Le cadeau de Navalny pour Poutine, ou comment et pourquoi se jeter dans la gueule du loup, par Alexis Toulet

Par Evgeny Feldman — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=67477755

Alexei Navalny est revenu lundi 18 janvier en Russie, où il a été immédiatement emprisonné, après avoir guéri en Allemagne de son empoisonnement par arme chimique « Novichok ».

Il n’a pas oublié de ramener avec lui un cadeau pour Vladimir Poutine. Car il n’a pas été inactif en Allemagne, ni les gens qui travaillent avec lui… oh que non !

Il a publié aujourd’hui 19 janvier une enquête approfondie sur l’histoire du président russe, un film de deux heures qui est l’histoire de sa corruption, y compris des détails ignorés sur l’incroyable palais qu’il s’est fait construire à Guelendjik, sur les bords de la Mer Noire.

La vidéo est sous-titrée en anglais. Voici la traduction en français du début :

« Salut, c’est Navalny.

Nous avons lancé cette enquête lorsque j’étais en soins intensifs, mais nous avons immédiatement décidé que nous la publierions à mon retour, en Russie, à Moscou, parce que nous ne voulons pas que le personnage principal de ce film pense que nous avons peur de lui et que je ne raconterai son pire secret que pendant un séjour à l’étranger.

L’un de ces spectateurs et le plus fervent admirateur de notre travail, sur ordre de qui j’ai été empoisonné, est Vladimir Poutine. Il regarde certainement cela maintenant, et son cœur est rempli de nostalgie.

Il ne s’agit pas seulement d’une enquête, mais aussi, en un sens, d’un portrait psychologique. Je veux vraiment comprendre comment un simple officier soviétique s’est transformé en fou obsédé par l’argent et le luxe et littéralement prêt à détruire le pays et à tuer pour ses coffres d’or. C’est pourquoi c’est un endroit très symbolique pour commencer notre film.

 Je suis à Dresde, et c’est dans ce bâtiment discret que les premiers plans de corruption ont été dessinés par ceux qui allaient plus tard organiser le plus grand vol de l’histoire de la Russie. Ils vont tout simplement voler toutes les richesses nationales. Leur chef, Volodya Poutine, 33 ans, futur homme le plus riche du monde, vivait ici.

À l’époque, tout était simple et le niveau de ses atrocités correspondait à peu près au niveau de ce bâtiment. Vladimir Vladimirovitch était occupé à comment utiliser sa position officielle pour obtenir un bon magnétophone radio importé.

Mais en principe, ni ses méthodes ni son cercle de mandataires n’ont changé. C’est juste qu’avant, ils s’intéressaient aux magnétophones radio, et maintenant – aux grandes entreprises d’État.

Ils assistaient à des cérémonies et lisaient des discours. C’est juste qu’à cette époque, ils faisaient l’éloge du grand-père Lénine et juraient allégeance aux idéaux du communisme, mais maintenant ils se signent dans les églises et nous enseignent la spiritualité et le conservatisme.

Aujourd’hui, nous allons voir de près ce qui est considéré comme impossible à voir. Nous irons là où personne n’est autorisé à aller. Nous rendrons visite à Poutine et nous verrons de nos propres yeux que cet homme, dans sa soif de luxe et de richesse, est devenu complètement fou.

Nous découvrirons comment et avec quel argent ce luxe est financé.

Et comment, au cours des 15 dernières années, le plus gros pot-de-vin de l’histoire a été versé et le palais le plus cher du monde est en cours de construction. »

Il est des russophones qui étaient au courant de tout cela dans les grandes lignes et avaient idée des richesses énormes en jeu.

Et qui sont quand même estomaqués.

Les partisans de Navalny appellent tous les Russes à manifester samedi 23 janvier à 14h dans la rue principale de leur ville, pour réclamer la libération de l’opposant arrêté de manière arbitraire à l’aéroport – et dont la vie est à l’évidence menacée, puisqu’il est dans les mains de celui qui a déjà manqué de peu son assassinat.

