L’Humanité Dimanche – « Se débarrasser du capitalisme avant qu’il nous tue », le 27 avril 2017

Le texte complet :

« Se débarrasser du capitalisme avant qu’il nous tue »

Paul Jorion

Anthropologue, sociologue, formé aux mathématiques appliquées par l’enseignement de Georges-Théodule Guilbaud, Paul Jorion a finalement fait une carrière dans l’intelligence artificielle puis dans la finance. Pendant 12 ans, il a travaillé aux Etats-Unis dans le secteur du prêt immobilier. Il était donc au cœur de la tourmente au moment de la crise des « subprimes ». Et l’avait annoncée dans son livre «Vers la crise du capitalisme américain ? », publié en France en 2007 mais écrit 2 ans plus tôt. Aujourd’hui, Paul Jorion semble marier le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté.

HD. Votre livre « Vers la crise du capitalisme américain ? » a été publié en France en 2007. Ont suivi « Le capitalisme à l’agonie » en 2011 et aujourd’hui « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie ». Que traduit l’évolution de ces titres ?

PJ. Le premier livre annonçait la crise. Pendant deux ans, le manuscrit n’a pas retenu l’attention des éditeurs. Pour moi pourtant, grâce à mon travail dans la banque et ma formation d’anthropologue et de sociologue, c’était clair. Je suis allé voir dans les recensements qui recourait à ce type de prêt. J’ai fouillé dans les lois américaines, dans l’histoire des faillites personnelles. La crise des « subprimes » n’aurait sans doute pas eu lieu sans une modification tout à fait malencontreuse de la loi sur les faillites personnelles, sous la pression des milieux d’affaires. Jusqu’à cette réforme, le système américain donnait une seconde chance aux particuliers endettés, en remettant le compteur à zéro.

L’évolution des titres de mes livres traduit le fait que rien n’a été fait pour éviter de nouvelles crises. Le capitalisme est agonisant. On ne sait pas très bien combien de temps va durer cette agonie. Mais il est clair que tel qu’il est maintenant, le capitalisme détruit la capacité de la planète à nous accueillir.

HD. La finance est l’une des menaces ?

PJ. La finance est dangereuse en particulier du fait de sa prétention de se situer en dehors du cadre de l’éthique. Deux choses se complètent. D’abord le principe du versement des intérêts et des dividendes. Quand il est imposé à des consommateurs qui doivent emprunter simplement parce qu’ils n’ont pas assez d’argent, cela concentre la richesse : ceux qui n’ont pas assez d’argent doivent payer encore plus alors que les détenteurs de capitaux accumulent l’argent. A cela s’est ajoutée l’autorisation de la spéculation. En introduisant un risque systémique inexistant jusque là, la spéculation précipite les crises. Et c’est un facteur supplémentaire de concentration de la richesse, puisqu’on va encourager les pauvres à spéculer et ils vont y laisser leur culotte. Quant aux riches, certains perdront et d’autres gagneront et donc auront davantage encore. On a là un système qui est entré dans un processus constant d’autodestruction.

Il y a eu quelques velléités de modifier ce système en limitant les activités spéculatives des banques, comme le Dodd-Frank Act aux Etats-Unis. Mais pas de tentative réelle en France, par exemple.

HD. Vous mettez en cause également le droit de propriété ?

PJ. Il se définit par trois attributs : l’usus, la possibilité d’utiliser une ressource ; le fructus, celle d’utiliser les fruits de l’objet de la propriété ; et l’abusus qui, à quelques exceptions, permet à un propriétaire de disposer comme il l’entend de la chose dont il est propriétaire. Indépendamment de savoir si la ressource en question est renouvelable ou non.

Pour une personne juridique, cet abusus ne connaît pas les mêmes restrictions que pour une personne physique. On parle d’externalités négatives : quand l’activité de l’entreprise détruit quelque chose, on ne tient pas compte des coûts réels que cela représente.

Ce système est tel que l’on atteint ce que les biologistes appellent la capacité de charge d’une espèce. Chaque espèce a besoin d’un environnement et quand elle dépasse les capacités de cet environnement à se renouveler, l’espèce finit par disparaître. Chaque année, l’humanité utilise 1,6 fois les ressources que la planète peut renouveler en un an. On ne travaille pas à faire baisser ce chiffre. Et si on le faisait, ce serait toujours dans la même logique : trouver une formule qui rapportera de l’argent à quelqu’un.

HD. L’autre difficulté, selon vous, c’est la complexité ?

