancèrent une campagne globale d’éradication de la malaria, qui fut éliminée dans les nations développées et très réduite en Inde et en Amérique latine mais la campagne fut un échec dans beaucoup de régions moins développées, surtout en Afrique sub-saharienne, où la vaporisation seule fut insuffisante. Le programme avait besoin de la coopération et de la compréhension des gens, qui lavaient, peignaient ou replâtraient leurs murs, provoquant la résistance des moustiques.

Les insectes et bactéries fournissent le meilleur exemple de sélection naturelle : ceux qui survivent transmettent leurs gènes à leurs descendants. La résistance des insectes au DDT fut observée la première fois en 1947 : elle provenait pour l’essentiel de son utilisation dans l’agriculture, pas de la lutte contre la malaria, dont l’échec était en grande partie le résultat des excès de son utilisation dans l’agriculture.

La vaporisation rémanente intérieure affecte seulement le petit pourcentage de la population qui pénètre dans les maisons. Cependant, lorsque des pesticides sont répandus sur de grandes régions agricoles, ils tuent une grande partie de la population totale d’insectes, ce qui assure que les quelques survivants vont se reproduire avec quelques autres rares survivants, ainsi une résistance peut-elle déjà se manifester à la génération suivante. La vaporisation de l’agriculture a induit une immunité chez l’insecte en seulement 7 à 10 ans.

On peut se demander si le DDT a joué un rôle important dans les régions où la malaria a été éradiquée.

Au 19ème siècle, la malaria était endémique aux États-Unis. Dans les années 1930, les organismes de lutte contre les moustiques avaient réussi à contrôler la malaria par le drainage, la destruction des aires de reproduction et l’usage de pesticides autres que le DDT. L’urbanisation joua aussi un grand rôle dans cette éradication. Après la deuxième guerre mondiale, le DDT devint un outil supplémentaire de l’arsenal et aida à éradiquer les cas résiduels – devenus rares à l’époque.

On peut rappeler comme exemple la construction du canal de Panama, qui fut initié par une compagnie française en 1882 mais s’effondra à cause de l’impact de la malaria et de la fièvre jaune. En 1889, 22.000 travailleurs étaient morts de ces maladies.

En 1904, le gouvernement américain reprit le projet et William Crawford Gorgas fut désigné comme officier de santé en chef. Convaincu que les insectes étaient responsables de ces maladies, il draina les marécages et terrains humides, combla les mares d’eau stagnantes, envoya des équipes détruire les larves avec de l’huile et enfumer les bâtiments. Il équipa ceux-ci de moustiquaires. Entre 1906 et la fin du chantier en 1914, il n’y eut qu’un seul cas de fièvre jaune. Celle-ci fut complétement éradiquée 31 ans avant la découverte des propriétés insecticides du DDT par Müller. La leçon de l’Histoire est claire : les maladies dues aux insectes ont été combattues en différents endroits avec peu ou pas de DDT.

Lorsque les États-Unis légiférèrent contre le DDT en 1971, l’administrateur de l’EPA, William Ruckelhaus, fut clair : la législation ne s’appliquait pas en-dehors des États-Unis, les fabricants étaient libres de continuer à vendre le produit pour lutter contre les besoins outre-mer, et son agence ne « prétendait pas réguler le besoin exprimé par d’autres nations ».

La suite en Afrique ne pouvait être celle de William Ruckelhaus, premier directeur de l’EPA, ni celle de Carson.

Un certain Baldwin, scientifique censé détenir la « bonne science » s’opposait à Carson en disant que les pesticides étaient la clé de la productivité de l’agriculture moderne et que leur usage intensif permettrait la disparition de la faim dans le monde.

Carson faisait remarquer que si nous menions une guerre contre la nature, nous la perdrions nécessairement. C’était une erreur de croire que seuls comptaient les méfaits physiques, la nature était aussi un lieu de bien-être, de sérénité.

