Fête nationale, par Panagiotis Grigoriou

Billet invité. Également sur son propre Blog Greek Crisis. Ouvert aux commentaires.

Coïncidence peut-être. J’évoquais au précédent billet de ce blog, “l’inexplicable” et insupportable histoire de Théodosis, ce phoque des Cyclades mort par balle, tirée d’une arme à feu que l’on qualifiera disons “d’humaine”. Récemment, mon ami Lákis Proguídis, de passage à Athènes à l’occasion de la présentation de son (troisième) essai consacré à l’œuvre d’Aléxandros Papadiamántis (1851-1911, écrivain majeur des lettres néohelléniques), m’a fait penser à cet autre phoque, celui du vieil écrivain. Lákis s’y connait : “il faut toujours le garder en mémoire par les temps qui courent” me dit-il en souriant, “Le Chant funèbre du phoque” que Papadiamántis avait publié trois ans avant sa mort. “L’entendrons-nous toujours ?”

Contes de notre pays. Spectacle, Athènes, mars 2017

Cette nouvelle, a d’abord été publiée par le journal “Patris” (‘La Patrie’) le 13 Mars 1908, et son texte est considéré par la plupart des spécialistes de l’œuvre du grand écrivain de l’île de Skiáthos, comme son récit les plus émouvant comme le plus mûr. “C’est comme si ne trouvaient jamais fin la peine et le chagrin des humains”, dit le phoque devant la mort brutale d’Akrivoula, la fillette (son prénom signifie d’ailleurs “La plus chère”).

Complainte, synonyme d’après Lákis Proguídis d’un deuil de la nature non pas devant l’homme mort en général, mais plutôt vis-à-vis de l’homme indigent. Car seul ce dernier (d’il y a plus d’un siècle, ne l’oublions pas) appartient vraiment au Cosmos (le terme “Kosmos” a donné… aussi celui de la cosmétique), il l’aime, et elle représente entièrement et autant sa vie à lui. Tandis que l’autre “homme”, l’avare, celui circulant déjà sur la voie du métanthropisme dirait-on aujourd’hui, et qui de surcroît, se croit propriétaire et maître de l’univers, celui-là, notre phoque ne le reconnaîtra jamais, et donc jamais, il ne déplorera la mort.

L’homme de Papadiamántis encore dans sa plénitude, demeure une personne irréductible, ce qui ne sera plus le cas un siècle plus tard. “Et ce n’est pas n’importe quel siècle” – remarque Lákis Proguídis dans son essai (paru en grec aux éditions “Hestia”, Athènes, 2017) – “mais le XXe siècle, celui de l’obsolescence de l’homme. Oui, de son l’obsolescence, d’après la pensée philosophique de Günter Anders. Non pas de l’aliénation de l’homme dont parlait Marx au milieu du XIXe siècle, ni d’ailleurs de la ‘privatisation’ de l’homme (son auto-marchandisation) que Cornelius Castoriadis avait tant évoquée au cours de la deuxième moitié du XXe siècle.

Obsolescence de l’homme alors, rendu inutile avant l’heure, transformé en ordure au beau milieu de la déchèterie anthropologique du temps présent, devenu ainsi obsolète avant qu’il ne mûrisse, avant même qu’il ne naisse en tant que personne irréductible et irremplaçable, avant enfin d’acquérir la conscience de sa propre existence sous forme de miracle et en même temps création au sein d’un univers alors extraordinaire. Obsolescence.

“Le temps, c'est de l'argent. Le pays est en train de se liquéfier”... “To Pontíki”, 23 mars 2017

“Jeroen Dijsselbloem insiste”. “Quotidien des Rédacteurs”, le 23 Mars 2017

“NON à Schäuble”. Athènes, mars 2017

Sauf que “l’expérimentation grecque” offre toujours ce poste d’observation plus qu’avancé en Europe, (je dirais plutôt… avarié), à cette obsolescence alors si “prometteuse”. “Le temps, c’est de l’argent. Le pays entier est en train de se liquéfier, son système politique, l’économie. Un accord entre la Grèce et la Troïka est urgemment recherché, et tout laisse penser qu’il sera résolu lors de la prochaine réunion du FLMI”, écrit en titre l’hebdomadaire politique et satirique “To Pontíki” (23 mars 2017).

