8 réflexions sur « « Entre Pigalle et Blanche, à moins que ce ne soit entre Blanche et Clichy… » »

  1. Manifestation dense mais tranquille en province, dans la norme syndicale.
    https://vimeo.com/377619573
    Nous nous sommes fait traiter de moutons par un gilet jaune parce qu’à un carrefour menant à l’hyper-centre commerçant, le cortège a continué sa route au lieu de forcer le barrage gardé par moins d’une dizaine d’agents.
    Je ne vais pas lui jeter la pierre. A suivre…

  2. Pour l’abolition de la retraite !

    Mon père a attendu toute sa vie sa retraite pour, disait-il, pouvoir enfin faire ce qui lui plaisait. Il n’a pu « profiter » de sa pension et de son temps que pendant quelques mois… Ceci pour souligner que si on ne peut pas profiter de la vie avant l’âge de la retraite, ce n’est pas après que cela sera vraiment possible.

    La retraite est une vaste escroquerie, un miroir aux alouettes, le colifichet que l’on agite aux salariés pour les aider à supporter une réalité économique quotidienne de plus en plus vide de sens pour une majorité d’entre nous. La retraite n’a jamais consisté en une « récompense » d’une vie de labeur et de renonciation : elle ne consiste au final qu’à prendre acte qu’au-delà un certain point la « machine humaine » n’est plus assez rentable, plus assez fiable, plus assez souple, que son taux de pannes devient contre-productif… Ce n’est pas un hasard si l’âge de départ à la retraite correspond en gros à l’espérance de vie en bonne santé…

    Ce qui se joue aujourd’hui dans ce dernier projet en date de réforme des retraites, c’est la détermination de ce seuil de compromission entre les besoins en main-d’œuvre des grands acteurs de l’économie et la soutenabilité de sa charge financière pour les finances d’Etat : la qualité de vie résiduelle des laissés pour compte de cette mécanique infernale n’est bien sûr que la cinquième roue du carrosse. Son objectif est on ne peut plus simple : il s’agit de réduire les coûts sociaux globaux de ce poste comptable sur le dos des bénéficiaires individuels en enrobant le tout dans un pseudo discours égalitariste et sous de faux oripeaux universalistes pour faire passer l’amère pilule.

    Chaque euro cotisé donnerait les mêmes « droits » à chacun : l’arnaque est bien entendu ici que chacun n’a pas le même nombre d’euros, et que donc ce mécanisme ne fera que renforcer et aggraver pendant la retraite les insupportables niveaux d’inégalités de la période dite active. L’explosion de la précarisation des emplois ne fera mécaniquement que plomber les « droits » disponibles en fin de parcours.

    Mais tout cela n’est pas le plus grave : le scandale de la retraite est ailleurs. En effet celle-ci est présentée comme une sorte de « libération » ou de « récompense » alors qu’elle ne fait qu’aggraver et radicaliser tous les processus d’exclusion sociale déjà à l’œuvre dans la vie dite active. La mise sur la touche des « vieux », palpable pour les retraités, est cependant un processus qui commence très longtemps avant, et je serais tenté de dire dès le début de l’entrée dans le salariat (salariat standard ou auto-salariat au rabais dans ses diverses formes plus contemporaines). L’exclusion du retraité de la vie sociale n’est en fait que le revers pervers de la privation de vie sociale du salarié. Que les salariés partagent en commun cette privation ne peut pas vraiment être considéré positivement comme vie sociale…

    Entre deux maux, sans doute vaut-il mieux être à la retraite qu’au boulot. C’est du moins mon avis – et ma situation. Mais la retraite n’est pas un « droit », c’est, ou ce devrait être vécu comme un infamant solde pour tout compte d’une vie spoliée. Le compte n’y sera jamais. La retraite ne compensera jamais le temps perdu, le temps volé, le temps détourné pendant les plus belles années de notre existence au service de la marchandisation de tout et de tous.

    Accepter le principe de la retraite, c’est accepter le principe du découpage arbitraire de nos vies, c’est accepter que nous ne soyons pas maîtres de la dimension sociale de nos existences, c’est accepter ce marché de dupes selon lequel il y aurait une quelconque équité à échanger la sueur de nos meilleures années contre le temps sans véritables moyens de nos plus ou moins poussives, toussives, dernières années.

    Le concept de « droit à la retraite » est aussi horripilant et crispant que celui de « droit au travail » : ces « droits » ne sont au final que des conventions qui institutionnalisent un rapport de force donné, et provisoire, entre les intérêts complémentaires des acteurs économiques. Discuter du caractère économiquement raisonnable et soutenable du montant des retraites, comme du montant des salaires, c’est nécessairement tresser la corde avec laquelle on sera pendu.

