Présidentielles 2017 : une élection sous le signe de la diversion, par Vincent Rey

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À un mois de l’élection française, les propositions des candidats ne font pas face aux enjeux d’aujourd’hui. Tous les signaux passent au rouge, annonçant de nouvelles crises financières et écologiques, et pourtant, aucun des postulants ne semble vouloir faire cet effort de lucidité, indispensable à la survie de l’humanité. Aucune proposition ne remet en question significativement l’activité humaine, ce qui donne peu d’espoir d’inscrire la destinée de l’Homme dans le temps.

Au contraire, les candidats semblent multiplier les diversions et les fausses mesures, et éparpiller leurs options, dans l’espoir de recueillir des suffrages. Le clivage droite gauche explose. À l’étranger, les mêmes attitudes de fuite ont conduit des candidats « exotiques » au pouvoir, à l’exemple de Donald Trump aux USA, un homme dont les postures peuvent d’ores et déjà se comparer à celles de Mussolini.

L’électeur lui-même est perdu. Il se trouve dans la même situation que le citoyen de la fin des années 1930, lorsque faisant face à la crise économique, une partie de l’Europe s’était focalisée sur le « péril juif ». Aujourd’hui, l’opinion s’est lassée des mesures conventionnelles de lutte contre le chômage. Elle est choquée par la mondialisation, et elle réclame de nouvelles propositions plus radicales, souhaitant en finir avec l’impuissance politique. Mais au lieu de s’en prendre aux abus de la finance, et au cadre ultralibéral de l’économie, qui sont les véritables causes de ses malheurs, elle se livre comme dans les années 30 à de fausses analyses. Les candidats en campagne y font écho, en proposant des mesures inutiles, parfois extravagantes. Dans ce contexte, toutes les diversions semblent bonnes à proposer à l’électeur, du moment qu’on ne touche pas au principal.

Diversion la sixième République. En France, il n’y a pas de problème institutionnel, contrairement à d’autres pays comme l’Italie. Se doter de nouvelles institutions est lourd, très consommateur de temps, et d’énergie politique. Les problèmes sont économiques, financiers, internationaux… Qu’apporteraient de nouvelles institutions ?

Diversion le retour au service militaire, une mesure à ranger dans la catégorie « il ne veulent pas bosser, on va les mettre au pas », mesure autoritaire, inutile, et coûteuse1, stigmatisant les jeunes, car on ne fait pas le service militaire à 50 ans.

Diversion la diminution du coût du travail. Les entreprises, en dégageant des bénéfices supplémentaires, obtiennent alors des marges de manœuvre pour autofinancer des machines remplaçant l’homme, ou une délocalisation. Les exemples sont nombreux, montrant que les bénéfices des entreprises ne les empêchent pas de licencier.

Diversion les 32h de travail payées 35, ou plus généralement, toute mesure augmentant le coût horaire du travail. Dans un contexte de délocalisation, de disparition d’emplois et de robotisation, réduire la durée du travail sans réduction de salaire le renchérit, et incite à faire disparaître le travail humain. Au 20ème siècle, les tracteurs ont remplacé les chevaux. Au 21ème siècle, c’est au tour du travail des hommes de disparaître2. Rien ne pourra stopper cela.

Diversion le revenu universel. Cette mesure pourrait certes faire diminuer la tension dans les quartiers, là où l’absence de revenus incite à se livrer à toutes sortes d’activités criminelles. Cependant, la mesure n’aurait qu’une utilité marginale, dans un environnement bombardé de messages publicitaires, entretenant une aliénation aux marques et au luxe.

Diversion la libération du prix des loyers, censée relancer le secteur du logement. On devine dans cette diversion, la défense du lobby des propriétaires. Une telle mesure n’aboutirait qu’à accentuer les divergences entre quartiers pauvres et quartiers riches. Elle n’aurait pour effet que de limiter la mixité sociale. À cet égard, c’est une diversion de droite, que l’on peut rapprocher de l’abandon de la carte scolaire, proposée jadis par Ségolène Royal.

Diversion la diminution du nombre des fonctionnaires. Ne pas remplacer les fonctionnaires partant à la retraite, c’est accepter une destruction nette d’emplois, et faire encore augmenter le pourcentage de chômeurs dans la population active. La cause du déficit budgétaire est à trouver ailleurs : 10 % du PIB dans l’économie parallèle, et trop peu de cotisants à cause du nombre élevé d’oisifs et de chômeurs.

