William Vance (1935 – 2018), par Grégory Maklès

La bédé qui a inspiré ma génération d’auteurs était, on ne va pas se mentir, excessivement belge – en particulier la bédé jeunesse, la bédé d’aventure, la policière… Enlevez Franquin, Hergé, Hermann, Roba, et mais oui, Vance, et c’est la bérézina. Tiens effectivement, je réalise qu’on en est là. On a même perdu Giraud, qui pourtant n’était pas Belge.

Vance, contrairement à tous ceux-là n’était « que » dessinateur. Et on pourrait même dire un dessinateur conventionnel. Si vous furetez dans les planches d’occasion, il y en a des caisses de planches de ces années là, par des obscurs et moins obscurs, et en général pour pas bien cher. Evidemment pour pas bien cher, il n’y aura pas Vance.

Du code dans le réalisme en bédé : comparez les cases 1/3 et 2/1, ou 1/6 et 2/2. Puis relisez la page 22 du Bescherelle, il y aura interro.


Parce que Vance, il n’était pas là pour épater le jeune étudiant en art avec des traits de génie hallucinés. Il avait une meilleure corde à son arc : dans sa branche, c’était lui le patron. Il racontait une histoire réaliste pour le plus grand public mieux que n’importe qui. Et donc voilà, il a déroulé.

Jeune, je me moquais de ses personnages toujours de face ou de profil, presque jamais de trois-quarts. Je m’imaginais qu’il faisait ainsi par limitation technique (vous pouvez vous moquer ; vous devriez, en fait). Même s’il y avait une part d’optimisation pour l’encrage à suivre ces cadrages stricts, je réalise aujourd’hui à quel point c’était profondément nécessaire, et très bien vu de sa part. La bande dessinée par rapport à tout le reste, c’est l’extrême lisibilité, plus que ce qui est photographique, plus que des mots qui sont un véhicule incomplet quand une grande partie de notre pensée est visuelle avant d’être linguistique.

La mécanique qui fait que les tout petits sont attirés par des contrastes forts, que nous sommes capables de reconnaître un ami au loin dans une foule à sa silhouette, que nous regardons les yeux des humains que nous croisons avant tout pour jauger de l’hostilité de l’environnement, ne s’exprime nulle part aussi fortement qu’en bédé. En bédé où les yeux sont dessinés non comme ils sont, mais selon des archétypes que nos cerveaux comprennent instantanément alors que parfois ils sont bien différents du monde réel. Pourquoi ? Je ne sais pas mais ça établit au moins que notre cerveau codifie le visuel avant de penser avec.

La bédé parle donc directement en code visuel. En figeant ses cadrages, Vance a utilisé un procédé essentiel pour tous les auteurs réalistes tout en parlant directement au cerveau du lecteur. Là où une page de Blueberry (qui impressionne pour d’autres raisons) vous demande sans arrêt de vous balader dans l’illusion du volume avant même de vous permettre de suivre l’histoire, là où les peanuts demandent, y compris aux gens qui n’ont pas le goût des fantaisies visuelles, de croire que ceci est un chien et ceci un petit garçon, Vance a développé un langage graphique universel. N’importe qui peut regarder, comprendre et apprécier ses cases du premier coup d’œil. Et le tout se lit aux petits oignons.  Vance n’était pas le genre d’auteur qui plaisait forcément le plus aux esthètes, mais il a toujours été respecté même dans ce milieu là. C’est qu’il n’y avait jamais rien à lui reprocher.

Les éditeurs, eux, le respectaient beaucoup. Parce que du côté des ventes aussi il n’y avait rien à reprocher.

Les lecteurs ont acheté tout ses albums sans rouscailler, non par admiration de Vance, mais parce qu’ils voulaient savoir si oui ou non XIII avait tué le président Sheridan.

Au revoir donc, monsieur Vance, né si j’en crois wikipedia William Van Cutsem à Anderlecht, quartier de Bruxelles, Belgique, terre de bédé. Et mort de façon tout aussi habituelle en Espagne, terre des gens qui préfèrent que le dernier tome de la série se passe au soleil.

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