Cette semaine (à part ce neuvième épisode à l’Eurogroupe), toute la presse grecque (et parfois même francophone) relate la dernière provocation… culturaliste de Jeroen Dijsselbloem. “À en croire Jeroen Dijsselbloem, les pays du sud de l’Europe ‘dépensent tout leur argent en alcool et en femmes’, et demandent ensuite l’aide de leurs besogneux voisins du Nord. Une déclaration qui suscite une vive indignation dans les pays visés.”, remarque le Courrier International, et en Grèce, ce discours (soulignons-le, ouvertement partagé par Schäuble car il vient de réitérer son soutien à son valet Jeroen), vient de provoquer une colère de plus au pays où l’européisme ne passe alors plus du tout.

Outre les insultes proférées ici ou là (et encore à travers les médias – inutile de les reproduire ici), c’est sur la zone matinale de la radio 90,1FM, que le journaliste Yórgos Trangas a durant toute cette semaine, appelé à boycotter massivement… toutes les bières, tous les fromages et plus généralement tous les produits néerlandais : “Boycottez Amstel, boycottez Heineken, le fromage Gouda… KLM, faites-les souffrir, faisons en sorte pour que leurs entreprises finissent par quitter notre pays” (cité de mémoire), voilà pour l’ambiance réellement existante, loin, très loin des tromperies des commémorations du Traité de Rome.

Vision de l'européisme. “Quotidien des Rédacteurs”, mars 2017

De l'européisme. “Quotidien des Rédacteurs”, mars 2017

L'effarante réalité des factures d'électricité en Grèce (presse grecque) mars 2017

L’européisme est déjà mort pour les consciences, au plus profond des cœurs et autant… à travers la gorge des peuples qui en souffrent, “petits ou grands”, tout le monde l’admet désormais. En ce 25 mars aujourd’hui, 25 mars 2017 (fête nationale en Grèce), le site du PARDEM en France fait remarquer que deux anniversaires sont célébrés pour des raisons totalement opposées.

Le premier est celui de la victoire de la guerre d’indépendance sur l’Empire ottoman, dite aussi Révolution grecque (1821-1829). Cette commémoration renforce la volonté des Grecs de se libérer de leurs nouveaux envahisseurs : la Troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international).

Le second est celui du 60e anniversaire de la signature du traité de Rome qui a lancé la “construction” européenne. Cette date devrait être un jour de deuil européen, tant les méfaits de ce système sont désormais tellement évidents, le “cas” grec en étant une preuve tragique.

À cette occasion, Jacques Nikonoff, président du Parti de la démondialisation, s’est rendu à l’Ambassade de Grèce à Paris pour remettre à l’ambassadeur une lettre de soutien au peuple grec dans les épreuves qu’il traverse et de condamnation du gouvernement Tsipras totalement soumis à la tyrannie de l’Union européenne. Je rajouterais toute de même ceci : la tyrannie de l’Union européenne, moins l’électricité !

Car le dernier scandale en date chez les “métaphrasés” de la zone euro que nous sommes, tient des factures qui ont doublé en quelques années seulement, et en fin de compte, de la situation en quasi-faillite de la Régie d’électricité (DEI). La presse économique (comme la presse tout court) s’appuie sur l’exemple d’une telle facture récente (avec prochain relevé fixé à la date du 7 juillet 2017), dont le montant correspondant à la consommation effective du foyer (351€) ne représente… aisément que la moitié de la facture à régler.

Fermeture, provisoire. Athènes, mars 2017

Le monde est un asile pour fous... Athènes, mars 2017

Marché de poisson. Athènes, mars 2017

Ce qui se passe depuis ces dernières années dites “de crise”, en réalité de guerre économique, géopolitique et culturelle contre le peuple grec (il n’est pas le seul dans cette situation), tient de l’impossibilité des foyers à régler leurs factures d’électricité. Ainsi, et face à cette aporie énergétique, trois solutions sont encore possibles en Grèce : régler certaines factures (les plus élevées) en plusieurs versements, suivant un échéancier établi en commun accord avec la Régie, bénéficier d’une tarification plus basse pour cause de dénuement prouvé, ou sinon… se brancher sur le réseau de manière clandestine.

Rien qu’en 2016, les techniciens de la Régie ont découvert plus de 10.000 cas de branchements illégaux sur le réseau de DEI (moins de 500 cas par an, découverts avant 2010), et il devrait en exister dix fois plus. Les électriciens de quartier exigent entre 50€ et 200€ suivant les “difficultés techniques” aux foyers intéressés, paiement comptant ! DEI, facture donc, à la fois les pertes générées par les branchements illégaux, mais encore… le coût (pour elle) du tarif réduit dont bénéficient les foyers les plus pauvres. Ce coût… final, en absence de politique sociale de la part de l’État, est alors redevable à ceux qui arrivent encore à régler une facture d’électricité “normale” dans ce pays (153€ pour la facture de notre exemple, et s’y ajoutent, 77€ de TVA et 44€ de taxes locales).