Diversion les mesures de contrôle renforcé sur les chômeurs fainéants, qui ne cherchent pas vraiment un emploi. Chacun sait que le nombre des emplois est insuffisant pour des raisons qui ne relèvent pas de la conjoncture. Mais il est vrai qu’en facilitant les radiations, ou en envoyant les chômeurs en formation, on fait ainsi baisser les chiffres du chômage. Faire baisser les chiffres du chômage en manipulant les chiffres : le comble de l’impuissance.

Diversion des lois plus répressives, et des places de prisons supplémentaires, lorsque de plus en plus de citoyens sont acculés économiquement, parfois depuis plusieurs générations. 140.000 personnes S.D.F. et plus de 500 morts dans la rue en France en 2016 ne constituent que la partie émergée de l’Iceberg. Ces chiffres donnent à eux seuls l’étendue de la précarité. Envoyer plus de délinquants en prison ne ferait que les éloigner un peu plus de la société, et multiplier les suicides terroristes. La quasi totalité des terroristes français est passée par la case « délinquance » ou « trafic de drogue ».

Diversion l’abandon de l’Union européenne. Que les pays soient regroupés ensemble au sein d’une même institution ou pas, n’influe pas sur le fonctionnement des banques, sur les abus dans la finance, ou sur le cadre ultralibéral de l’économie. Mieux vaudrait réformer l’Union, pour qu’elle abandonne ce cadre ultralibéral, et dénoncer la présence des cabinets d’avocats lobbyistes entourant le parlement européen. Ces centaines de juristes sont payés par les firmes (et en bout de chaîne par le consommateur) pour influencer la rédaction des lois. Les révélations sur F. Fillon sont à ce titre révélatrices de l’ouverture de nombreux parlementaires à ce type d’influence.

Diversion l’abandon du nucléaire, alors que se font jour des pistes pour un nucléaire sans déchets (centrales au Thorium), et que la part de l’énergie gaspillée reste à calculer : produits que l’on jette, bouteilles que l’on casse, que l’on recycle abusivement, abus d’emballages, abus de réfrigération, incitations abusives à remplacer les vieux appareils, dates de péremption abusives sur des conserves, obsolescence programmée, qualité médiocre envoyant une part des produits directement à la poubelle, produits jetables, non modulaires, non optimisés, standards multiples en concurrence, augmentation abusive de la taille des véhicules, promotion abusives de progrès marginaux (TV à écran incurvés, 4G, etc.).

Diversion l’abandon du diesel. Lorsque seulement 20 % des particules émises sont d’origine automobile. L’abandon du diesel, que regardent d’un bon œil les constructeurs, vise avant tout au soutien de l’activité dans la branche automobile, plutôt qu’à la préservation de l’environnement. Gaspiller des millions de véhicules, pour préserver de l’activité, revient à créer des emplois artificiels. Dopage de l’économie par la loi.

Diversion les mesures pour l’école. S’il est incontestable que des gens mieux formés trouvent plus facilement des emplois, ils ne peuvent pas pour autant les multiplier. Des gens mieux formés, mieux diplômés ne feraient qu’accroître l’intensité de la compétition entre eux.

Diversion les allusions aux burkinis et aux voiles, thèmes très racoleurs que ne dédaignent pas les médias, en particulier certaines chaînes privées d’information en continu comme BFM, chez qui ces diversions équivalent à des rentrées de cash. Sur ces chaînes, le racolage publicitaire semble déteindre sur les journalistes, et influer sur les thèmes de campagne.

Diversion la fermeture des frontières. Le Royaume-Uni, qui dispose de frontières naturelles, rencontre les mêmes problèmes de chômage et de désindustrialisation que la France et les États-Unis. Par ailleurs, la fermeture des frontières s’adresse toujours aux étrangers, aux migrants, mais jamais aux capitaux, qui peuvent transiter par toutes sortes de paradis fiscaux, sans aucune traçabilité.

Il faudrait que passe le temps des diversions, et que vienne maintenant le temps de la lucidité. Le temps d’abandonner les tensions introduites par la finance en abandonnant la spéculation, comme le propose Paul Jorion. Le temps d’abandonner la publicité, et un consumérisme dopé, encouragé sans relâche par les moyens de propagande de masse. Le temps de mettre fin à l’aliénation à la consommation, dans un contexte qui est le pire qui soit, celui de la disparition du travail, de la précarisation, et de la destruction de la planète. Le temps de libérer le marché de tout ce qui est abusif, de tout ce qui ne sert pas le progrès, et de prendre des mesures pour restaurer un équilibre d’influence entre les firmes et les citoyens. Le temps aussi de calculer les coûts économiques et environnementaux générés par la concurrence « libre et non faussée », que l’on proposait d’inscrire dans le marbre de la constitution européenne.

