Le Monde : Climat : « Comment calcule-t-on le montant à provisionner pour couvrir un risque ? », le 10 juillet 2020

Climat : « Comment calcule-t-on le montant à provisionner pour couvrir un risque ? »

Le spécialiste de la finance Paul Jorion explique, dans une tribune au « Monde » pourquoi les assureurs et les gestionnaires de risque se trouvent démunis pour calculer la couverture des effets du réchauffement climatique

Publié le 10 juillet 2020 à 09h30 T

Tribune. La gestion du risque constitue en tout temps un défi majeur pour le secteur financier. La capacité à provisionner à hauteur du risque objectivement couru est cruciale pour éviter le dépôt de bilan. Aussi élevé soit-il, le montant des provisions pour risque ne constitue cependant pas en soi un bon indicateur.

Souvenons-nous d’American International Group (AIG), l’assureur américain, et de ses réserves de 6 milliards de dollars, jugées faramineuses en septembre 2008 : la somme s’avéra dérisoire comparée aux 83 milliards que la compagnie fut enjointe de régler à la fin du même mois…

Comment calcule-t-on le montant à provisionner pour couvrir un risque ? On prend pour base le coût moyen des sinistres du même type dans le passé, multiplié par la probabilité qu’ils se matérialisent. Pour déterminer le montant des réserves, on opère ensuite un calcul où intervient le chiffre de la perte la plus onéreuse ayant une probabilité significative d’avoir lieu. Par exemple, si l’incendie d’un appartement occasionne en moyenne des frais d’un montant de 15 000 euros et que la probabilité annuelle d’un tel sinistre est de un millième, 15 000 × 1 millième = 15 euros par appartement, montant qui sert de base de calcul à l’établissement de la prime.

Le complexe calcul des probabilités

Pour évaluer la probabilité d’obtenir 12 par le jet de deux dés, il faut combiner les chances d’avoir un 6 sur chacun des deux dés : 1/6 × 1/6, soit une chance sur 36. Mais la chance, ou plutôt la malchance, de voir un appartement incendié n’est pas « équiprobable » – comme c’est le cas pour chacune des faces d’un dé (non pipé) – du fait qu’une multitude de facteurs indépendants les uns des autres interviennent.

La probabilité est donc ici une « idéalisation de la fréquence observée » : plus la taille de l’échantillon est élevée, plus la probabilité établie à partir de la fréquence sera proche de la probabilité effective (c’est la loi des grands nombres).

Pour connaître la probabilité d’incendie dans un appartement sur une année, il faut donc observer le plus grand nombre possible d’appartements, et s’ils ont souffert d’un incendie dans l’année. Et pour évaluer correctement le coût moyen d’un sinistre, il faut avoir eu connaissance du plus grand nombre possible de sinistres et savoir combien chacun a coûté, car plus les données seront nombreuses, plus les cas exceptionnels seront noyés dans la masse, et plus l’évaluation sera proche des frais réels d’un nouveau sinistre.

Extrapoler le futur en fonction du passé

Tout va bien pour ce genre de calcul tant que le coût d’un sinistre et la proportion d’incendies demeurent constants. Si le coût d’un sinistre a augmenté au cours des années récentes, ou si leur fréquence est en hausse (en situation de guerre par exemple), les choses se compliquent. Nous extrapolons en effet sans difficulté pour un futur dont nous savons qu’il ressemblera comme un frère au passé : nous parlons alors de « faire des projections » (dans le futur). Mais si nous savons déjà que le futur sera très différent du présent, nous sommes passablement désarmés.

Entrent en scène maintenant le réchauffement climatique et la montée des eaux. Comment faire désormais le calcul des provisions à constituer ? Très difficile à dire, puisque selon les spécialistes, la dernière fois que le problème s’est posé, c’était il y a 800 000 ans, et que les assureurs n’étaient pas là pour récolter des données sur les dégâts occasionnés et calculer la probabilité d’un nouvel accident…

Jusqu’ici, dans un contexte d’avenir apparenté au passé, nous nous satisfaisions de calculs du genre « multiplier par 3 l’écart-type (c’est-à-dire la variabilité moyenne de chaque donnée par rapport à la moyenne) de la distribution des sinistres enregistrés », ce qui permet (si le hasard est « normal », au sens statistique du terme) de couvrir comme réserves le coût de la quasi-totalité des cas à venir. Mais cela n’offre aucune indication utile si les sinistres futurs sont très différents de ceux du passé.