Une interprétation de tout cela est que Alexei Navalny joue son va-tout. Il n’envisageait pas d’être un opposant réfugié à l’étranger, et de rester éloigné, de devenir un jour même étranger à son propre pays. Il sait par ailleurs qu’à partir du moment où il est revenu sur le territoire russe, il peut être tué à tout moment.

Alors il se jette dans la gueule du loup… mais avec une grenade à la main : cette enquête, probablement la plus choquante jamais réalisée sur l’homme qui aujourd’hui dirige la Russie. Et dont la corruption est tellement extrême que dans un pays dont la majorité, surtout en province, vit dans la misère, il est peut-être effectivement l’homme le plus riche au monde.

Le courage de Navalny est vraiment remarquable.

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33 réflexions sur « Le cadeau de Navalny pour Poutine, ou comment et pourquoi se jeter dans la gueule du loup, par Alexis Toulet »

  1. Salut Alexis,

    Qui ne savait pas que Monsieur Poutine est l’homme le plus puissant et le plus riche du Monde ? Il est très au dessus de n’importe quel milliardaire même le plus riche des classements, et très au dessus du plus puissant mafioso de la planète. La Sainte Russie c’est Lui carrément, en plus de sa fortune c’est lui l’Etat, c’est le Roi Soleil des temps modernes. Il n’a pas d’égal sur Terre. Seul le peuple habitant ce bout de terre sous le ciel peut le détrôner.

    Chapeau Nalvany si ça marche, c’est que tu y crois encore au peuple russe. Sinon, adieu bonhomme, mais tout tyran connaîtra sa fin.

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    1. Bonjour CloClo

      Il y a même un bruit qui court dans la Sainte Russie sur le Roi /Tsar Poutine:
      Il a la capacité de toucher puis guérir les écrouelles , c’est ce qui ferait sa popularité !!!

      Navalny a essayé et ça ne marche pas.

      1. De fait, ce qui a marché pour Navalny c’est plutôt une dose d’atropine en urgence à son arrivée à Omsk, plus un traitement de fond à l’hôpital de la Charité à Berlin.

        Comme quoi… à chacun ses méthodes 🙂

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    2. S’agissant du « Roi Soleil », et ayant visionné le film, je dirais que le luxe du palais de Poutine à Guelendjik l’emporte même sur celui des bicoques que Louis XIV fit construire à Versailles ou Pierre Ier à Saint-Pétersbourg.

      En revanche, c’est de moins bon goût – pas la peine de compter sur Vladimir Vladimirovitch pour être un mécène des arts comme Louis XIV a pu l’être. Et puis ça n’a aucun rôle de représentation diplomatique, contrairement au palais de Versailles ou à l’Ermitage – Poutine veut son luxe tout seul dans son coin.

      En somme, « tout f… le camp »… même les monarques prétentieux, c’est plus ce que c’était !

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  2. Poutine, comme son compère Erdogan, n’est qu’un parrain mafieux oligarque. Si vous voulez vous établir en Russie, il faut passer par lui et lui donner sa part. Les petites crapules dans son genre n’ont rien de nouveau en Russie. Avant lui, il y avait déjà le gang Brejnev qui se concentrait surtout sur les champs de coton d’Ouzbékistan. Le gang Poutine est allé beaucoup plus loin en pillant l’intégralité du pays.

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  3. Il faut savoir que Navalny n’est pas un agitateur gauchiste de plus, mais un nationaliste dans le genre très russe, autrement plus dangereux que les habituels opposants démocratiques. Rien que les efforts déployés pour le faire assassiner donnent une idée de la peur qu’il inspire au Kremlin.

    1. Je trouve d’ailleurs cette stratégie très bizarre.
      Poutine détient une très grande faveur du petit peuple russe nationaliste, par son discours « Make Russia great again ». (Lu un livre d’une journaliste russe/française il y a quelques années déjà). Il a donné à son Etat un rôle international et un poids économique qui ne peuvent être reniés. Pourtant le petit peuple en profite peu, et un changement de premier ministre annonçait d’urgentes mesures sociales, qui laissent sceptique. Bref un populiste nationaliste.
      Son étalage de richesse ne choquera pas ces gens-là, car ils veulent l’admirer, pas plus que le Trump (pseudo?) « milliardaire ».
      Il aurait fallu montrer que Poutine sabote les mesures sociales et les méprise, qu’il est un manipulateur sans lendemain. Ce n’est pas le cas.

