Ce que veut dire – et ne veut plus dire – « Démocratie », par Stéphane Gaufrès

Billet invité.

Résumé : On n’a jamais tant brandi le mot de démocratie, pour caractériser non seulement le régime politique des nations occidentales, mais leur essence-même. Les élections récentes en France et aux Etats-Unis, et le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne, semblent surgir d’un univers inédit et inquiétant que rien ne nous permettait de prévoir. Nous proposons ici quelques généalogies simples pour éclairer la disparition du pouvoir politique face à la complexité de la mondialisation, et l’évaporation concomitante de la notion de « peuple ». Disparitions qui semblent vider aujourd’hui le terme de démocratie de tout son sens étymologique, et nous imposer pour l’avenir une redéfinition de l’action politique elle-même.

Comment certains individus peuvent acquérir du pouvoir sur d’autres
  1. La force physique brute pourrait être considérée comme la « loi naturelle » des premiers âges de l’humanité, mais l’observation des autres espèces que la nôtre nous montre au contraire beaucoup d’exemples de systèmes sociaux animaux coopératifs, où la force physique n’intervient que rarement entre les individus d’un même groupe. Cependant, le mythe du combat singulier, du duel à mains nues, ou à armes égales, reste ancré dans notre imaginaire. (Surtout celui de la masculinité). On le voit sans cesse renouvelé dans les récits que nous aimons à nous faire conter (films, aujourd’hui). On le voit reproduit sous forme ludique dans les compétitions sportives et les jeux vidéo. Or la solitude du héros face à « son » adversaire, qui nous est devenue familière à travers les représentations culturelles, ne correspond à aucune situation réelle de l’individu dans sa vie au sein du corps social. Le guerrier solitaire ne semble as avoir d’enfants, de père, de mère, d’amis, de femme (déjà conquise…), ni de comptes à rendre… Il n’a aucune des préoccupations principales de la plupart des êtres humains. Il n’existe pas, ou si peu.
  1. L’emprise psychologique est un moyen bien plus efficace pour un individu qui veut en soumettre un autre. Pilier de l’ordre social des familles et des clans, elle est présente à divers niveaux dans la plupart des rapports sociaux, et remarquable de nos jours dans quelques cas particulièrement saillants (gourous, leaders locaux autoritaires). Elle reste cependant liée à une relation de face-à-face, limitée, contrairement à l’invention humaine suivante, qui l’utilise, mais dont la portée est tout autre :
  1. L’union fait la force. C’est ce que savent depuis des millénaires les castes dominantes. Pour s’imposer, il suffit de constituer des cercles fermés (privés, dirait-on aujourd’hui), qui détiennent et verrouillent l’information, le savoir et l’intelligence, et par ce biais peuvent produire un discours assez sophistiqué pour apparaître comme réalité intangible au groupe dominé. Les mythes aristocratiques/héroïques et religieux ont longtemps tenu ce rôle. L’accaparement du capital n’est qu’une conséquence de ce rapport de force symbolique initial (et le nourrit bien sûr en retour). La constitution d’une milice pour préserver le statut de l’oligarchie résulte des deux précédentes : la milice est une sous-caste des dominés, à la fois achetés et séduits.

Les groupes dominants, qui ont parfois un chef charismatique qui personnifie théâtralement le stratagème (roi « protecteur du peuple » et de droit divin), ne tiennent que par une réelle coopération en leur sein, une philia aristotélicienne où l’individu est naturellement amené à faire des sacrifices pour le maintien du groupe. Les dominants sont paradoxalement ceux qui ont la capacité de se soumettre. (A leurs pairs uniquement). Un des sacrifices les plus visibles étant l’obligation de suivre des règles contraignantes de conduite, jusque dans des aspects intimes (mariage), et quotidiens (l’étiquette, et autres rites et jeux de scène, nécessaires au maintien de la fiction originelle).

