Les policiers, « chair à canon » du libéralisme ? par Vincent Rey

Billet invité.

Le 19 octobre dernier dans l’émission « Bourdin Direct » sur RMC, témoignaient deux policières souhaitant rester anonymes, participant aux manifestations nocturnes, suite à l’attaque au cocktail Molotov d’un véhicule de police dans le quartier de la « grande Borne ». Au cours de l’entretien, l’une d’elle a déclaré « nous ne sommes pas de la chair à canon ».

Cette expression « chair à canon », habituellement utilisée pour évoquer la conditions des « poilus » lors des assauts les plus sanglants de la guerre de 14-18, témoigne du sentiment d’impuissance des policiers, qui ont maintenant l’impression qu’on leur fait jouer un rôle inutile, au péril de leur vie : celui de faire respecter la loi  (vaste programme) dans des zones où un chômage endémique a poussé une partie de la population vers toutes sortes d’activités parallèles, qu’il ne faut plus venir déranger, sous peine de s’exposer à des attaques. On comprends, que si la police cessait d’être présente dans des quartiers comme la « Grande Borne », où le lien économique et culturel avec le reste de la société tend à disparaître, alors c’en serait fini du sentiment d’appartenir à une même nation. Et cela, l’État ne peut l’accepter, car ce serait entériner l’existence d’enclaves à l’économie criminelle, ainsi qu’un début de dislocation du territoire.

Une présence policière épisodique ne fait cependant plus illusion. Aucune proposition politique ne venant donner l’espoir d’enrayer la dégradation sociale de ces quartiers, et aucune analyse économique ne venant même l’expliquer – en dehors peut-être, de celle peu divulguée de Paul Jorion sur la disparition du travail – , les interventions de la police n’ont plus que la vertu symbolique de réaffirmer la cohérence de la nation, dans ces lieux marginalisés, où elle n’a plus rien d’évident. Et la police en a sans doute assez d’endosser ce rôle qui la dépasse, et qui était autrefois celui du travail, lorsque celui-ci était abondant : on devenait un membre de la nation en montant des Renault à l’usine de Boulogne Billancourt en 1950. On cesserait d’en faire partie à la Grande Borne en 2016, si en se livrant à divers trafics, on ne se faisait pas, de temps à autre, épingler par la police.

Quelle hypocrisie alors, d’invoquer le travail comme seul remède à l’économie parallèle, qui sévit dans ces quartiers ! Pour s’en convaincre, il suffit d’observer comment un jeune « beur », circulant dans une voiture de luxe, n’est jamais présumé avoir réussi par des moyens légaux ; on le suspecte au contraire immédiatement d’avoir gagné son argent malhonnêtement. Or il y a bien d’autres citoyens qui circulent dans des voitures de luxe, et qui ne font pas l’objet de telles suspicions : est ce que ces préjugés ne démontrent pas que la place dévolue à un jeune « beur » de ces quartiers, dans la société française d’aujourd’hui, c’est d’être chômeur ou pauvre ?

Que faudrait-il faire alors ? Est-ce une bonne idée d’augmenter la pression policière, pour éradiquer toutes les sources de revenus parallèles ? Des agents en grève le réclament dans les manifestations, exigeant que « la peur change de camp », et que « ce ne soit plus les policiers qui aient peur, mais les caïds » *. De telles injonctions laissent peu d’espoir de trouver une issue pacifique, car en l’absence de perspectives économiques inclusives, seules capables d’apporter une solution de fond à ces commerces illicites, il y a fort à parier qu’un accroissement de la pression policière ne ferait qu’accroître encore un peu plus la tendance au repli identitaire, que ne viennent pas dissuader les discours vindicatifs de certaines personnalités politiques.

En d’autres temps, et en d’autres lieux, on a vu où peuvent mener de telles injonctions, lancées en direction de populations acculées. Il en fut ainsi pour plusieurs tribus d’Indiens des plaines d’Amérique, dont l’économie reposait sur la chasse au bison. Le non-respect du traité, qui protégeait le lieu sacré des Black Hills, déclencha les hostilités. A la suite du « massacre de Fetterman » (1866), une embuscade indienne au cours de laquelle 80 soldats furent tués et horriblement mutilés, le Général Sherman tenta alors d’influencer le Général Grant : « We must act with vindictive earnestness against the Sioux, even to their extermination, men, women and children. Nothing else will reach the root of this case. » °

En 1871, Grant devenu Président mit fin au système des traités, ce qui amputa les tribus de toute souveraineté, et les Indiens des plaines durent bientôt choisir : ou bien ils acceptaient de renoncer à leur mode de vie, en rejoignant des réserves surveillées par l’armée, ou bien ils refusaient, et s’exposaient à être poursuivis comme des hors-la-loi. Les tribus d’Indiens rebelles, surnommées « the Hostiles », se coalisèrent alors en 1876 sous l’action fédératrice du chef sioux Sitting Bull, et ils installèrent un gigantesque campement le long de la rivière nommée Little Bighorn, dans l’actuel Montana. Le 25 juin, leur campement fut attaqué, et cinq compagnies du 7ème de cavalerie, et le Général Custer lui même, furent alors anéantis par 3.000 Indiens prêts à se sacrifier, hommes, femmes et enfants participant à la bataille. Une revanche meurtrière eut lieu 14 ans plus tard en 1890, lorsque 300 indiens, parmi lesquels nombre femmes et d’enfants,  furent exécutés à la mitrailleuse au campement de Wounded Knee Creek.

Une histoire funeste qui invite à rejeter les appels du pied va-t-en-guerre qui nous éloignent en réalité d’une solution aux problèmes, parce que ceux qui les émettent visent seulement la popularité que l’on récolte en se faisant l’écho des fantasmes les plus simplificateurs.

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* Entendu de la bouche d’un manifestant sur France Inter le 25/10/2016. « Caïd » : chef militaire dans les pays arabes.

° « Nous devons agir avec une détermination vengeresse contre les Sioux, s’il le faut jusqu’à leur extermination, hommes, femmes et enfants. Rien d’autre n’éradiquera le problème. »

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