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      1. La réforme des retraites de 2018 en Russie peut être résumée d’une formule : si Emmanuel Macron a tenté de faire avaler une couleuvre aux Français, Vladimir Poutine a forcé les Russes à avaler un brontosaure.

        Cette réforme n’a pas peu fait diminuer la popularité du président russe.

        D’une manière générale, sa popularité a tendance à continuer à s’effriter, en partie au moins parce que la prospérité de la majorité de la population a cessé depuis des années de s’améliorer, et reste à un niveau très bas au regard des ressources du pays. La Russie reste un pays extrêmement inégalitaire, à un degré qui pourrait faire passer les Etats-Unis comme une social-démocratie par comparaison.

        Un micro-trottoir réalisé il y a quelques temps à Moscou par un membre de l’équipe Navalny était assez révélateur – la vidéo est en ligne, mais il n’y a pas de sous-titres. Ce jeune homme se faisait passer pour un membre du parti de Poutine et demandait aux passants leur signature de soutien – ne leur coûtant rien. Il en a obtenu… trois ou quatre. Beaucoup de réactions étaient indifférentes, mais beaucoup étaient énervées voire colériques.

        Ca n’a pas la même technicité ni fiabilité qu’un sondage, et bien sûr Moscou n’est pas la Russie. Mais cela permet de soupçonner que les sondages officiels sur la popularité du président et de son parti ne reflètent pas nécessairement la réalité…

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  4. – quelle seraient les éléments de réponse du psy des lieux sur la question posée par Navalny concernant le passage en folie mégalomaniaque de Poutine ?

    – au delà du contenu de la vidéo que je ne sais pas jugé , je me suis posé avec d’autres la question de savoir ce qui pouvait pousser ou conforter un homme le plus au fait du risque encouru ( et qui vient d’échapper à la mort) , à se « jeter dans la gueule du loup  » : Inconscience  » à la russe ? audace de jeune ? opportunité de l’investiture de Biden ( le Kremlin et les USA au pied du mur ) ? Certitude messianique de son sort personnel dans l’histoire du peuple russe ?

    – un petit interview d’Edward Snowden ?

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  5. J’éprouve un certain malaise à lire ce post et à parcourir la vidéo que je le visionnerai en détail plus tard.

    La chose paraît tellement énorme que je ne vois pas très bien comment elle est possible sans fuite depuis si longtemps.
    On dirait plutôt une opération à charge très bien montée, tellement bien même qu’on pourrait peut-être penser qu’un tel film a peut-être bénéficié de compétences de monteurs vidéo tout à fait particulières. Osons même prononcer le mot : « aide(s) de puissance(s) étrangères ». Et en Allemagne, l’aide vient plutôt « de l’Ouest », de l’Otan, voire de l’oncle Sam.

    Certes, Poutine est à poigne. Ca nous choque et nous interpelle car son pays est très puissant même si les aspirations du peuple russe diffèrent des nôtres.
    Ca nous choquerait moins si on parlait d’une république bananière.
    Et laisser sortir tout cela au moment de la passation aux USA laisse rêveur quant aux intentions de l’intéressés ou de ceux qui l’aident.
    Et Navalny n’est pas un pacifiste non plus, il est du genre « russe » sanguin.

    Quant à survivre au poison évoqué dans son cas, comme dans l’affaire Skripal, il y flotte une odeur de mascarade délétère qui ferait sourire si tant de monde ne semblait prendre la chose au sérieux. Quand un état, à fortiori la Russie, décide de supprimer un gêneur, il est bien rare qu’il rate…

    Du courage ? Allons donc ! Un talent d’acteur ou de tragédien encouragé, certainement.

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    1. Vous faites bien de souligner tout cela.

      C’est la suite qui s’annonce passionnante.
      « passionnante »…? Enfin , façon de parler.

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    2. Difficile de se faire une opinion ?
      Ce film sort le jour de l’investiture Biden.