La notion d’élite, la domination d’une caste supérieure, est un levier de pouvoir encore en action dans nos sociétés contemporaines : les membres du club sont objectivement mieux informés, mieux éduqués, souvent héritiers, et liés entre eux sinon par leurs convictions, du moins par leurs intérêts. Sa composition est cependant plus flottante, car aux mythes ségrégationnistes anciens, plus ou moins verrouillés par la filiation, a succédé une super-fiction qui semble ignorer tout arbitraire, dont l’origine est antique mais qui prend progressivement tous les leviers de commande, qui substitue aux ordres symboliques un ordre « calculable », parce qu’il s’intègre en équations simples, une super-fiction qui pose désormais le sceau d’une valeur échangeable au cœur de toutes les existences :

  1. L’argent. La monnaie, pour les économistes, le fric, pour nous. (La thune, le flouze, l’oseille, les soldes, la bonne affaire, le loyer, le découvert, le livret A, le salaire, la réparation de la voiture, l’impôt, la CAF, la petite retraite, le billet de train, le plein d’essence, l’eau chaude, l’abonnement internet, l’écran dans la main, l’écran sur le bureau, au mur, le cinéma, le concert, les légumes bio, les légumes pas bio, les couches, le lait, les vacances, la peur de ne pas en avoir assez, l’envie d’en avoir plus, que le voisin, le frère, l’ami, la femme, les autres, les étrangers, les immigrés, les émigrés, les Chinois, les Africains, les Suisses, les Américains, la Rolex et mon prochain jean.)

L’argent est le véritable révolutionnaire de 1789. Il est le nouvel ordre bourgeois. Voltaire spécule beaucoup et meurt très riche. L’argent « démocratise » le pouvoir des structures sociales précédentes. Il est une sacralité du nouveau régime (sous le terme de « propriété privée », dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.) Après diverses mésaventures dont celle des assignats, la banque de France, banque privée créée sous Bonaparte, scelle la victoire de la bourgeoisie d’affaires au cœur du pouvoir politique : elle possède le monopole d’émission des billets, monopole garanti par la peine de mort appliquée par l’Etat aux contrefacteurs.

Partout dans le monde, l’argent devient le référent collectif dans l’établissement des rapports de forces entre les groupes. Il permet d’organiser des groupes sociaux de plus en plus vastes, qui contiennent des millions, puis des milliards d’êtres humains. Il produit un nouvel imaginaire de la domination moins lié au combat singulier : la grosse maison, la grosse voiture, ne se battent pas entre elles. Le combat est remplacé par la concurrence.

Très vite après son émergence, cette nouvelle super-fiction apparait comme un outil imparfait pour la structuration du pouvoir des individus les uns sur les autres. Un nouvel ordre hiérarchique est rendu nécessaire au maintien de la stabilité du système : l’Etat-nation régulateur. Une partie de l’argent, pourtant sacralisé en tant que propriété privée, est socialisé par les impôts et les cotisations, qui augmentent progressivement. Un « corps social » se constitue de ce fait, par le bas de l’échelle des pouvoirs (luttes ouvrières) et par le haut (dénonciations de la misère, progressisme, socialisme). Les Etat-nations sont également les nécessaires garants de la stabilité des prix par le biais de leur banque centrale.

Dès le milieu du XIXe siècle se pose le problème d’une instance de pouvoir supérieure aux Etats-nations. Elle est rendue nécessaire par la mondialisation des échanges que requiert l’économie capitaliste industrielle, qui a besoin de compenser les différentiels d’avancées technologiques selon les pays, et surtout de se fournir en matières premières.

L’histoire du XXe siècle est l’échec tragique et historique de la création de cet échelon supérieur de la régulation politique. Colonialisme, guerres mondiales, empires, guerre froide, terrorisme… jusqu’aux néonationalismes que nous voyons se répandre aujourd’hui.