Car il faut s’inquiéter de toutes ces diversions, lorsqu’on voit comme en ce moment, l’opinion se diriger vers des courants politiques stigmatisant les étrangers, ou prônant la guerre économique totale. Le peuple allemand doit se souvenir, mieux que les autres, que la haine ou l’isolation économique ne résolvent rien. Il se souvient aussi certainement, que dans le désespoir, beaucoup d’hommes ont tendance à se mentir à eux-mêmes. D’autres se mettent à chercher des « boucs émissaires » ou abandonnent toute lucidité. N’en avons-nous pas un cas flagrant en ce moment, aux États-Unis ? En choisissant Donald Trump, un homme qui conteste l’effet de serre alors que la calotte polaire se réduit de plus en plus vite, les Américains n’ont-ils pas fait preuve d’un total manque de lucidité ?

En 1972, un avion transportant une équipe de rugbymen3 s’était écrasé au beau milieu de la Cordillère des Andes. Au bout d’une semaine, les autorités du pays prirent conscience de l’inutilité des recherches. L’avion était blanc, et il était impossible à repérer, au milieu des immensités montagneuses et enneigées. Sur la vingtaine de passagers survivants, mourant de faim au point de se nourrir de chair humaine, seulement deux eurent la lucidité de croire que les recherches avaient été abandonnées, et qu’ils devaient donc se débrouiller seuls. Ces deux hommes se décidèrent alors à partir à l’assaut des montagnes environnantes, avec un équipement de fortune, bien que convaincus d’aller à une mort certaine. Après plusieurs jours de marche et d’escalades dans la neige et le froid, ils parvinrent, à la limite de leurs forces, à rejoindre une vallée, puis à guider les secouristes vers l’avion. C’est de ce genre de lucidité dont nous avons besoin aujourd’hui. Cette histoire fait aussi remarquer, et c’est peut-être le plus terrifiant pour le futur, que la lucidité de regarder en face une situation désespérée, n’est généralement pas partagée par la majorité, et c’est peut-être cela qui est le plus inquiétant pour la démocratie, car les marchands d’illusions ont encore de beaux jours devant eux.

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1 : cinq à six milliards par an, selon les Échos

2 : « Les fabricants de voitures ont-ils payé pour la disparition des chevaux ? » aurait dit M. Kalanick de Uber à E. Macron. Mais c’est une hypocrisie, car Uber met déjà en place un service de voitures autonomes à Pittsburgh, en Pennsylvanie. C’est donc bien de la disparition du travail humain dont il s’agit.

3 : une histoire magnifique, racontée dans le livre de Piers Paul Read : « Les survivants »

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139 réflexions sur « Présidentielles 2017 : une élection sous le signe de la diversion, par Vincent Rey »

  1. Que les grands surplombants nous présentent leur programme de « non-diversion », vous savez le genre de truc qu’un Picketty n’aurait eu qu’à défendre pour se faire élire les doigts dans le nez et qui accoucherait sans trouble ni délai d’une transformation radicale du mode de production voire de l’espèce dans les cent jours. Ils peuvent aussi la fermer très fort, on leur en voudra pas.

  2. Tout ceci me conforte dans le « voter ne sert à rien » et « agir au lieu d’élire ».
    Ceci dit certains votes sont plus dangereux que d’autres.

  3. C’est tellement confortable de s’ériger en censeur du haut de la tour d’ivoire du changement de paradigme.
    Macarel a raison, nous n’avons pour l’instant que trois options. Tout le reste n’est que vaticination.
    Quant à ceux qui pensent que je fais l’article de Mélenchon, sachez que c’est le dézingage systématique de mauvaise fois dont il fait l’objet ici qui m’encourage dans cette voie.
    Je ne suis pas dupe du personnage ni des limites du programme de la FI.
    Rendez-vous le 23 avril au soir, puis le 7 mai, puis en juin pour les législatives, une belle cacophonie en perspective.

    1. @Régis Pasquet

      « Et aujourd’hui, je ne vois toujours pas comment dire les choses autrement : »

      Tout est dit et bien dit. Simplement, c’est si beau et c’est si bon ! Désir, amour, joie, poésie, here and now, liberté.
      Un, deux, trois, SOLEIL !
      Mille grâces.

  4. Bref, pour ne pas faire diversion autant choisir l’abstention… Tout un programme. Le nihilisme le plus abscons en somme.
    Mais comme vous savez mieux et plus que tous les autres réunis, nous voila rassurés.