Conséquence : d’après le bilan de l’entreprise DEI, celui déjà de 2015, la Régie affiche un volume de ventes de 5,7 milliards d’euros et de pertes, de 102,5 millions d’euros. Son passif total dépasse les 11 milliards dont environ 3,3 milliards d’euros, payables à moyen terme, autrement dit, une dette qui devrait être principalement réglée en 2016. Et comme les coûts d’exploitation du groupe en 2015 étaient de 4,9 milliards, c’est alors un exploit que la Régie… n’ait pas encore fait faillite, note la presse économique. Inutile de dire que le gonflement des factures d’électricité (presque doublement depuis 2010, pour une consommation donnée équivalente), fait basculer chaque mois plusieurs milliers de consommateurs solvables… vers les deux autres catégories. La fin des… Lumières est finalement proche !

Notre concitoyen malvoyant. Athènes, mars 2017

Notre sardine ! Marché d'Athènes, mars 2017

Abris pour animaux adespotes. Mont Hymette, mars 2017

Obsolescence de l’Homme, sauf que les consciences résistent devant l’effacement programmé de la dignité. Le pays entier est une bouilloire sociale. Ça court même les rues. En assistant un concitoyen malvoyant à traverser un boulevard, nous avons pu engager un bref échange avec lui, fort significatif :

Je touche à peine 170€ euros par mois d’aide et c’est tout. Avant d’être aveugle… mais il y a longtemps, je travaillais, je composais même mes poèmes. Je parle français et anglais… j’étais marin à un moment donné. Ces salopards de politiciens je les vois bien, je vois bien ce qu’ils nous font, tous valets des Troïkans, des Allemands et de la pseudo-UE. Je les égorgerais tous…” Ambiance !

Le même jour sur le marché central de la capitale, le poissonnier en rajoutait : “Je n’en vends plus. Même vers la fin de la journée, lorsque je vais baisser le prix de ma sardine à un euro le kilo, les clients ne viendront toujours pas. Je finirai par fermer boutique, pour laisser tous les biens qui me restent à mes deux fils. La Grèce est un pays cramé par ces salopards… internes comme externes. Nous devrions quitter l’euro, reprendre notre vieille drachme et… déjà pendre Tsipras et les autres politiciens place de la Constitution.” Sur ses poissons un écriteau racontant tant la suite : “Le monde est un asile pour fous… Et ici, c’est sa centrale !” Peut-être…

Athènes, vie quotidienne. Mars 2017

Il y a des ruches... sur le mont Hymette. Mars 2017

Fête nationale (et aussi religieuse en Grèce) en ce 25 mars, nous rencontrerons nos amis pour fêter notre Résistance d’avant comme d’après, et autant pour y réfléchir ensemble. Nous cheminerons, nous ne suivrons pas les medias, et nous nous abstiendrons des fiestas officielles. Après tout, il y a encore des ruches, des abeilles, et du miel sur le Mont Hymette et on y soigne aussi parfois… nos animaux adespotes (sans maîtres).

“C’est comme si ne trouvaient jamais fin La peine et le chagrin des humains”, nous dit le phoque devant la mort brutale d’Akrivoula, celui d’Aléxandros Papadiamántis, cependant, mon ami Lákis Proguídis garde l’espoir : “Non finalement, ils n’y arriveront pas”.

Animal adespote. Athènes, mars 2017

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6 réflexions sur « Fête nationale, par Panagiotis Grigoriou »

  1. Bonjour Panagiotis Grigoriou, recevez toute ma sympathie…Nous aussi soyons adespotes !

    en regard de cet article,
    et parceque telle etait mon intention en me connectant sur le blog de PJ,
    Je ne resiste pas au plaisir de faire la promotion de l’emission economique nommée Angle Eco… (et j’espere pas trop deconomique !) qui passe ce soir sur france 2 , concernant le protectionnisme et la mondialisation ,et leurs effets eventuels sur la destruction ou le maintien des emplois en France…