Et ce n’est plus le seul problème à résoudre :

  1. Le dernier-né et le plus inflexible des pouvoirs sur les êtres humains n’est plus humain lui-même, il s’agit de la complexité, qui se consolide au cœur du système depuis le début du XXe siècle. On en entend parler, par exemple sous la forme suivante : « L’Euro, l’Europe, la mondialisation… sont des institutions non-régulées (ou : « non-démocratiques ») et donc pleines de défauts. Mais il coûterait plus cher d’en sortir que d’y rester. » Ou la réponse d’Emmanuel Macron à Marine Le Pen : Comment vous procurerez-vous tel ou tel médicament si vous fermez les frontières ? J’ajoute : et le pétrole ? et le dernier iPhone ? et le capital des entreprises, morcelé dans le monde entier façon puzzle ? et la dette émise/achetée par/aux quatre coins du monde ? et les familles binationales ? et les réfugiés ?

Les pouvoirs institutionnels semblent de moins en moins aptes à conduire des changements planifiés, concertés, et volontaires.

On pourrait penser que l’argument de la complexité est du même acabit que la traditionnelle menace de chaos brandie par tous les conservateurs et contre-révolutionnaires, qui ont dans le passé tenté d’empêcher l’évolution des structures du pouvoir. Mais la complexité économique et sociale semble atteindre progressivement un niveau inédit, et irréversible. Les « acquis », (dont la protection sociale et l’absence de guerre ouverte), se présentent à juste titre comme un système dont la complexité rend de plus en plus coûteux et hasardeux tout changement radical imposé politiquement par un pouvoir central.

Le « kratos », (pouvoir) du mot « démocratie » pose donc déjà problème, avant même de commencer à analyser son articulation avec le peuple, « demos ». Peut-être que nous jugeons les élections en France comme une mascarade médiatique, mais il y a une chance pour que nous découvrions derrière, si nous en faisions le tour, non pas un « état profond » caché de l’oligarchie, mais… rien. Le mur nu d’une complexité intérieure et géopolitique qui n’est plus à la portée d’un quinquennat. Une absence, une impossibilité fondamentale du pouvoir politique.

Le peuple introuvable : l’inspiration politique occidentale a perdu son objet
  1. Le « peuple » de la démocratie moderne s’invente au XVIIIe siècle sous une forme qui n’a rien avoir avec la Grèce antique ni avec la radicalité élitiste de Voltaire, mais bien plutôt avec la pietà « Il est manifestement contre la loi de nature […] qu’une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. » (Rousseau, conclusion du deuxième discours). La multitude affamée présente deux caractéristiques : 1. Il ne s’agit pas d’un groupe particulier mais d’une écrasante majorité des individus de la communauté, 2. Elle est misérable. Le prolétariat enchaîné n’est qu’une mise à jour à l’esthétique industrielle de ce projet compassionnel. L’injonction démocratique était donc simple à énoncer : le cortège ultra-majoritaire des opprimés fait valoir ses droits face à ses geôliers. Cette injonction établit de fait un nouveau statut pour chaque individu :
  1. Le citoyen. Il vote. Il fait valoir son choix. Il exprime, grâce au suffrage universel, l’intention et les préoccupations du peuple. Demos est au singulier, dans « démocratie ». Le peuple choisit, et la règle est simple : un homme = une voix. « Citoyen ! » est l’interpellation commune, sous la révolution, aux manants, aux bourgeois et aux nobles. L’égalité signifie alors très simplement le rassemblement politique des individus (les femmes attendront un peu avant d’être des individus), rassemblement qui a une visée claire : la suppression du joug de la minorité dominante. Le peuple idéalisé du progressisme démocratique est devenu politique : il prend le pouvoir pour faire respecter ses droits.
  1. Dès le début existait une ambigüité dans l’idéal démocratique, qui ressurgira pleinement deux siècles plus tard, et qui est embusquée dans un petit mot du titre de son manifeste : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Qu’y a-t-il donc de bien différent entre l’homme et le citoyen ? De nos jours, on dit droits de l’homme, on ne dit plus droits du citoyen. C’est que l’humaniste contemporain ne pense plus en termes de majorité opprimée, versus l’élite, majorité qui ferait valoir son « droit naturel » au pouvoir liée à l’égalité des individus. L’humaniste contemporain pense au contraire en termes de minorités à défendre, éventuellement contre une majorité oppressive, au nom des droits de l’homme, homme tout court, droits universels situés au-delà même de tout système politique, représentatif ou non. Et bien sûr au-delà de toute notion de « peuple ». C’est peut-être bien parce que ce peuple a tout simplement… disparu :
  1. S’il existe une multitude affamée, aujourd’hui, elle se trouve hors des frontières des pays occidentaux, hors du champ de compétence, donc, de nos « démocraties ». Elle ne fait pas souvent la une du journal de vingt heures. (Il ne s’agit pas de nier la misère dans nos pays, mais de constater qu’elle n’est plus majoritaire). Notre humanisme politique historique, fondé sur la souveraineté de l’Etat représentatif limité à la nation, se trouve donc privé de son objet d’étude, qui ne se situe plus à l’intérieur des frontières nationales. C’est ce qui explique l’émergence du « droit d’ingérence humanitaire», et de ses guerres d’occupation, qu’il ne faut pas voir comme un nouveau projet impérialiste, mais une tentative de réplique, désormais hors-sujet, du principe énoncé par Rousseau.
  1. C’est ce qui explique aussi l’intention profonde des promoteurs progressistes de la construction européenne: être le prototype d’une régulation politique mondiale. Mais l’Europe s’est construite sur un mythe infécond et pauvret : celui de la « liberté des échanges ». Jamais l’Europe n’a atteint la force régulatrice qu’avaient – et qu’ont gardé- les Etats-nations. Le mythe opérationnel de l’Etat-nation régulateur reposait sur deux idées : le peuple, et la frontière, qui fournissaient le cadre de sa « coercition légitime » sur les individus. C’est uniquement dans ce cadre qu’étaient permis les affrontements d’individus et de groupes, engagés politiquement ou syndicalement. La réalité des évolutions culturelles et démographiques fait plus que jamais tanguer cette catégorisation et laisse les protagonistes éparpillés, sans ligne de combat fédératrice. Les cris de ralliement doivent être traduits en plusieurs langages. Le projet « économique » transnational européen porte la responsabilité d’avoir tenté de profiter de l’affaiblissement des Etats après la guerre pour établir un braconnage généralisé, et non pour remplacer ceux-ci à une hauteur humaine : celle du cœur.