    1. « Le nihilisme le plus abscons en somme. » C’est votre vision. L’abstention lorsqu’elle est consciemment exercée et un acte politique qui n’ a rien de nihiliste. Il signifie que le système ne convient pas et qu’il y a d’autres formes d’action plus efficaces.

      Maintenant on peut toujours voter contre ou pour le moins pire. Jusqu’ici cela n’ rien donné.

  5. Oui, c’est un peu long… Mais voici quelques mois, j’avais écrit ce conte pour exprimer ce qui me venait à l’esprit lorsqu’on me parlait de changer de cadre… Et aujourd’hui, je ne vois toujours pas comment dire les choses autrement :

    «  » Le village
    Il était une fois, une petite ville ou plutôt un village. Ce n’était, d’ailleurs, pas vraiment un village, mais plutôt une agglomération, un bourg, une cité. C’était, si vous le voulez, un bouquet de maisons et de petits immeubles où depuis des siècles, vivaient des familles. S’organisaient des familles. Vaquaient des familles. Aimaient des familles. Des pauvres et des riches. Des gens bien et des gens moins bien. D’honnêtes personnes et de tristes sires. Des hommes et des femmes. Des
    enfants aussi. Cette petite ville ou plutôt ce village portait un nom facile à retenir : « Village ».
    A Village, dans les quartiers cossus ou dans les quartiers modestes, il y avait des maisons et de petits immeubles, évidemment. Mais il y avait aussi des commerces où l’on vendait tout ce qu’il était possible de vendre. Des marchandises préparées dans les quelques rares ateliers locaux ou bien, surtout, depuis quelques années, fabriquées sous des cieux lointains. Très lointains. Très très lointains. A Village, il y avait une mairie, spacieuse, somptueuse, où l’on venait se marier
    ou pour ses affaires ; une gare, fleurie, mignonnette, où les trains ne s’arrêtaient plus guère ; une piscine, tiède, proprette, avec de jolis parasols roses et verts et des toboggans ; une église, très très ancienne, un temple très ancien, une mosquée toute neuve. On comptait aussi deux écoles, l’une pour les petits et l’autre pour les plus grands, un centre aéré, deux châteaux d’eau, une caserne de pompiers, un gymnase et une salle des fêtes. Sur la place principale, on avait en d’autres temps édifié un kiosque gris et blanc sous lequel on ne jouait plus de musique mais où s’abritaient, à la belle saison, les amourettes débutantes et les oiseaux piailleurs. Les rues, plus ou moins larges, étaient récurées, riantes et on aurait vainement cherché une herbe sauvage, une fleur égarée.
    Et puis, au bout du village ou plutôt de la ville… Enfin, au bout de Village au bord de la falaise et surplombant la mer, il y avait un stade où, le dimanche, généralement, l’on jouait soit au
    rugby soit au football. Le plus souvent au football à dire vrai. Lorsqu’on avait retenu ce terrain pour en faire un stade, à la fin du 19ème siècle, on avait pris soin de l’installer assez loin de l’océan. Il fallait éviter que les tirs au but, les coups de pied pour les transformation d’essai et les drops expédient trop souvent les ballons ronds ou les ballons ovales dans les vagues qui moutonnaient en contrebas. Et la mer, espiègle, léchait la falaise salée… Le stade avait accueilli les équipes des villages ou des villes à l’entour disputant les championnats et c’était l’occasion pour les habitants de se retrouver avec plaisir. Et la mer, gourmande, suçait la falaise salée. Les rencontres n’étaient pas toutes de grande qualité mais les enfants y assistaient toujours avec joie. D’ailleurs, à la fin de chaque match ils s’empressaient d’occuper le terrain pour, à leur tour, montrer, à leurs parents, à leurs voisins, à leurs amis, leur savoir-faire et leurs rêves de gloire. Et la mer, mutine, chatouillait la falaise salée. Parfois on invitait des équipes d’un niveau supérieur pour des matches de gala ou de charité et l’on pouvait alors constater la différence avec le championnat local. Les bons joueurs, les très bons joueurs savent occuper tous les coins et recoins d’un terrain alors que les footballeurs du dimanche se contentent le plus souvent de se ruer vers le but adverse dans une attitude extrêmement prévisible. Voilà, remarquait-on, la différence entre les grands et les petits. Les puissants et les modestes. Et la mer, inexorablement, minait la falaise…