Concernant les humains, les propriétés cancérigènes de divers pesticides ont été établies par de nombreuses études depuis 1971. Le DDT a des effets significatifs sur la capacité reproductrice des êtres humains. Il a également un impact sur le développement de l’enfant. La construction d’une théorie révisionniste DDT révèle la manœuvre de dénégation car elle arrive trop longtemps après que la vérité scientifique a été fermement établie.

Pourquoi se préoccuper du DDT ? Pourquoi attaquer une femme morte depuis 50 ans ? Si Carson s’était trompée, la réorientation des objectifs environnementaux pouvait aussi avoir été une erreur. Le but était de réfuter la nécessité d’une intervention gouvernementale sur le marché.

Cette logique apparut chez plusieurs personnes, dont Dixy Lee Ray, une zoologiste qui affirma que l’échec de la lutte contre la malaria au Sri Lanka était dû à l’abandon du DDT, et Steve Milloy, qui accusa le WWF, Greenpeace, le Fonds de défense de l’environnement, d’avoir tué des millions de personnes.

La campagne de désinformation se poursuit sur l’Internet, soutenue par l’Institut pour l’entreprise compétitive, l’Institut pour l’entreprise américaine qui fit la promotion du défunt auteur de fiction Michael Crichton. Son roman « L’état d’urgence » présente le réchauffement climatique comme un canular destiné à mettre à bas le capitalisme occidental.

Cette campagne est aussi soutenue par l’Institut Heartland dédié aux « solutions du marché aux problèmes économiques et sociaux ». Il est connu entre autres pour remettre en cause la science du climat. Philip Morris utilisa ses services pour distribuer des rapports qu’il avait commandités. Les dirigeants de cet Institut avaient rencontré des membres du Congrès pour le compte de l’industrie du tabac.

On peut se faire une idée de l’étendue stupéfiante du réseau de Philip Morris en faisant la liste les versements effectués à diverses organisations politiques. De nombreux autres documents attestent d’activités destinées à contrer le plan de réforme de la santé de Bill Clinton.

Le réseau des fondations de droite a créé un énorme problème à la science américaine. Orwell désigne par « trou de mémoire » le système qui détruit les faits gênants, et par « novlangue », le langage destiné à contraindre la pensée dans des limites politiquement acceptables. Cela concerne la « science bien fondée » ainsi que sa rhétorique, quand elle désigne la science réelle de « science-poubelle ».

La science a toujours eu le potentiel de perturber le statu quo. Récemment, elle nous a montré que la civilisation industrielle contemporaine n’est pas durable, et cela constitue le nœud de notre histoire.

L’activité commerciale sans limitation cause des dommages invasifs. La pollution est globale, pas seulement locale. Reconnaître ceci, c’est reconnaître le point faible de l’économie de marché : la libre entreprise peut induire des coûts importants que le marché ignore. Les économistes appellent ces coûts des « externalités négatives ». Ceux qui ont du mal à accepter ce fait s’en prennent à son messager : la science. De plus, les coûts externes ne sont pas liés aux bénéfices. Ils sont souvent imposés aux gens qui n’ont pas choisi le bien ou le service, et qui n’ont pas profité de son usage. C’est ainsi que le DDT a imposé d’énormes coûts externes à travers la destruction des écosystèmes.

Les pluies acides, le tabagisme passif, le trou d’ozone et le réchauffement ont fait de même. Tel est le fil commun qui relie ces différents enjeux : tous sont des échecs du marché, des situations où des dommages sérieux ont été produits et dont le marché semble incapable de rendre compte, encore moins de les empêcher. Accepter que les sous-produits de la civilisation industrielle endommagent irrémédiablement l’environnement, c’était accepter la réalité de l’échec du marché. C’était reconnaître les limites du capitalisme du marché.

Pourquoi ce groupe de combattants de la guerre froide se retourna-t-il contre cette science à laquelle ils avaient auparavant dédié leur vie ? Parce qu’ils étaient persuadés de travailler à « conforter les bienfaits sacrés de la liberté ».

Car, en vérité, la science était bien en train de montrer que certaines formes de liberté ne sont pas viables – pas plus que la liberté de polluer.

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