Ce projet s’est trouvé également en concurrence avec une autre proposition, plus ancienne et plus-sûre d’elle-même :

  1. Dollars. Il est un groupe humain qui semble avoir, au XXe siècle, consolidé son statut de « peuple », c’est celui des citoyens des Etats-Unis d’Amérique. On a souvent présenté l’argent-roi et le consumérisme comme les valeurs de cette nouvelle civilisation. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel argent. Le « vrai » dollar, celui qui a construit le peuple américain après les crises et les guerres, naît en 1944 des accords de Bretton Woods, qui en font la monnaie de réserve internationale. Ce dollar-là est la vraie victoire américaine de la seconde guerre mondiale, et son butin pour les décennies à venir. Le peuple américain possède des prérogatives exclusives (d’émission de monnaie, entre autres) sur cet outil qui est utilisé globalement, et prélèvent donc de fait une taxe invisible sur tous les échanges internationaux. Le peuple américain est bien loin de la multitude affamée. Il est plutôt l’actionnaire de l’entreprise la plus rentable de l’histoire de l’humanité. Il est élastique et ouvert à l’immigration, mais très inégalitaire sous sa bannière de billets verts. Le peuple américain est acheté, et c’est naturellement que ses membrent revendiquent plus qu’ailleurs cette liberté solitaire qu’est celle de l’acheteur. L’iniquité évidente de ce système pour les ressortissants des autres pays est compensée symboliquement par l’injonction généreuse que porte la société américaine : vous aussi, devenez Américains !

L’actualité récente semble nous suggérer que ce modèle est en perte de vitesse.

Quel peuple reste-t-il ? Quel peuple nous reste-t-il ? Il devrait surgir en chacun de nous une réponse évidente et immédiate à cette question. Pour ma part, je n’en ai aucune.

Conclusion

Je ne veux tirer de ce qui précède qu’une conclusion simple : s’il n’est plus ni pouvoir politique, ni peuple, nous devrions humblement cesser de prononcer le mot « démocratie ».

Partager :