    Depuis plus d’un siècle, la falaise avait reculé à plusieurs reprises et, implacablement, le stade s’était rapproché de l’eau. Déjà, il arrivait de temps à autre qu’on doive aller à la pêche aux ballons. Ballons ronds ou ballons ovales. A chaque fois que cela se produisait, les responsables montraient une inquiétude vite balayée par la certitude que l’on avait encore bien des années devant soi et que l’on trouverait bien une solution. Et chaque année, on organisait des championnats de football et de rugby. Et chaque année, on organisait des matchs de gala ou de charité au cours desquels s’affrontaient de grandes équipes devant de prestigieux invités. Pourtant, certaines petites
    voix tentaient de se faire entendre pour exprimer une vérité que nul ne voulait entendre : « on allait de plus en plus souvent récupérer les ballons dans la mer ». D’ailleurs, on avait même prévu qu’une barque légère resterait, désormais, sur la plage, pour cet usage exclusif. Mais on préférait oublier et ne pas croire ce que l’on savait.
    Une nuit de tempête, les vagues donnèrent au pied de la falaise un dernier coup de langue et un bon quart du stade s’écroula sur le rivage. Les terrains de football et de rugby s’en
    trouvèrent notablement endommagés. Le lendemain, la nouvelle fusa d’une maison à l’autre, de la mairie aux propriétés huppées des fortunés et aux humbles pavillons. En petits groupes ou en cohortes, les habitants s’assemblèrent autour du stade, le long de la lice où ils avaient leurs
    habitudes du dimanche et nul n’osa risquer un pied sur la pelouse. Les mères retenaient leurs enfants tandis que les pères écoutaient les importants. Les importants disaient ce que disent d’ordinaire les importants. Rien d’important. Mais on les écoutait renvoyer doctement au lendemain ou au surlendemain les décisions urgentes.
    Et puis, un matin, les importants se réunirent, avec en tête la ferme intention de décider. Il y avait là, autour de la table, tout ce que Village comptait, dès potron-minet, de costumes
    cravates et de tailleurs distingués. La réunion dura bien après que le soleil ait basculé par-dessus le toit de la mairie. Les échanges furent d’abord confus, chacun ayant un mot à dire plus haut et plus important que celui du voisin. On s’escrimait tant et plus et les gros importants vitupéraient les petits importants. Puis, les uns après les autres, une majorité de participants céda du terrain et au terme du conclave tous acceptèrent, de plus ou moins bonne grâce, de se ranger à l’avis du maire, le plus gros des gros importants. Pour tout dire, il avait, depuis beau temps, décidé et choisi de repousser les limites du stade vers l’intérieur du village puisqu’il restait encore un peu d’espace. Mais il attendit patiemment la fin des échanges pour ficeler ensemble ses interlocuteurs. Il suffisait,
    résumait-il, de déplacer le but et les poteaux encore debout, de marquer de nouvelles lignes et d’installer un nouveau but pour le football, de nouvelles perches pour le rugby ainsi qu’une nouvelle lice. Le tout pour une dépense modeste qui ne remettrait pas en cause le budget de l’année et ne
    nécessiterait pas le recours à un emprunt exceptionnel et donc à un nouvel impôt. D’autant précisa-t-il qu’une bonne partie de l’aménagement pouvait être pris en charge par le personnel communal. Ce qui fut fait pour la satisfaction de tous et particulièrement du maire qui se chargea de faire savoir
    abondamment et sans délai qu’il avait eu l’idée, et lui seul, de cet accomplissement. Les championnats étaient saufs, Dieu merci, et les matchs de gala et de charité pourraient toujours se dérouler devant les belles dames et les gentils messieurs.
    Las, après un hiver particulièrement tempétueux, au cours duquel l’océan s’était comme jamais déchaîné, la falaise s’écroula une fois encore. Cette fois, ce fut un bon tiers du terrain qui tomba dans la mer. Le Maire réunit son conseil de costumes et de tailleurs et crut possible de réitérer sa proposition de reculer une fois encore le stade vers le village. Cette fois, des voix plus nombreuses firent remarquer que cela ressemblait à une fuite en avant. Expression aussitôt contestée par les puristes qui y voyaient plutôt une retraite. Un malin fit remarquer qu’il faudrait détruire deux ou trois maisons et reloger deux ou trois familles. Un long silence succéda aux
    premières railleries. On évoqua alors la pose d’un haut – très haut – filet mais l’idée fut abandonnée rapidement. L’installation ne résisterait pas aux tempêtes, aux dégradations, Dans le camp du maire, on sembla hésiter et il fallut une proposition de leur chef pour qu’enfin ils fussent soulagés. Ce n’était pas cette fois-ci que championnats et matchs de gala seraient remis en question. Le maire proposa d’employer les grands – très grands – moyens et de bâtir un très – très, très – haut mur au pied de la falaise pour empêcher la mer de continuer son œuvre d’érosion. En quelques minutes, on convint de désigner l’entreprise la mieux disante – celle du maire – pour réaliser les travaux dans les meilleurs délais. On – le directeur des services techniques – calcula que la longueur du mur ne pourrait mesurer moins de 417 mètres le long des lignes de corner du terrain de football et d’essai le