Réflexions pour les gestionnaires du risque et les actuaires

Que faire alors ? Quelques approches sont connues. Si l’avenir ne s’annonce pas trop différent du présent, il est possible de « pondérer » : attribuer aux années récentes un poids plus élevé dans la prévision. Mais c’est alors « au pifomètre ». Il est possible aussi de supposer que le hasard a cessé d’être « normal » pour être devenu « leptokurtique » (davantage de stabilité absolue, mais aussi de cas exceptionnels). On peut aussi tenter de dégager une tendance du changement observé et supposer que le hasard demeure « normal », mais en se déplaçant au sein de la tuyère que dessine la tendance.

Il est possible encore de recourir à des prédictions tenant compte des différents facteurs de changement indépendants et de leur évolution plausible dans le temps : c’est le principe des « simulations de Monte-Carlo », qui permettent d’articuler les prédictions autour de scénarios apparaissant les plus probables. Quoi qu’il en soit, il est crucial de faire plancher sans tarder sur la question les gestionnaires du risque, les actuaires et autres valideurs de modèles financiers, en sollicitant leurs recommandations pour les appliquer toutes affaires cessantes.

La Banque des règlements internationaux, la « banque centrale des banques centrales » semble une excellente candidate pour coordonner un tel effort. D’autant qu’elle a lancé l’alerte sur la question dans un rapport au début de l’année 2020 (The Green Swan. Central banking and financial stability in the age of climate change, Patrick Bolton, Morgan Després, Luiz Awazu Pereira da Silva, Frédéric Samama, Romain Svartzman, BIS-Banque de France, janvier 2020).

Paul Jorion (Economiste et anthropologue, Université catholique de Lille)

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9 réflexions sur « Le Monde : Climat : « Comment calcule-t-on le montant à provisionner pour couvrir un risque ? », le 10 juillet 2020 »

  1. Ne faudrait-il dans ce cas, une loi empêchant les banques de se couvrir du risque par des assurances afin de s’autoriser à faire n’importe quoi; ne faudrait-il pas étanchéifier le monde de l’assurance de celui de la banque; s’il n’est pas légitime d’autoriser les banques à spéculer, n’est-il pas légitime a contrario d’autoriser les assurances à spéculer (à condition d’abonder avec les sommes perçues, un fond de garantie) pour se couvrir de l’improbable. Ne faudrait-il pas imposer aux grands acteurs économiques qui se couvrent par une assurance, de provisionner en partie seulement l’improbable insolvabilité de l’assureur en cas d’accident…Enfin ne faudrait-il pas imposer le rachat du risque de l’assureur en faillite, façon mutualisation, aux autres acteurs de l’assurance encore debout, sans leur laisser le choix de ce qu’ils achètent (une façon de les faire s’assurer entre eux et surtout de les faire se surveiller…).
    Quant aux statistiques, il semblerait que rien ne soit clair, même pour un esprit éclairé… voir la vidéo ci-dessous
    « La plus grosse confusion des sciences : la p-value !! Bayes 9 »
    https://www.youtube.com/watch?v=jy9b1HSqtSk

    1. Je ne lis pas dans cette vidéo que « rien ne soit clair, même pour un esprit éclairé », ce qu’il dit c’est

      1° que ce qu’il vient d’expliquer paraîtra compliqué à beaucoup de gens (il ne veut pas blesser ses vidéospectateurs peu matheux),

      2° que beaucoup de gens qui se croient éclairés, ne le sont en réalité pas et ignorent des choses élémentaires en statistiques et en théorie des probabilités (cf. actualité phocéenne).

      Ce qui est expliqué là, c’est ce qu’on apprend dans un bon cours de statistiques, disons de trente heures ou plus.

      Je vais en profiter pour faire un test :

      Si vous êtes médecin, et que vous ayez regardé cette vidéo :

      1° Est-ce que vous avez appris quelque chose (y avait-il un contenu neuf ?)
      2° Vous avait-on enseigné comme une vérité quelque chose qui est contredit par cet exposé ?

      Merci d’avance.

      1. Il n’y a donc pas de médecin dans l’assistance . Il va falloir faire sans . Le patient n’est pas rassuré .

  2. Absolument tenir compte de https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9assurance .

    Là sera le noeud de plausibilité de couverture individuelle.