      Qui faut-il croire Navalny ou Snowden ?

      Pourquoi les pays occidentaux soutiennent tant Navalny , qui a fait une partie de ses études à Yale aux US ?
      Macron lui a proposé l’asile politique.
      Par contre ni la France , ni aucun pays occidental n’a accordé l’asile à Snowden.

      Aujourd’hui Snowden est réfugié en Russie.
      Aujourd’hui Assange est en résidence surveillée puis en prison au UK depuis 2010.

      Le Monde occidental (US,U.E,..) continue sa lutte d’influence contre le bloc eurasiatique Russo-Chinois.

      La rivalité géopolitique eurasienne n’est pas prête de s’arrêter.

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    3. Que croire ?

      https://en.wikipedia.org/wiki/Putin%27s_Palace

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Palais_de_Poutine qui appartient à Ponomarenko

      La résidence, d’une superficie de plus de 12 000 mètres carrés et de style italien, est située dans un domaine de 86 hectares sur les rives de la mer Noire près du village de Praskoveïevka,

      Que dit Navalny ?

      In the investigation, Navalny said that the estate is 39 times the size of Monaco and cost over 100 billion rubles ($1.35 billion) to construct.

      Monaco : 2,1 km2 soit 210 hectares à comparer au 86 hectares : comment est calculé son coefficient de 39 ?

      12000m2 au coût de 1,35 milliards soit un coût de 112500€ /m2 soit 10 fois le m2 de Paris

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      1. Merci pour ces précisions. On sent le montage à charge très présent, ces incohérences soulevées semblent démontrer une sorte de manipulation d’opinion. Un peu comme Maidan mais en plus feutré.

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      2. Pouah c’est d’un ringue cette bicoque. Glaciale et sans aucun intérêt. Les peintures n’en parlons pas, on dirait la collection des calendrier de la Poste en poster géant sur les murs. Nan mais sérieux c’est horrible, un vrai goût de chiotte, c’est quoi cette perspective pourrie avec deux masures dans le champ de vision à droite ?

        Quel looser ce Poutine !

        1. Difficile de faire un estimation sans connaitre les limites de propriété ( terrain gratuit ?) , le marché et les facilités locales pour les matériaux et artisans ( distances de transport ) , état initial ( réseau d’eau , de communication , assainissement , énergie électrique , protection des berges et aménagements en mer ) , qualité des matériaux et coût, coût du « bâti » proprement dit . d’approvisionnement , finitions intérieures , équipements divers type local vidéothèque , sauna , piscine , « abri anti -atomique » ?….

          A propos on attend un peu l’estimation réelle du coût de reconstruction de Notre Dame . « L’ordre de grandeur » devrait être comparable dans la fourchette 1 à 2 .

        2. J’ai écouté à peu près en entier.
          Le côté « multiplicatif » du capitalisme est expliqué par les systèmes familiaux de Todd, si j’ose dire.
          Quand on a 3 amantes, qu’on entretient par de luxueux appartements, on a aussi 3 belle-mère qu’il faut entretenir, etc.
          (puis 6 fils et filles, itou, et pour ce clan, de quoi s’amuser, qui un yacht, qui une prébende…)

          Les 100 milliards de rouble, c’est pour l’ensemble :
          (1) Le palais ordre de grandeur 17 000 M², (2) les vignobles de l’ouest avec de « petites » exploitations (5000 m2) et seulement datcha de 3000 m² + solarium de 4000M² à côté., (3) de l’est avec l’exploitation géante 17 000 m².
          Je ne sais plus où il y a en plus la salle de hockey souterraine.
          Le mobilier comprend N pièces à 2 à 4 000 000 roubles chaque (20 000 à 40 000 euros), N~100 à la louche.
          Malheureusement c’est asséné de façon très condensé.
          Et puis 100 milliards de rouble redistribués sur 10 ans à 50 millions de gens, ca fait 200 roubles (2,5 euros, peut-être 8 au taux d’autrefois, voire 25 en parité de pouvoir d’achat si on transpose en France) piqués dans la poche des russes pauvres par an. C’est plutôt bas comme « taxe » , au plus du 0,3% , comparé à la mafia italienne qui demandent plutôt du « 5% » pour assurer la « sécurité » des palermitains etc.

