À SON DÉCLIN, LE CAPITALISME SE DÉBAT, par François Leclerc

Billet invité.

Ayant mené sa campagne avec un slogan à la nostalgie recherchée, « Make America Great Again », Donald Trump s’est bien avancé auprès de ses électeurs, car ce retour en arrière est impossible, tandis qu’internationalement sa victoire ajoute au trop plein d’incertitudes. Assailli de contradictions, notre monde déjà complexe va en ressortir encore moins gouvernable, comme la litanie des réunions du G20 a permis de le constater, ne pouvant qu’accentuer le chacun pour soi qui sévit déjà. Poutine, Erdogan, et maintenant Trump… la liste des dirigeants imprévisibles s’allonge, signe de la confusion régnante qui s’accentue.

Les temps ont changé, et la disparition de l’URSS avait fait à tort croire à l’émergence d’un leadership sans partage, qui n’a finalement pas tenu. Aujourd’hui, les États-Unis n’imposent plus leur loi comme avant. On pensait que la fin du rôle privilégié du dollar sanctionnerait un tel changement de statut, mais les évènements ont devancé ce moment fatidique qui n’est pas pour demain.

Un ressort est cassé, et le pays ne parvient plus à assumer son leadership, son modèle usé ayant donné tout ce qu’il pouvait, reposant sur deux piliers mal en point : la mondialisation et la financiarisation de l’économie capitaliste.

La première est en bout de course, la tentative de la relancer par des accords-cadres commerciaux régionaux, déjà mal engagée, se heurte à une dynamique opposée. Les bienfaits présumés de la mondialisation ne le sont pas pour tous, et les distorsions qu’elle induit reproduisent au niveau de la planète les inégalités qu’elle contribue à développer dans chaque pays. L’isolationnisme prôné aux États-Unis ne lui est pas singulier, une forte volonté de repli sur soi étant apparue dans les pays occidentaux, propageant l’illusion d’une sortie de la crise rampante actuelle.

La financiarisation de l’économie a abouti à un renversement des rôles qui n’est pas tenable au vu de ses conséquences : l’activité financière vit au dépens de l’activité économique au lieu de financer son développement. Exprimant ce caractère parasitaire devenu intrinsèque, atteint de gigantisme, le monde financier ne retrouve pas son équilibre. Ses mécanismes sont détraqués, le rendant dépendant des mesures palliatives non conventionnelles de banques centrales, dont la mission de lutte contre l’inflation a radicalement changé. Circonspects, les analystes les plus avisés mettent l’accent sur la nécessité qu’elles gardent des munitions pour les crises à venir, c’est tout dire…

Habités par un déni qui s’est imposé de manière spectaculaire dans les cercles européens les plus choisis, les électeurs de Donald Trump ont donc refusé d’admettre la fin du rêve américain pour s’agripper à sa perpétuation. Les rangs des laissés pour compte de la prospérité risquent pourtant d’être encore appelés à grossir, et les États-Unis d’être plus que jamais un pays opulent où règne une grande pauvreté. Tandis que, trompeuses et peu éloquentes, les statistiques du PIB et du chômage – et non du taux de l’emploi – continuent de faire référence chez ceux qui ne veulent pas voir que des disparités et ségrégations de toutes natures traversent nos sociétés profondément atteintes, les rendant de moins en moins gouvernables.

Certes, une relance de l’économie par l’investissement va être recherchée par la nouvelle administration. Non d’ailleurs sans contradiction au sein du camp républicain, car elle va accroitre le poids de l’endettement en raison de ses besoins de financement, alors que sa diminution est un de ses chevaux de bataille. Mais quelle pourra être au final la portée effective d’une telle relance ?

Sera-t-elle relayée par une reprise de la consommation, si les mesures d’appui direct à celle-ci se limitent à une hausse du salaire minimum ? Sera-t-elle portée par le crédit, alors que les secteurs du prêt automobile et étudiant sont déjà très tendus, et qu’il ne peut plus être recouru aux excès du crédit immobilier hypothécaire assortis du miracle de la titrisation ?

Pour y parvenir, sont escomptées des mesures de démantèlement de la régulation financière, que Donald Trump appelle « réglementation anti-croissance », et c’est là que le bât blesse. La loi Dodd-Frank de stabilité financière pourrait être abrogée, au prétexte qu’elle « empêche les banques de fonctionner » et de délivrer du crédit. Symboliquement, l’agence chargée de la protection des consommateurs, déjà maltraitée sous l’administration Obama, pourrait être supprimée.

Là est le véritable tournant, dont la marque va dépasser les frontières américaines. Les acteurs européens de la finance comptent déjà avec l’assouplissement de la régulation financière, dont va bénéficier la City, pour demander l’alignement de leur cadre réglementaire, en faisant valoir une distorsion de concurrence. Ce qui se prépare aux États-Unis va balayer les réticences. Ayant déjà perdu son élan, la régulation financière vit ses dernières heures, laissant les acteurs de la banque de l’ombre hors d’atteinte et les instruments financiers toxiques intacts.

Revenir sur la régulation financière exprime on ne peut mieux qu’il n’y a pas de plan B possible pour un capitalisme confronté à la chute du rendement du capital. La reconduite du système financier l’emporte sur sa réforme, ce qui est déjà tout un programme en soi. Restera à tracer les contours de la société qui devra s’en accommoder, pour le meilleur et pour le pire.

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