    long du terrain de rugby. On – le directeur des services techniques – calcula que la hauteur du mur ne pourrait mesurer moins de 74,10 mètres. Dans les services techniques, on introduisit dans les ordinateurs des centaines de paramètres qui intégraient outre la nécessité de donner au mur des fondations extrêmement profondes et une épaisseur significative et rassurante, le transport de milliers de tonnes de matériaux, la dégradation des routes et rues qui en résulterait, la location de dizaines de camions, de grues, d’excavatrices, la détérioration d’une surface considérable et tant d’autres encore. On convint qu’il ne serait pas possible, cette fois, de renoncer à détruire les maisonnettes dont la présence ne permettrait pas l’extension du stade. Il fallait considérer
    l’inévitable relogement des familles. Soit en construisant de nouvelles habitations, soit en aménageant des bureaux du centre ville depuis longtemps inoccupés. Après quelques jours
    consacrés aux calculs et à leur vérification, à envisager quelle hypothèse ferait naître le plus de croissance et quelle prévision produirait la plus petite dette possible, il fallut bien admettre
    l’énormité des coûts et se rendre à l’évidence. Toutes les fortunes et tous les avoirs même misérables de l’ensemble des villageois ne suffiraient pas. Même en les cumulant pendant un siècle.
    On décida de reporter la délibération et la décision à la prochaine réunion du Conseil Municipal afin que chacun laisse poindre en lui les idées susceptibles d’apporter une solution nouvelle. Ce serait bien le diable si les sciences et les techniques un fois encore ne leur offraient pas, comme toujours, un miracle. Miracle qui permettrait une année encore d’assurer le bon déroulement des championnats et l’organisation de quelques matchs de gala ou de charité où l’on admirerait les si belles dames et les si gentils messieurs.
    Les enfants, après la classe ou bien le dimanche après-midi, n’avaient pas attendu que les importantes personnes réaménagent le stade pour trouver des solutions et continuer à jouer au football et au rugby. Eux, se moquaient comme de colin tampon des championnats et des matchs organisés à la gloire des importants. Très vite, petits et grands s’étaient retrouvés dans un parc aménagé pour les pique-niques et avaient échangé nombre d’idées. Et les idées des uns s’ajoutant
    aux idées des autres, ils avaient compris qu’ils pouvaient se passer des anciennes limites du stade. Ils s’accordèrent sur quelques règles simples et se contentèrent d’un embut unique que footballeurs et rugbymen, ensemble, approchaient dans tous les sens. A la main ou au pied. Ils n’hésitèrent pas,
    non plus, à élargir le terrain aux alentours, d’abord immédiats, du stade puis, les semaines passant aux rues, aux places et aux propriétés privées prêtées par des personnes séduites par ce bonheur et cette liberté qui se répandaient partout. Ils faisaient rebondir le ballon sur les murs des maisons,
    utilisaient les arbres comme des partenaires immobiles et se cachaient dans les caves des immeubles. Tout était bon pour jouer. Pour s’amuser vraiment. Rapidement, on convia les habitants des villes et villages alentour et l’on convint d’organiser un championnat de soule car tous
    l’ignoraient mais ils avaient redécouvert un jeu ancestral. Un jeu sans autre enjeu que celui de vivre heureux et dans la bonne humeur. Cette compétition connut une renommée grandissante par delà les limites de la région et finit par s’imposer comme la seule véritable, à laquelle on accordait de
    l’intérêt. Les matchs de gala et les matchs de charité disparurent des calendriers et l’on n’en parla plus que pour se moquer de ceux qui faisaient des manières en jouant : « Enlève ton costume et fais-toi plaisir ! » Bientôt, à voix basse d’abord, puis de plus en plus fort, les villageois se demandèrent
    s’il était toujours pertinent de se doter d’un stade à l’ancienne. Nul n’a répondu clairement à cette question mais il semble bien que plus jamais elle ne sera posée en ces termes. Et il semble bien que le projet de rendre le terrain au maraîchage et à la production de fruits pourrait être d’actualité, un de
    ces jours. Mais ceci est déjà une autre histoire, n’est-ce pas ?