          Le côté « coupé des serfs » est effectivement assumé, parfait retour de balancier du communisme où la logique de l’état nouveau et de l’avant -garde de son parti était sensé s’aligner avec celle des serfs et des prolétaires. Les grands « commis d’état » qui sont dans une proximité totale du pouvoir tout en restant des entrepreneurs privés (marchands ou autres) est aussi une grande tradition russe.

          Bref, je doute que la Russie ait la maturité politique pour en tirer des conséquence, surtout en l’absence d’un remplacement vertueux repérable dans le paysage politique russe.

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          1. Merci pour ces résumés précis.

            « Et puis 100 milliards de rouble redistribués sur 10 ans à 50 millions de gens, ca fait 200 roubles (2,5 euros, peut-être 8 au taux d’autrefois, voire 25 en parité de pouvoir d’achat si on transpose en France) piqués dans la poche des russes pauvres par an. C’est plutôt bas comme « taxe » , au plus du 0,3% , comparé à la mafia italienne qui demandent plutôt du « 5% » pour assurer la « sécurité » des palermitains etc. »

            Attention, l’argent accaparé par Poutine – qui a bien d’autres propriétés que ce palais sur la Mer Noire – n’est que la petite partie émergée d’un énorme iceberg. Comme l’évoque la vidéo, Poutine n’est que la tête d’un système kleptocratique qui inclut des équipes étoffées de copains qui ont commencé au début des années 1990 comme des petits trafiquants de prébendes, avant d’étendre leurs opérations à l’ensemble des richesses d’un grand Etat.

            Chacun de ces oligarques a ses propres versions de palais et résidences luxueuses, chacun sa famille élargie dont chaque membre vit dans un luxe éblouissant même aux yeux d’un Occidental aisé, sans parler d’un Russe pauvre. Certes, ils n’atteignent pas aux chiffres du maître… mais ils sont nombreux.

            Sans compter encore les « équipes » concurrentes de copains et de coquins, qui ont certes mis un genou en terre puisque c’était Poutine qui avait pris le pouvoir, mais dont beaucoup n’ont pas disparu – seules ont été abattues celles qui se sont mêlé de concurrencer le maître sur son terrain de prédilection la politique, par exemple celle de Mikhaïl Khodorkovski. Mais pourvu qu’on ne prétende pas avoir une influence politique… on peut profiter de ce que l’on a su accaparer à partir de la « décennie folle » des années 1990.

            Ne pas oublier encore que la richesse de l’économie russe repose avant tout sur les ressources naturelles, énergie fossile, métaux etc. qui totalisent plus des trois quarts des exportations (1) Ces ressources sont très faciles à accaparer, il suffit de contrôler les grandes entreprises qui les extraient. Et c’est bien ce qui se passe… une grande partie du bénéfice de leur vente va dans les poches de quelques-uns plutôt que d’être utilisé au bénéfice du plus grand nombre.

            Tel est le système qui a pu :
            – Etre consolidé dans les années 2000 sur la base de la « remise en ordre » réalisée par Poutine – meilleure sécurité notamment, les années 1990 étaient extrêmement dangereuses – ainsi que du progrès économique permis par un certain partage du produit de l’exportation des ressources du pays – naissance d’une véritable classe moyenne. C’est que le prix du gaz et du pétrole était assez élevé, et quels que soient les prélèvements des kleptocrates, « il en restait pas mal »
            – Être maintenu dans les années 2010 malgré les protestations anti-gouvernementales de 2012 et surtout la baisse du prix de l’énergie à partir de 2014, sur la base du passage à une vision obsidionale de la position de la Russie, qui serait d’une part entourée d’ennemis, d’autre part seule à résister à un monde occidental à la fois exploiteur des autres pays et décadent. Cette vision commence à être mise en place en 2012 suite aux protestations internes, elle est évidemment favorisée par l’instabilité en Ukraine (coup d’Etat de février 2014 même si beaucoup en Occident préfèrent ne pas l’appeler par son nom) et par la guerre en Syrie. En somme : « la situation économique a certes cessé de progresser, mais notre pays est en butte à des ennemis puissants, auxquels il tient la dragée haute grâce à notre remarquable dirigeant »

