Nous tombons du toit, et voyons que le monde est bon

Je tire mon chapeau au héros qui se précipite dans une maison en flammes pour sauver l’enfant de son voisin ; mais je lui serre la main s’il a pris le risque de perdre cinq précieuses secondes pour sauver, en même temps que l’enfant, son jouet favori. Je me souviens d’un dessin où l’on voyait un ramoneur, qui tombait du toit d’un haut immeuble, remarquer en passant une faute d’orthographe sur une enseigne et se demander, tout en poursuivant sa chute, pourquoi personne n’avait songé à la corriger. En un sens, nous faisons tous le même plongeon mortel, du haut de l’étage supérieur de notre naissance jusqu’aux dalles plates du cimetière, et en compagnie d’une immortelle Alice au pays des merveilles, nous nous étonnons de ce que nous voyons défiler sur les murs. Cette capacité de s’étonner devant des petites choses en dépit du péril imminent, ces à-côtés de l’esprit, ces notes au bas des pages du livre de la vie, constituent les formes le plus hautes de la conscience, et c’est dans cet état d’esprit naïvement spéculatif, si différent du bon sens et de sa logique, que nous savons que le monde est bon.

Vladimir Nabokov, « L’art de la littérature et le bon sens », in Littératures / 1 [1948], Paris : Fayard, 1983

Partager :

11 réflexions sur « Nous tombons du toit, et voyons que le monde est bon »

  1. Coucou,

    “une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs”, comme ecrivait Perec.

    Bonne journée

    Stéphane

  2. Faute d’orthographe dans une enseigne: quand j’enseignais (!) Word dans le secondaire, je plaidais pour l’usage des majuscules dites accentuées, l’État, etc.
    Mon exemple que j’espérais choc était réel et je l’avais observé en rue à Liège.

    Comment lisez-vous ” MICHEL DUPONT – ENTREPRISE MACONNERIE ” ?

    2
    1. Juste 3 associations, Adieu les cons de Dupontel, quand on castre la cédille à garçon, il manque un R à l’entreprise.

      1
  3. Saint Ex raconte comme ça l’histoire d’un pilote dont l’avion est touché à 7000 mètres d’altitude, qui attends que le feu devienne insupportable pour sortir sur l’aile, puis accroché sur l’aile , attends, attends longtemps avant de sauter, alors que les allemands continuent de mitrailler, et une fois en chute libre , continue d’attendre toujours, avant d’ouvrir son parachute.

    Son récit, plein de détails, de ce qui a du durer une poignée de minutes, est interminable.

  4. Non, nous ne tombons pas du toit et “le monde” n’est pas “bon”. Ce n’est pas grave, ce n’est pas un grand texte. Plus j’y réfléchis pourtant, plus ressort sa perversité. Laquelle ?
    Le ressort du texte, c’est la combinaison du tragique, du merveilleux, et du miséricordieux et de la grandeur humaine. Voilà qui est si séduisant, n’est-ce-pas ? Quel feu d’artifice ! Mais justement, tellement artificiel.
    Cela ressemble d’abord à une “association libre” dans l’irréel : l’hypothèse d’un homme qui sauve un enfant… et son jouet ; le dessin d’un homme tombant du toit et s’attachant à une faute d’orthographe ….
    Puis survient la tragédie, et c’est la nôtre commune à tous : la vie est une chute. Mais “cette capacité à s’étonner devant de petites choses, ces a-côtés (…) constituent les formes les plus hautes de la conscience”. Un détail : nous sommes accompagnés par Alice au Pays des Merveilles. Pourquoi faut-il dénigrer la curiosité scientifique, l’attention aux autres, etc., pour valoriser l’inattendu comme conscience suprême, dans la marque du superficiel ? En quoi l’écrivain Lewis Carrol est-il supérieur à M. L. Carrol, mathématicien distingué ?
    Enfin, survient la chute : “c’est dans cet état d’esprit naïvement spéculatif, si différent du bon sens et de sa logique, que nous savons que le monde est bon”. Qui parle de quelle certitude, ici ?
    M. Nabokov était un “russe blanc”, un grand aristocrate de l’ancien régime, qui vivait superbement sur la misère de nombreux moujiks, puis un émigré fuyant la colère des hordes de paysans. Un membre de l’élite, habitué à être servi dans le beurre et la soie, contemplant le monde du travail pour ses détails cocasses et disant, tel le dieu créateur, que “tout cela est bon”. Vous aurez noté que son rôle est de décider de plutôt “tirer son chapeau” ou plutôt ” serrer la main”. Aucunement de plonger dans l’incendie, ni de remplacer le ramoneur sur le toit.
    Ah, le bonheur de la vie contemplative… quand on en a les moyens. M. Nabokov a connu une période difficile, avant de connaître le succès avec “Lolita”. Vivant par la suite dans un Palace en Suisse, il a poursuivi ses fictions basées sur la nostalgie de ce monde où le tragique était laissé au petit peuple, et la contemplation aux “meilleurs”. La chute avant la mort n’est pas la même pour tous.
    Ce n’est pas grave, ce n’est pas un grand texte, mais ne soyons pas dupes.
    (Saint-Exupéry, dans le texte cité plus haut, conçoit une fiction plus proche de notre destin humain).

    1
    1. J’acquiesce à votre critique, mais je garderai un bout d’idée ;). ” Cette capacité à s’étonner devant de petites choses, ces a-côtés (…) constituent les formes les plus hautes de la conscience”. “Les formes les plus hautes de la conscience”, je n’adhère pas non plus, mais une forme de conscience proche du rêve et nécessaire à la créativité, à l’inventivité, oui. Comme une incartade du rêve dans le domaine où se promène notre conscience éveillée.

      1
  5. “Je pense comme un génie, j’écris comme un auteur distingué et je parle comme un enfant.” disait cet immense écrivain et professeur qui avait un humour à clouer les papillons de rire.

  6. Encore un billet de Paul Jorion que je trouve vraiment fort.
    Cependant, celui-ci ne suscite guère de commentaires, comme ceux, par exemple, consacrés à l’œuvre cinématographique de Jean-Luc Godard ou bien de Michelangelo Antonioni…
    Serait-ce parce qu’en ces temps difficiles, les lecteurs du Blog considèrent ces billets comme plus superficiels ou personnels ? Ou bien peut-être, les considèrent-ils moins utiles pour comprendre notre monde, ou plus simplement, sont-ils des sujets de débats moins intéressants pour l’équipe de commentateurs habituels ?
    Et pourtant… Jean-Michel Frodon : «  Le grand critique et théoricien André Bazin a formulé et expliqué comment le cinéma avait répondu à ce qu’il appelle « un besoin anthropologique », à un désir partagé par les êtres humains, au-delà de leurs immenses différences… »
    Aussi, ce billet évoque, selon moi, via cette citation de Nabokov, la question d’un désir de culture qui est loin d’être une question superflue, car elle rejoint celle de savoir pourquoi, comment et où inventer un après dans tous les domaines de civilisation.
    Alors, je ne peux m’empêcher de penser que la faute d’orthographe sur l’enseigne que remarque en passant le ramoneur tombant du toit d’un haut immeuble, tout en poursuivant sa chute, n’est autre que notre monde lui-même, et pourquoi personne n’avait songé à le corriger… Et en même temps, de voir dans le jouet favori de l’enfant, « cette extraordinaire machine à faire jouer ensemble le collectif et l’intime, le visible et l’invisible, le réel et l’imaginaire qu’a été, que demeure et que doit rester… » l’Art en général.

    2

Les commentaires sont fermés.