    Ce qui est ici en cause ce n’est pas le montant les retraites ou des salaires, c’est le contenu de la vie que l’on accepte d’avoir en échange de ces montants, c’est le contenu de la vie auquel on renonce en échange de ces pauvres compensations. La question qu’il faut se poser est celle de savoir quelle vie est rendue impossible par l’existence du système des salaires et des retraites, du fait même de leur existence, et non pas de la plus ou moins grande faiblesse de leurs montants.

    Derrière ce projet de réformes des retraites, par-delà son aspect comptable, ce qui est en cause c’est la tentative de créer un nouveau consensus politico-économique. Il s’agit d’acter dans les réformes institutionnelles en cours, dont celle des retraites, la fin idéologique des dites « trente glorieuses », fin idéologique qui n’est que le pendant de la disparition effective de l’organisation fordiste du travail qui avait atteint son apogée à cette période. Les derniers grands contingents de travailleurs qui ont encore connu cette époque viennent d’ailleurs ces derniers temps d’accéder à la retraite…

    La perte d’influence des syndicats et des partis politiques, amorcée il y a une quarantaine d’année, débouche aujourd’hui sur un no man’s land historique qui met aux prises un capitalisme sans projet (le néo-libéralisme a sombré dans la crise de 2008), caractérisé par ses seuls soucis de rentabilité à très court terme, et un corps sociétal orphelin de tous ses repères passés. Ce serait à mon sens une très grave erreur d’opposer un capitalisme idéologiquement puissant à une société idéologiquement anémiée : les deux sont nécessairement de même niveau. C’est pour moi un impératif dialectique.

    Le projet de retraite défendu par le pouvoir ne peut pas être fondamentalement attaqué sur des bases comptables, ni non plus en cherchant à réactiver l’esprit du CNR (Conseil Nationale de le Résistance) avec ses impératifs de solidarité et de partage entre générations, fondement du principe des retraites par répartition. : son socle sociologique et industriel a disparu pour l’essentiel.

    Ce projet a pour ambition de faire bouger les lignes, dans la continuité des récentes « lois travail ». Il s’agit d’essayer de réorganiser la société en positivant la technocratie comme remède au vide politique. Ce projet nécessite donc de gommer toutes les références aux anciennes socialités collectivement vécues : d’où le remplacement du principe de solidarité issu d’un collectif partagé, par celui de droits abstraits économiques (1 euro cotisé etc.). L’enjeu semble bien être d’abord idéologique, puisque le gouvernement semble prêt à lâcher tout le lest nécessaire quant à son application dans le temps : s’il réussit à faire passer son principe, l’organisation de la disparition des solidarités anciennes, il est vrai que plus grand chose ne pressera vraiment à court terme.

    L’enjeu du conflit qui s’annonce est pourtant important : non pas à travers la « défense des acquis sociaux » comme prétendent nous le servir une fois de plus les syndicats, mais plus fondamentalement par la définition active de la place souhaitable des humains dans ce monde déboussolé, place souhaitable de plus en plus visiblement en contradiction avec la défense des statu quo salariés. Même pour « sauvegarder » un minimum de ces anciens acquis à défaut de mieux, cela ne pourra se faire qu’en affolant le pouvoir en portant le dissensus social sur un autre terrain que celui de l’économie : celui du (non-)sens de la vie avant, pendant et en-dehors du travail, plutôt que sur le degré de préservation de la capacité de consommation des retraités après leur mise au rebut.

    Nous sommes confrontés au paradoxe suivant : si le capitalisme ne peut survivre sans remettre en cause les statu quo salariés, la critique du capitalisme passe également par leur remise en question, mais bien entendu, nécessairement, sur d’autres bases.

    Dans une vie digne d’être vécue, la notion de retraite ne devrait avoir aucun sens.