PJ. Les hommes sont de plus en plus nombreux. 3 milliards au début du 20 ème siècle, bientôt 9. Et il devient de plus en plus difficile, pour un individu ou une autorité, de faire ce que l’on avait l’intention de faire et d’obtenir le résultat escompté. Les interactions sont de plus en plus nombreuses. Tout comme les voies de bifurcation possibles. 

De plus, avec la concentration des richesses, un très petit nombre d’entreprises, et à l’intérieur de celles-ci un très petit nombre de dirigeants, peuvent décider de l’ensemble. Une étude faite par l’Ecole polytechnique de Zurich en 2011 montre que 147 sociétés contrôlent 40% de la richesse totale. Et 737 cumulent 80%. 

Autre aspect de la complexité, la machine qui devient de plus en plus intelligente. Qui détruit le travail et devient plus intelligente que nous très rapidement.

HD. Sur les destructions d’emploi à venir liées à la robotisation, les études sont contradictoires. Pourquoi privilégiez-vous les plus alarmistes ?

PJ. Les optimistes invoquent un chimérique principe de « destruction créative » : la destruction provoquerait une création automatique équivalente, voire supérieure. Dans les années 1970, beaucoup de gens sont passés de l’industrie aux services. Il suffisait de formations courtes. Cette fois s’il faut remplacer des employés de banque ou des caissières en spécialistes de maintenance informatique, ce sera plusieurs années de formation. Même si le processus a lieu, il sera beaucoup plus lent. Des études sérieuses faites aux Etats-Unis montrent par exemple que dans le secteur de la maintenance et de la programmation, 1,8 million d’emplois seront créés sur les dix ans qui viennent, mais cela ne représente que 2% de la main-d’œuvre actuelle. 

Les études qui annoncent que de 30% à 70% des emplois vont disparaître sont souvent encore trop optimistes car elles sont faites sur la base de projections linéaires. Or en informatique, il peut y avoir des sauts très rapides dès que des goulets d’étranglement sautent. Les études optimistes sont celles où l’on demande naïvement à des personnes si elles sont ou non remplaçables par des machines. On considère comme allant de soi qu’une tâche simple sera facile à faire faire par une machine, alors que ce serait plus difficile pour une tâche complexe. En fait, il faut prendre en compte deux aspects : la simplicité de la tâche et le salaire de ceux qui l’effectuent. Dans les années 1990 par exemple, c’est parce que les traders coûtaient très cher que cela justifiait que les entreprises financières payèrent des gens très correctement pour écrire des programmes qui les remplaceraient.

Il est naïf également de penser qu’un poste où il faut prendre des décisions extrêmement rapides, et parfois d’enfreindre les règles qui vous sont données ne peuvent être tenus que par des êtres humains. Un ordinateur passe 2000 ordres à la bourse à la seconde, je ne connais pas d’humain qui s’approche de cela. Et les algorithmes génétiques permettent à une machine de changer de stratégie de manière immédiate.

HD. Malgré vos prévisions pessimistes en termes d’emplois, vous n’êtes pas favorable au revenu universel ?

PJ. Effectivement. D’abord en tant qu’ancien banquier, je sais que cet argent sera piqué aux gens par les banques, d’une manière ou d’une autre ! D’autre part, c’est une approche consumériste. Ce revenu serait donné aussi à des gens qui n’en ont pas besoin, qui auront tendance à le dépenser. Ce qui va tirer encore un peu plus sur la planète.

Je préfère une mesure qui n’est pas consumériste et serait à l’abri de la prédation des financiers : assurer la gratuité d’un plus grand nombre de choses. Revenir à la gratuité pour la santé, l’éducation, l’instruction, les transports locaux, le logement élémentaire, l’alimentation élémentaire…

Pour financer ces mesures, il faut une taxe non pas sur les robots mais sur tous les aspects de la mécanisation : logiciels, algorithmes, robots. Les hommes d’affaires rêvent depuis des années de se passer des salariés, mais si on leur dit « ça vous coûtera le même prix avec les machines », c’est leur utopie qui s’évanouit.

Vous appelez à sortir du capitalisme pour en venir à un socialisme authentique : mais comment passe-t-on de l’un à l’autre ?