  6. J’en aurais ajouté une pour faire bon poids:

    Diversion le blog de Paul Jorion, qui au delà de quelques diagnostics pertinents n’a jamais été capable en 10 ans de proposer la moindre amorce de solution qui ne soit pas dramatiquement engoncée dans le cadre qu’il s’évertue pourtant à dénoncer à longueur de billets.

      1. Vous avez raison JA, j’ai employé des mots trop forts: Il n’a effectivement jamais été question de remettre véritablement le cadre en cause ici. Dont acte.

  7. Paul Jorion , qui vient de retrouver Blaise Pascal et l’argument du pari , ouvre ici , par Vincent Rey interposé , celui du divertissement , dont l’auvergnat avait fait une des conditions humaines premières . Il en venait ensuite à la solution qui , via la reconnaissance intime de notre misère humaine , conduisait à son fameux pari .

    J’ai parfois le sentiment que le pari Jorionien passe par les sept items qu’il a récemment rappelé .

    Le pari Mélenchonien semble passer par une Constituante , déjà trop constituée à mon goût , et qui brûle l’étape du rassemblement majoritaire par la reconnaissance de NOTRE misère .

    Le pari des autres candidats n’est souvent qu’implicite , ou incomplet ( Hamon) .

    J’aimerais voter pour le meilleur connaisseur et représentant de mes et nos misères , et qui saurait proposer une voie pour leur donner leur prix .

    Plus que 30 jours pour que ce héros se révèle et ressoude les cœurs et les nombres , l’esprit de finesse et l’esprit de géométrie .

    Mais à ce jour , je ne vois que des adversaires , tant chez les candidats que dans notre peuple qui n’est donc pas prêt à signer positivement sa nouvelle feuille de route via une Constitution , ou un pari à la Jorion . Pas de messagers ou de Messies .

     » Mais le destin est bien trop rusé et cruel pour nous envoyer des messagers  » .

      1. En tous cas ça m’a parlé durant 40 ans , et là ça me parlera encore mieux si j’avais la version française ( j’ai la flemme) .

      2. Bon , j’ai fait l’effort .

        Beaucoup de choses dites .

        Mon expérience personnelle me laisse dans un état en points de suspension :

        La ville ( et « la campagne « si elle doit être , comme j’aimerais ,autre chose qu’un reste ou un espace qui n’est pas encore la ville ) est la manifestation visible et le support de notre aptitude à vivre ensemble et dans notre environnement .

        Dis moi comment tu habites , je te dirai qui tu es .

        La tâche est donc complexe par nature et par ambitions .

        Elle nécessite , pour réussir , de produire un résultat qui rende justice :
        – au passé et à l’empathie ( Fraternité) ,
        – au hors temps et à la créativité ( par ses œuvres ou par ses espaces de Liberté et de recherche) ,
        – au présent ( par les règles communes admises et respectées – Egalité – et par la sécurité assurée) ,
        – au futur proche ( espaces de débat et de formation de convictions efficaces communes)

        On a ( en tous cas je l’ai vécu comme ça ) , de plus en plus de difficulté à gérer cette complexité ( la revoilà) , non pas parce que les outils et bonnes volontés interdisciplinaires feraient défaut ou seraient refusés , mais parce que la complexité est le paravent de ce qui ruine tout effort humaniste de construire , préserver ou distribuer l’espace : la spéculation ( la revoilà ) .

  8. Lucidité. Voila, le mot qui fait mal.
    Quel pourcentage de la population est lucide et à envie de l’être ? Le consumérisme se porte bien pour ceux qui le peuvent encore (et ils sont encore majoritaire). Les SUV , les sports d’hiver, les transhumances hebdomadaires, les 200 ou 300 km d’embouteillages journaliers en région parisienne… tout cela continue parce qu’on sait pas faire autrement et que c’est bon pour la croissance et la baisse de chômage et que notre mode de vie n’est pas négociable et …
    Donc lucidité? Les quelques dizaines de milliers de lecteurs du Blog de P.Jorion et qui adhèrent à ses analyses sont des marginaux, il faut bien l’admettre.
    Avant et après le reportage sur la catastrophe climatique et le pauvre nounours blanc qui n’a plus sa banquise, qu’y a t il? De la pub !
    Reste l’effet papillon d’un petit blog qui (dés)espère produire de grandes (r)évolutions.