    Louis – Colmar, le 2 décembre 2019

    1. @ Pedro Laflor, cher Louis,
      Je trouve votre texte particulièrement intéressant et pertinent. Vous prenez de la hauteur sur ce sujet et votre analyse est intelligente.
      Vous en donnez une clé qui explique mon jugement subjectif sur ce texte de prime abord provocateur : vous êtes retraité et comme je le suis aussi je peux partager vos sentiments sur les vies spoliées, les temps perdus…
      J’ai l’intuition qu’une révolte à venir importante pourrait être celle des cadres (juste en dessous du plafond de verre) qui oseront comprendre que leurs vies remplies de fausses responsabilités, stressantes et hyper-contrôlées n’ont aucun sens…

      1. La révolte contre le non sens de la vie – on refait Mai 68 là et c’était plutôt l’apanage des étudiants cette affaire – un âge où le rêve n’est pas encore ensevelie sous le poids du réel –
        Non une révolution ne se lève pas sous le coup d’états d’âme, mais quand la vie devient survie.
        Alors le texte de M Laflor est brillant dans l’exposition d’une critique plus large du système socio-économique – mais de là à exprimer: « le scandale de la retraite est d’aggraver et radicaliser tous les processus d’exclusion sociale  » puis « la retraite n’est pas un « droit », c’est, ou ce devrait être vécu comme un infamant solde pour tout compte d’une vie spoliée  » ça fait quand même mal à la tête quand on pense qu’il y a + de 4.5 milliards de personnes qui vivent encore sans aucune protection sociale avec un quotidien bien pire que celui de nos cadres et même de nos couches populaires, aussi l’accès à une retraite serait certainement accueillie comme une atténuation aux affres qu’ils endurent pour subsister plutôt que comme une obole lâchée avec condescendance à leur triste figure.
        J’entends, derrière la violence de ces assertions, la critique, juste et étayée d’un mode de vie dirigé vers un productivisme absurde et néantisant, mais de grâce ne laissons pas penser, pour ceux et celles bien moins lotis que nous, et ils sont les plus nombreux, que tant que la parousie sociale ne sera pas arrivée sur terre, toute autre attente ne sera que compromission d’un système dévolu à notre exploitation.

    2. Oui. L’égalité des « chacuns » est le contraire de l’égalité. Ils nomment cela l’équité. Et c’est, comme vous l’écrivez avec votre jolie, mais très ouverte, formule du « (non)-sens de la vie » sur le terrain de la qualité de la vie sans ministère que se joue la partie. En 2010 était sortie d’un bar parisien le slogan « La meilleure retraite, c’est l’attaque », rebelote de cet aspect politique du conflit avec l’opposition entre la retraite par points et la défense mémorielle de la retraite par poings. Un cheminot syndicaliste parlait hier, dans un débat télé insupportable, de son régime spécial comme d’une digue qui si elle cédait laisserait tout passer. Il semble que ce constat soit très partagé dans le pays. Contribuons donc à ce que dans les douleurs de l’enfantement du présent s’engendre la retraite Dettinger : la retraite par poings. Ce serait aussi contribuer à l’abolition du salariat pour y substituer les temps d’activités libres, dont la fainéantise. Pour nous encourager je rappelle que même l’omnipotent Poutine a cédé sur ce terrain-là.

    3. Un peu d’histoire… pour mettre les choses en perspective. Jadis on était sensé travailler jusqu’à sa mort. Très vieux, on gardait une chèvre, puis seulement le foyer (de braises). Très malade, on était à charge de ses descendants. Heureusement pour eux, il y avait peu de remèdes. La règle catholique imposait aux religieux de distribuer 10 % de leurs revenus aux pauvres : un peu de pain pour ceux qui assistaient aux offices. Après la révolution, devant la misère noire des travailleurs, et les révoltes (« et nous, pauvres canuts, nous allons tous nus… »), les riches bourgeois ont organisé des comités de bienfaisance qu’ils alimentaient « selon leur moyens » et distribuaient aux pauvres « méritants » (notamment pour les vieux malades) et à l’hospice /au mouroir.
      Contre cette situation de dépendance, les ouvriers se sont ligués et ont créé des caisses ouvrières, gérés par eux-mêmes pour leurs camarades, et selon des critères plus objectifs et plus partagés (des « droits »). Très vite les patrons y ont vu leur intérêt et ont alimenté ces caisses. D’où une gestion paritaire mais sans esprit de charité. Et on a pu reconnaître des droits, dont celui de s’arrêter de travailler selon l’age, et non la fin de vie !
      Maintenant, la perspective change, avec le machinisme : il faut absolument partager le travail entre les « jeunes » (22/60 ans), et mettre tous les vieux (60+) dans des taches sociales (culture, sport, prévention santé, entraide, etc.), en bénévolat, et temps partiel si on veut. Avec une allocation universelle et une allocation symbolique de bénévolat.
      (J’ai pas tout lu de votre long texte. De bonnes choses mais d’autres qui m’ont amené à ce commentaire. Je relirai ce soir. Le travail, c’est d’abord une contribution aux « taches communes de notre communauté humaine ». L’exploitation par des puissants « big men », c’est ce dont il faut se débarrasser).

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