Dans mon livre, je développe les mesures d’un programme authentiquement socialiste (faire de l’Etat providence une institution irréversible et intangible ; casser la machine à concentrer la richesse ; promouvoir la gratuité pour tout ce qui fait partie de l’indispensable ; taxer le travail des machines ;  restaurer l’interdiction de la spéculation ; etc. ndlr). Ces points n’ont pourtant pas été abordés par les candidats à la présidentielle…

Mais suffit-il d’avoir de bonnes idées pour renverser la table ? N’est ce pas aussi une question de rapport de forces ?

C’est effectivement l’erreur de Keynes, d’avoir pensé qu’en répétant inlassablement une chose vraie, elle finira par s’imposer…Une réponse m’a été proposée par un banquier, lors d’un débat organisé par Jacques Attali sur « France culture ». Le banquier me donnait raison sur tout. A la fin du débat, je l’ai interpellé dans le couloir : « vous me surprenez, si vous êtes d’accord avec ce que je propose, pourquoi les financiers comme vous ne le mettez pas en application » ? Il m’a répondu : « parce que les marchés, pour l’instant, n’ont pas encore intérêt à ce que ça bascule… »

En fait, les analyses faites par des gens comme moi sont écoutées, mais pas appliquées. Peut-être parce que le moment n’est pas encore venu. Les vrais changements se produisent en situation pré révolutionnaire…  

Vous pariez sur un soulèvement révolutionnaire ?

Ils conduisent souvent nulle part. En tout cas si quelque chose doit se produire, ce devra être d’ordre global. Les vraies mesures à adopter pour changer en profondeur le système, sur le plan climatique, technologique ou financier, ne peuvent être prises à l’échelle d’un seul pays qui donnerait l’exemple. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des choses à faire sur le plan local : restaurer l’interdiction de la spéculation par exemple. 

Vous appelez à « casser la machine à concentrer la richesse » : pour cela vous prônez l’interdiction de la spéculation ? 

C’est la première chose à faire. Il faut revenir à la définition claire de ce qu’est la spéculation : c’est le fait de parier à la hausse ou à la baisse sur le prix des titres financiers. On sait interdire ce type de pratiques : jusqu’en 1885, la spéculation était interdite en France par l’article 421 du Code pénal.

La deuxième chose à faire, c’est d’appliquer le mot d’ordre de Keynes, c’est-à-dire l’« euthanasie des rentiers ». Il s’agit de faire en sorte que le taux d’intérêt ne comprenne plus que la prime de risque, c’est-à-dire l’assurance qui protège le créancier contre la faillite du débiteur. Aujourd’hui, ce taux comprend également un profit réalisé par le prêteur. Si on applique cette mesure, cela met un terme à l’accumulation du capital.

Vous accordez une place prépondérante à la réforme du système financier, mais vous abordez assez peu la question du rapport de force au sein de l’entreprise.

Ce n’est pas exact ! Il y a une proposition dans le livre qui répond à cette critique. J’explique qu’il est indispensable de remettre en question la définition comptable traditionnelle des salaires comme « coûts pour l’entreprise », qu’il faudrait réduire ; alors que les dividendes accordés aux actionnaires et les bonus de la direction sont autant de part de « bénéfices » à maximiser.

Dans l’entreprise il y a trois types d’« avances » : les avances en travail ; les avances en capital et les avances en direction/supervision de l’entreprise. Ce qui correspond à trois acteurs essentiels : les travailleurs, les investisseurs et les dirigeants. Il n’y a pas de raison que l’une de ces parties soit systématiquement lésée. Ces parties doivent pouvoir construire des coalitions entre elles, afin de maintenir une forme d’équilibre. Cela implique, au passage, de supprimer les stock-options qui alignent les intérêts des dirigeants sur ceux des investisseurs, elles déséquilibrent les relations entre les parties et focalisent la gestion des entreprises sur le court terme. 

Vous aviez prévu, dès 2005, l’explosion de la crise des subprimes. Selon vous, à quoi ressemblera le prochain séisme financier ? 

Il était beaucoup plus facile de répondre à cette question à l’époque qu’aujourd’hui ! En 2005, il y avait moins de zones de faiblesses dans l’économie. J’avais repéré que le poids pris par le marché des subprimes constituait un danger sans précédent pour le capitalisme américain. Je n’avais pas anticipé, en revanche, l’effet de contagion à l’ensemble de l’économie mondiale. Aujourd’hui, cette possibilité de contagion s’est renforcée, avec l’interdépendance encore plus grande des différents acteurs. Mais la différence, c’est que nous n’avons plus les moyens de mettre sur la table mille milliards de dollars pour renflouer les banques comme en 2008…

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