John Stuart Mill et Jésus de Nazareth, par Dominique Temple

Billet invité.

« Dans la règle d’or de Jésus de Nazareth, nous retrouvons tout l’esprit de la morale de l’utilité. Faire ce que nous voudrions qu’on nous fît, aimer notre prochain comme nous-mêmes : voilà qui constitue la perfection idéale de la moralité utilitariste… » John Stuart Mill, Utilitarisme II ; 4è objection.

Pour se donner une “moralité” au nom de Jésus de Nazareth, il faudrait quand même y regarder de plus près ! Jésus de Nazareth n’ignorait certes pas la réciprocité. Mais sa conception n’est pas celle qu’en donne Stuart Mill : aimer notre prochain comme nous-mêmes.
La réciprocité que propose Jésus de Nazareth requiert une structure ternaire : « aimez votre prochain comme je vous ai aimé ». Cette réciprocité-là n’engendre pas la philia, comme la réciprocité de face-à-face (l’Alliance). Dans la réciprocité ternaire, chacun est bien dans la situation d’offrir d’un côté et de recevoir de l’autre, et par conséquent dans la même disposition que les partenaires d’un face-à-face, mais sans pouvoir reconnaître en l’autre, comme en son image, son sentiment de la vérité. La conscience issue de la réciprocité ternaire est la conscience de l’individu qui se reconnaît comme sujet (l’individuation). Mais, alors, il est nécessaire que le cercle des prestations ne soit pas rompu. Compter l’autre comme autre sujet, cette obligation (l’équivalent de l’obligation dont parle Marcel Mauss à propos de la réciprocité binaire) s’appelle responsabilité. L’individuation du sujet, c’est aussi la responsabilité de chacun pour tous les autres.

En termes religieux, la structure ternaire est la matrice de l’incarnation du Dieu de l’Alliance. Jésus ne se dit plus “l’envoyé de Dieu”, comme Moïse (qui rapporte la Loi issue de l’Alliance), mais le Verbe (“Je” “suis” la vérité et la vie…). Ce renversement de perspective signifie la responsabilité. Adieu Dieu ! Et vive la nouvelle matrice de l’Histoire !

Jésus de Nazareth instaure l’individuation du sujet et la responsabilité, mais ne s’approprie pas la réciprocité ternaire. Il fait précéder son commandement de la formule « je vous ai aimé comme mon Père m’a aimé », et en donnant le nom de Père à Dieu, Jésus enchaîne la Filiation à l’Alliance, la réciprocité ternaire à la réciprocité binaire, et la responsabilité à la philia.

Rendons Dieu à la Torah, à Stuart Mill son intérêt bien compris, et à Jésus de Nazareth ce qui est à Jésus de Nazareth.

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