            Ce système est clairement en train de s’épuiser. Oui, la Crimée a été intégrée, l’effondrement de l’Ukraine orientale a été stoppé, la guerre en Syrie a été gagnée. Mais non seulement l’économie ne s’améliore pas, les choses se dégradent (réforme des retraites, manques du système de soin…) Ceci alors que des richesses énormes continuent d’être accaparées par les dirigeants. Et alors qu’aucune alternative ne se dessine : Poutine un jour, Poutine toujours – même jusqu’en 2036, après la réforme constitutionnelle !

            Les problèmes qui s’accumulent, le manque d’alternative, l’impossibilité apparente d’un renouvellement, ont pour l’instant suscité un mécontentement réel et croissant, mais encore assez diffus et surtout sans voie bien claire pour changer les choses.

            Le pari des Russes qui veulent forcer un renouvellement, c’est de faire émerger des alternatives par la protestation, et c’est la corruption débridée de la clique au pouvoir qui suscite le plus le scandale.

            Les manifestations massives qui ont suivi le traficotage des résultats électoraux en 2020 en Biélorussie – manifestations d’ailleurs remarquablement pacifiques, bien plus que les Gilets jaunes de France ou les « BLM » d’Amérique, et d’autant plus frappantes pour le pouvoir en place – même si elles n’ont pas encore débouché sur un renouvellement en Biélorussie, ont suscité beaucoup d’espoir parmi eux. Et de crainte parmi le groupe au pouvoir ! Ce n’est pas un hasard si Navalny a été visé par une tentative d’assassinat en août de l’année dernière : jusque-là, il était considéré comme plus dangereux mort que vivant, après l’exemple de Minsk il a été réévalué comme plus dangereux vif que mort. Et depuis, les lois deviennent de plus en plus répressives.

            La suite ? Eh bien rien n’est clair…
            – La Russie est un Etat plus instable que ceux d’Europe de l’ouest : le dernier coup d’Etat là-bas c’était en 1993 (Eltsine envoyant les chars contre le Parlement) et il a réussi, le dernier coup d’Etat en France c’était le « quarteron de généraux » en 1961 et il a échoué. C’est d’ailleurs sans doute encore la crainte de l’instabilité qui fait que beaucoup de Russes préfèrent s’accommoder d’un mal connu plutôt que de prendre le risque d’un changement politique hors « voie constitutionnelle », et comme il n’y a pas de voie constitutionnelle pour le changement ! Il est sans doute pensable que le pouvoir actuel reste en place assez longtemps pour cette seule raison
            – Cependant, le pouvoir est clairement usé, il n’a pas su redéfinir un nouveau « contrat » avec le peuple russe alors que l’ancien « nous vous protégeons contre les ennemis retords » ne fonctionne plus vraiment, il n’a pas su donner non plus un certain « jeu » ne serait-ce que semi-démocratique permettant quelque alternance même en partie de façade… et il n’a même pas su définir un système pérenne, car le bonhomme Vladimir Poutine commence à montrer certains signes de fatigue voire de vieillesse assez prématurée, et si celui-là est Notre Chef exceptionnel… où est le suivant ? Nul ne connaît l’avenir, mais il est très difficile d’imaginer une telle situation perdurer jusqu’en 2036 !
            – Quel que soit le pouvoir qui prendra la suite de celui de Poutine, une chose semble claire : pas grand-chose à espérer pour les néoconservateurs américains et autres partisans du placement sous tutelle de la Russie. La Crimée ne redeviendra pas ukrainienne et les ressources énergétiques ne passeront pas sous contrôle des Majors américaines. Ni sans doute pour les partisans des évolutions sociétales occidentales : la définition du mariage comme union d’un homme et d’une femme est constitutionnalisée en Russie et elle le restera probablement
            – En revanche, peut-être quelque chose à espérer pour les Européens de l’ouest et du centre ? Non seulement être contents pour eux si les Européens de l’est (c’est-à-dire les Russes) prennent le contrôle de leur pays avec un régime démocratique et redistributeur, mais encore y trouver une opportunité de les retrouver, comme Français et Allemands se sont retrouvés à partir de la « réconciliation » post-deuxième guerre mondiale… sauf bien sûr que ce serait incomparablement plus facile avec les Russes, parce que du moins il n’y a pas eu deux guerres mondiales et cinquante millions de morts 🙂 ! Il me semble que c’est le chantier que Macron a entamé en parlant d’ « architecture de sécurité commune » incluant la Russie, faisant le pari que l’évolution de la Russie dans les années qui viennent le facilitera