    Je n’y crois pas… ( à la couverture individuelle) sauf à rendre sa couverture obligatoire à l’échelle au moins nationale , et si possible européenne.
    Tout comme la notion de catastrophe , facile à exclure… ou tout le moins à l’inversion de preuve.

  3. L’argent, le flouze, le pognon ne peut pas porter remède aux lacunes de l’intelligence collective.
    Tout n’est pas assurable. C’est un bon critère -la non assurabilité- des risques et dégâts insupportables, par exemple ceux créés par les centrales nucléaires.

    La Nature nous inflige assez d’épreuves ( tsunami, inondations, incendies naturelles etc…) pour que nous n’y ajoutions pas ceux créés par nous. Le réchauffement climatique en est un.

    Ce doit être le sentiment ex-religieux du protestantisme dévoyé qui pense que le pognon pourrait être la bonne réponse.

  4. Le risque climatique mondial connu est de l’ordre de 600.000 milliards de dollars accumulables d’ici à long terme…

    Va donc falloir raisonner, voire même résonner, autrement en effet, mais avec l’aide de compétences que l’on a toujours pas sollicité jusqu’ici, et non celle que vous évoquez dans ce billet…

    Tic Tac Tic Tac…

    Tout ça, c’est un peu comme à Marseille, voire en France, voyez-vous ?!

    1- D’abord un ancien président français qui croit bien faire (comme c’est souvent le cas en entre soi) en présentant un illustre infectiologue français au président actuel vraisemblablement à cours d’idées…

    2- Puis on colle l’illustre au sein d’un pseudo conseil scientifique afin qu’il apporte ses propres lumières, car on espère que toutes ces lumières ainsi réunies feront pour nous des miracles !

    3- Mais l’illustre pique sa crise d’adolescence au contact de tous ces confrères, la confusion, puis l’indécision s’installent…

    4- L’illustre s’en retourne alors dans sa région d’où il déclare/clame tout maîtriser parfaitement contrairement au pays qui accumule près de 30.000 décès de la Covid-19 (une paille d’ailleurs selon certains)…

    5- La vague est quasi déclarée passée par ce même pseudo conseil scientifique qui ne s’oppose pas franchement au déconfinement, qui ne veut pas non plus verser dans la fermeté vis à vis des gestes barrières afin de ne pas entraver nos libertés… Et enfin ce soir ?

    6- Eh ! bien ce soir certains comprennent enfin que la première vague en France est loin, très loin même d’être achevée, et que quelque chose ne va vraiment pas dans ce pays, mais pas seulement…

    https://www.lci.fr/sante/coronavirus-a-marseille-le-nombre-de-cas-de-covid-19-double-tous-les-deux-jours-selon-plusieurs-medecins-2159240.html

    Ce n’est pas parce que l’on publie dans des revues, que l’on a des diplômes et aussi des titres, que l’on dispose à coup sûr de toute la science infuse nécessaire… La preuve…

    Ce n’est pas parce que l’on obtient la majorité relative, que l’on arbore la plus prestigieuse décoration de la nation tout en versant au quidam de très beaux discours, que l’on dispose à coup sûr de toute la capacité de discernement nécessaire… La preuve…

    Mais ne soyons pas dupe, tout cela ne pouvant qu’améliorer à moyen-long terme l’indice QALY de la nation !

  5. Un exemple concret :

    On découvre en Indonésie que la forêt qu’on a coupé pour mettre des palmiers à huile n’était pas seulement un terrain de jeu pour des singes, mais également la structure qui retenait le sol en cas de forte pluie.

    1,50 m de limon compacte en ville, et visiblement pas mal de victimes aussi.

    Je ne sais pas si l’évaluation du risque pourra courir aussi vite que la variation du risque, le scénariste est très inventif…

    C’est la question posée par Paul :

    Avez vous pris en compte les conséquences de la fin de l’humanité sur votre chiffre d’affaire ?

  6. Pourquoi un assureur refuserait il le risque de provisionner un risque au pif ( qui lui permet au moins de faire son beurre en situation « presque normale « ) , puisque , si ça se gâte vraiment , l’assureur en dernier recours est le contribuable ?

    Et s’il n’y a plus de contribuables , il n’y a personne auprès de qui devoir honorer son engagement . Elémentaire , mon cher Watson !

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