  9. Il faut être lucide: le monde, la sociéte n’est pas l’oeuvre d’humanistes de bonne volonté, elle ne l’a jamais été. Ce sont les tendances plusionnelles, extériorisées souvent avec violence, qui charactérisent le tableau. Le monde de « la finance », de l’économie en général en fait partie. Il n’y a que deux options possibles: la lutte contre ou le repli; comme l’exprimait le philosophe allemand Arthur Schopenhauer: il faut se procurer une chez-soi qui résiste au feu, car le monde est un enfer. Montaigne disait à peu près la même chose.
    Pour le combat, il faut de l’unité et surtout une idélogie fédératrice et concrète, contéster seul ne sert à rien.
    Il est donc très probable que nous aurons droit à un gouvernement conservateur, un remake de 2002, pour que rien ne changera, sauf que la situation sociale en France ne s’améliora pas, et dans ce sens, la France continuera à se tiersmondaliser. Cela est pris en compte par la classe politique.

  10. Intéressant, mais trop systématique, votre article.
    Il est certain que la mise au pas de la finance est une, sinon la, priorité. Par rapport à cette exigence, il y a deux mesures qui peuvent ne pas être des diversions.

    1.
    Les 32 heures de travail payées 35 peuvent engager une lutte contre les dividendes, le taux de profit et la finance à certaines conditions.
    En soi, toutes autres choses égales par ailleurs et dans l’immédiat, cette mesure provoquerait une réponse du management par la hausse des prix.
    Il faudrait donc interdire simultanément toute part de hausse des prix répondant à la hausse du salaire horaire!

    2.
    Deuxièmement, le rapport à l’UE n’est pas une diversion. Le sort fait à la Grèce est inscrit dans la politique unioniste, et une comparaison entre l’Islande et deux bons élèves de l’UE comme les
    Pays-Bas et la Finlande montrent tout le tort que produit cette politique, même à des pays plus prospères que la Grèce. (Par ailleurs le parti de Dijsselbloem, l’intégriste de cette politique, vient de subir une raclée aux élections néerlandaises.)
    La position européenne de Mélenchon, dont la seule mention ici congèle instantanément les circuits neuronaux de nombre d’intervenants, est la seule qui soit logique avec la leçon grecque dans une lutte contre les intérêts de la finance instrumentés par l’UE. Nous ne pleurerions pas sur la Grèce si elle avait appliqué cette détermination.

    1. Il faudrait donc interdire simultanément toute part de hausse des prix répondant à la hausse du salaire horaire!

      Et après on passe 3 heures de plus par semaine à faire la queue, et après on interdit les queues de plus de 2 heures 59, et après on interdit de parler dans les queues, et après on interdit les photos des queues de plus de 2 h 59, et après on interdit de parler des queues, et après…

      1. Interdire d’un claquement de doigts…
        Rêveur, tendance yaka fokon. La réalité est plus dure, il vous faut une Interdire Enforcement Agency et peut être un ministère de l’Exaltation de l’Obéissance Civile.
        En bref, non respect du libéralisme et de l’initiative individuelle = KGB.
        Des type comme Hayek l’ont dit bien mieux que ça.

    2. Ahhh l’Islande, le rêve insoumis… Le rêve de l’OCDE, du FMI, de la Banque Mondiale et de l’Institut Von Mises réunis… 15% de dépenses sociales, y’a que la Corée du Nord, la Lettonie, la Turquie et le Chili qui fassent mieux dans l’OCDE…

    3. @Guy Leboutte

      Je me suis laissé dire que cette durée de 32h hebdo était le fruit d’un calcul particulièrement simplet sur un coin de table (pour ne pas dire complètement boiteux), et qu’il était par conséquent assez hasardeux de vouloir en tirer des conséquences et autres perspectives pour l’économie du pays.

      1. @Dissonance:
        C’est bien possible, mais selon moi, cette réduction du temps de travail avec une exigence (parfaitement implicite, surtout chez les décideurs PS) de salaire constant, a introduit une réelle contrainte de classe entre salaires et dividendes.
        À l’insu même des promoteurs du PS, donc.

        C’est la dernière fois il me semble, que les assurances de profit de la finance ont été, dans les faits, contestés.

  11. Manifestations anti-corruption dans 80 villes de Russie, 130 arrestations au moins, Navalny arrêté.
    En meeting à Rennes, Monsieur appelle de sa tribune les Russes Insoumis à rester dans la rue et proteste véhémentement contre cette répression inqualifiable par le régime corrompu de la mafia putinienne.

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