            (1) https://oec.world/en/profile/country/rus

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        3. J’ai regardé le documentaire. Il est certes à charge – c’est le rôle de l’accusation. Mais il ne parait pas impossible. Les 17000m2 sont cohérents avec la vue satellite. Faire un calcul du coût au m2 n’a pas de sens : il y a énormément d’aménagements extérieurs (terrassements, réseaux, voiries, pont, mur d’enceinte, aménagements paysagers++), de dépendances, souterrain, accès à la mer, un terrain de hockey,… Les vignobles et « châteaux » associés sont inclus, ainsi que les coûts de fonctionnement semble-t-il. Il est également expliqué que le palais est en rénovation du fait de malfaçons. On peut aussi imaginer que lors de tels marchés, les contrats ne sont pas négociés au plus juste. Tout ça me fait dire que le montant affiché est possible.

          Il est intéressant de voir la réaction : 45 millions de vues, 2,9 millions de « J’aime », 1 million de commentaires – je ne peux en dire le contenu, c’est quasiment totalement en russe. Mais ça ne laisse pas indifférent.

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      3. En fait quand il parle de Monaco, c’est au début (00:28:59)et il le compare avec les 7800 ha de terre, on a bien 7800/39=200

  6. Sir Navalny, à sa façon est aussi un objet volant mal identifié.
    Curieuse époque qui porte sur le devant de la scène des personnages aussi baroques, cheminant plutôt dans les ouvrages de littérature.
    Même les services de renseignement poussant leurs pions sur de possibles débouchés à consonances géopolitiques face à des troublions de ce type, doivent être comme un attelage, sur le reculoir et amenés probablement à émettre 36000 hypothèses.
    Le charme de la profession.

  7. Des accusations de corruption autour de ce « palais de Poutine » ont été déjà rapportées dès 2011. Navalny apporte des précisions sur l’histoire et l’envergure des réseaux poutiniens, le lieu et les manœuvres qui y sont liés sont connus depuis longtemps. En fait je me serais attendu à des révélations d’agissements plus récents. En 9 ans, pas de nouveaux sujets d’intérêt ? Surprenant. Vidéo à destination des occidentaux d’abord ?

    1. « Vidéo à destination des occidentaux d’abord ? »

      Mise en ligne il y a deux jours, la vidéo totalise en ce moment 42 millions de vues.

      Ceci alors qu’elle est en russe, sous-titrée en anglais seulement, et si les médias occidentaux en ont parlé c’est souvent en produisant des petites vidéos de deux minutes qui permettent d’en avoir le résumé sans se rapporter à la source.

      Je pense que la majorité de ces 42 millions de vues doivent être russes, ou du moins russophones. Et la population de la Russie c’est un peu moins de 150 millions d’habitants…

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  8. C’est en prison en russie qu’il est le plus en sécurité s’il lui arrive qqchose Poutine sera obligé d’assumer surtout avec la boule puante qu’il lui lache, partout ailleurs il peut avoir un « regrettable accident » dont Poutine se lavera les mains. En fait son comportement est parfaitement sensé, il se protège tout simplement. Tant que ses partisans n’auront pas pris le pouvoir il n’est en sécurité que sous la responsabilité de Poutine. Je vois plus du désespoir que du courage dans cet acte hélas.

    1. On peut alors dire qu’il a vraiment une chance inouïe de finir ses jours en prison , enfin aussi longtemps que Poutine , président à vie , sera au pouvoir pour le protéger comme il protège Snowden ….

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