L’appauvrissement de la diversité des espèces vivantes, par Christophe Thro

Billet invité.

Notre planète est certes vaste, mais loin d’être illimitée tant en termes d’espace que de ressources disponibles. L’explosion démographique de l’espèce humaine nécessite l’occupation de la quasi totalité du domaine planétaire pour ses villes, ses voies de communication, sa nourriture, pour ses besoins en énergie et en matières premières. Ce développement frénétique et incontrôlé, accentué par l’avidité de profits à court terme dictés par la narcissique doctrine libérale triomphante, se déploie au détriment des autres espèces vivantes. Actuellement, lorsque l’homme avance, les animaux et végétaux reculent et parfois disparaissent.

Globalement, la Vie sur Terre est loin d’être un long fleuve tranquille. Plusieurs extinctions massives ont eu lieu, la plus importante d’entre elles ayant provoqué la disparition d’environ 95% des espèces marines et 70% de la vie terrestre (au Permien, il y a entre 245 et 252 millions d’années, environ 20 millions d’années avant l’apparition des dinosaures). D’après les paléontologues, il y eu au moins 6 épisodes d’extinction ayant chacun marqué la disparition de plus de 50% des espèces vivantes. La dernière d’entre elles date du Crétacé, il y a 66 millions d’années, avec la disparition des dinosaures, ce qui a notamment permis l’essor des mammifères.

Nous connaissons actuellement un nouvel épisode de disparition massive des espèces animales et végétales. Et cette fois la responsabilité n’en incombe pas à un évènement naturel, mais à la seule activité humaine. A cet égard les derniers chiffres de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) sont particulièrement significatifs. « Sur les 70.394 espèces étudiées en 2013, 20.934 sont classées menacées. Parmi ces espèces, 41% des amphibiens, 13% des oiseaux et 25% des mammifères sont menacés d’extinction au niveau mondial. C’est également le cas pour 31% des requins et raies, 33% des coraux constructeurs de récifs et 34% des conifères. » (* sources : www.uicn.fr et www.uicn.org ).

Le World Wildlife Fund (WWF) publie régulièrement un Rapport Planète Vivante sur « l’évolution de l’état de la biodiversité, des écosystèmes et de la pression humaine sur les ressources naturelles ». Ce rapport institue notamment un indice appelé Indice planète vivante qui étudie l’évolution dans le temps de 9.000 populations de 2.688 espèces animales. Cet indice montre un déclin global d’environ 30% entre 1970 et 2008 (*source : Rapport Planète Vivante 2012, WWF, 2012, accessible depuis www.wwf.fr ). Cet indice est passé à 58% pour la même période dans le rapport du WWF de 2016 par suite d’une part de l’affinement des données recueillies et d’autre part en raison d’un phénomène d’accélération de l’élimination de nombreuses espèces sauvages.

Il montre également que les espèces animales vivant dans les milieux tempérés sont en progression, alors que les espèces animales tropicales, qu’elles soient terrestres ou marines, subissent des réductions dans des proportions souvent supérieures à 60%. Par exemple, les populations du tigre ont diminué de 70 % entre 1980 et 2010. Il restait entre 3.200 et 3.500 tigres sauvages en 2011, toutes sous-espèces confondues. Si l’on pouvait disposer de chiffres sur le nombre de tigres au début du 19ème siècle, il ne serait pas étonnant de constater que plus de 99% de leur population a disparu. Autre exemple : les populations de morue ont subi un déclin de 74% depuis 50 ans, et la biomasse des morues de Nouvelle Ecosse représente moins de 3% de son niveau préindustriel (Andrew A. Rosenberg et coll., 2005 ; voir aussi les travaux du professeur Daniel Pauly). Ce même rapport démontre que nous consommons 1,5 fois plus de ressources renouvelables que les capacités de régénération de ces mêmes ressources. Autrement dit, l’homme dépense 1,5 fois plus qu’il ne gagne. Le surendettement n’est pas loin. Et ce calcul ne s’applique qu’aux seules ressources renouvelables, mais nous savons que nous exploitons également sans aucune auto-limitation de multiples ressources non renouvelables.

On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un épisode supplémentaire de disparitions d’espèces, comme la Terre en a déjà connus plusieurs. Cependant mettre la chute d’une météorite ou de gigantesques éruptions volcaniques au même niveau que l’actuelle pression de l’espèce humaine sur son environnement serait une grave erreur d’interprétation, sauf si l’Homme devait lui-même disparaître rapidement. En effet, un épisode catastrophique d’extinction massive a jusqu’alors toujours été suivi par des dizaines de millions d’années de répit permettant à la sélection naturelle de poursuivre son œuvre, et de favoriser l’émergence de nouvelles espèces, voire de nouveaux genres. Si l’Homme s’avère être une espèce capable de s’épanouir sur Terre encore pendant plusieurs centaines de milliers d’années, le contrôle quasi-total qu’il pense exercer dorénavant sur la planète ne permettra plus l’apparition naturelle d’autres espèces. Il pourra certainement artificiellement créer ou recréer dans le futur de nouvelles espèces grâce à sa maîtrise de la biotechnologie (voir en ce sens les tentatives de faire « revivre » les mammouths), mais il en reviendra là encore à souligner sa propre immaturité, c’est-à-dire sa volonté de puissance, son hybris. Le gorille, le corbeau ou le dauphin, si l’un ou l’autre ne sont pas anéantis, auront perdu toute chance d’évoluer vers une forme de conscience ou d’intelligence qui leur sera propre (même si on pourra cependant leur apprendre à « singer » l’homme).

Notre espèce est d’ores et déjà responsable de l’extinction d’un nombre inconnu mais significatif d’espèces animales et végétales. Citons pour mémoire l’auroch, le tarpan, le dodo, le thylacine, le grand pingouin, le glyptodon, l’élan irlandais (megalocaros giganteus), plusieurs espèces de moas, de grandes tortues, de lémures, la mégafaune australienne (kangourous et koalas géants, plusieurs grands oiseaux) et d’Amérique du Nord (castor géant, des équidés, cervidés et camélidés, etc.), éléphants nains de Malte et de Sicile, hippopotame nain de Crète, etc. Les chasseurs-cueilleurs du néolithique, bien que peu nombreux et disposant de moyens matériels réduits, sont en grande partie responsables de la disparition de ces nombreuses espèces, les plus faciles à chasser et à tuer. L’avènement de l’élevage et de l’agriculture a permis pendant un temps de soulager la pression sur les espèces sauvages tout en favorisant l’explosion démographique humaine.

Actuellement, le mythe de la croissance économique illimitée et une démographie pléthorique perpétuent l’occupation du territoire terrestre au seul bénéfice de l’humanité à une échelle jusqu’alors inconnue. Par conséquent, bien d’autres espèces vont irrémédiablement disparaître dans un futur proche malgré les efforts de plus en plus désespérés d’ONG et d’individus qui s’émeuvent de cette hécatombe planétaire.

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