    Ce qui m’incite à signaler cette emission ,c’ est surtout le débat de deuxieme partie d’emission qui reunira sur un meme plateau ces deux grandes figures du debat economique que sont respectivement : Pascal Lamy et Emmanuel Todd …

    et j’espère quand même un petit peu que ça va envoyer dans le ventilo ! que les protagonistes vont sortir les presse-purée ! ( j’avoue que c’est un peu mesquin … si les échanges restent tempêrés peut-être n’en seront-ils que plus éclairants ? )

    constatant que je fais partie d’une France « populaire » qui suit lentement la même trajectoire d’exclusion économique et politique que la Grèce,

    ( peut-être faut-il mieux parler d’inclusion ?… de réclusion ?…)

    je pense que dédiaboliser des termes, des perspectives , comme  » protectionnisme  » ,  » souveraineté économique « ,

    ( tombés opportunément dans l’escarcelle du front national ou de l’inquiétant Monsieur Trump )

    peut-être est-ce une façon opportune et réaliste , régulationiste, d’un peu faire pièce à cet écroulement social et politique dans lequel nous sommes pris… du fait de la mise en compétition  » social-darwinienne  » planétaire des « populations »… que nous imposent les organisateurs du « libre échange »…

    ET j’espére que monsieur Vigneron ne va pas amalgamer cette opinion qui se voudrait raisonnable… avec le délire anti-cosmopolite , antisémite, qui animait l’extrême droite et sans doute aussi une partie de la gauche ,avant et pendant la deuxième guerre mondiale…

    Procédé de » l’amalgame » particulierement répugnant, qu’utiliserent historiquement dans le passé, tous les valets dictatoriaux au cours de leurs procés politiques … et cela me désole d’avoir à le rappeler ici .

      1. à Vigneron,

        Oui , je crois comprendre un peu le pourquoi de votre commentaire sybillin , ainsi que votre lien internet…pour tout vous dire ,je ne suis pas trés à l’aise que ma « position » politique voisine de si prés celles d’autres que je ne saurais soutenir sans bargouiner, telles celles de l’upr ou du m’ pep ( au moins pire ), ma reference  » raisonnable » c’est celle de Emmanuel Todd , que les confusionnistes anti-confusionnistes qualifient de « chauvine » ( faute de mieux) tout en ignorant peut-être qu’ainsi , ils se disqualifient eux -mêmes d’un simple point de vue intellectuel et\ou moral , et c’est bien dommage…

        mais c’est leur probleme de militants politiques, pas specialement enclins à faire lucidement la part des choses…

        Ce qui me consolera ( maigre consolation peut-être..) c’est la premiere declaration de E Todd face à Pascal Lamy…:  » à partir du moment ou les etats-unis optent pour le protectionnisme, la seule possibilité de la France c’est d’être suiviste »

        De tout ceci, l’histoire jugera, peut être avec pas trop de sévérité ( j’espére…) ce ne sera sans doute pas la premiére fois que les si facilements rustrissimes militantissimes se verront contrits et gros gens comme devant…
        mais cette probabilité n’a jamais découragé les facheux à calomnier d’abord ( pas toujours ) et refléchir ensuite..
        .il suffit, lorsque le vent tourne, de changer de discours..
        .comme le disais si bien coluche : » attention ! les mouches ont changés d’ânes !… »

  2. Bonsoir,

    C’est ainsi, les gens du Nord pensent que ceux du Sud, se la coulent douce. Le sud de l’Europe, pour eux c’est les vacances.
    Il n’y a pas là en haut, cette douceur de vivre qu’on rencontre ici ; quelque part, ils sont jaloux.
    Le soi-disant modèle allemand imposé aux pays du sud de l’Europe est une aberration ; ce sont des mondes très différents.
    Vivre sous un climat où il fait la plupart du temps beau pour eux, ça ne peut pas être très sérieux.
    Mais ce n’est pas vrai, on travaille tout aussi bien ici qu’ailleurs, de nature on est moins stressé, c’est tout. Quoique le stress a aujourd’hui bien d’autres raisons, le système actuel ayant pour le moment des allures démentielles.

    Votre style est beau, doux amer, nostalgique et vos articles très intéressants. Et je suis heureux que vous ayez ouvert celui-ci (d’article) aux commentaires, ici.
    Mais j’en déplore la rareté de ces commentaires et m’en demande le pourquoi.
    Dans la ville où je vis, ici sur les bords de la Méditerranée, je pense souvent à la Grèce ; quelque part on y trouve les mêmes maux, mais aussi, surtout quand on vient d’un pays froid, cette lumière, cette chaleur, les oliviers.

    Bien à vous

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