Veille effondrement #103 – Que signifient les générations futures ? Rien. Tout ! par Terence

On peut distinguer deux problèmes qui ne sont pas nécessairement corrélés :

1) le confort de l’âme ou sérénité ou paix intérieure ou ataraxie (base du bonheur chez les stoïciens) ou la situation de se trouver également éloigné du rejet, de l’avidité et de l’illusion (bouddhisme).
2) l’éthique ou « que faire ? » ou « qu’est-ce qu’il est bon de faire ? » ou « que dois-je faire ? » (bien, responsabilité, devoir, …)

On peut contempler en pensée trois idées, si on a le luxe d’être suffisamment oisif (ou oiseux pour les critiques et ceux qui luttent pour leur survie quotidienne) :

a) le monde après extinction de l’espèce humaine ;
b) le monde après effondrement de l’espèce humaine ou de la civilisation (quoi que cela signifie) ;
c) le monde après extinction de la vie sur Terre.

Ces trois pensées sont fondées sur des certitudes :

– l’espèce humaine s’éteindra un jour (par extension, englobons tous les homo qui viendraient éventuellement après nous et même les singes supérieurs et leurs descendants éventuellement plus intelligents) ;
– l’espèce humaine / la civilisation s’effondrera une ou plusieurs fois avant de s’éteindre définitivement (possibles réémergences entre deux effondrements, mais il y aura un effondrement final avant extinction) ;
– la vie sur Terre s’effondrera et s’éteindra un jour ou l’autre (vu le cycle de vie et de mort du soleil notamment).

Ces pensées peuvent avoir un intérêt face à l’éco-anxiété. Elles peuvent être intéressantes pour répondre au problème 1) = trouver la paix de l’âme. Dans cette quête, je pense que tous les moyens sont bons, je crois que je n’ai à répondre à personne de ma paix d’âme. C’est ma « Citadelle intérieure » (expression des philosophes stoïciens qui illustre l’idée d’ataraxie, ou d’égalité d’âme). Si l’auteur Pierre-Henri Castel se sent mieux dans sa tâte après avoir écrit « Le Mal qui vient », et bien on doit lui accorder, c’est bien son droit le plus strict.

Mais c’est là qu’il faut bien distinguer : n’en tirons aucune conclusion pour répondre au problème 2). L’action éthique n’a rien à voir avec la paix de l’âme. Il se pourrait même qu’empiriquement, nombre d’actions éthiques se paient au prix d’un dérangement certain de la sérénité intérieure et qu’en outre, elles soient précisément motivées par cette inquiétude éthique derrière les murs de la citadelle.

La sagesse se complexifie alors : est-ce  agir de façon juste ou maintenir en soi la paix de l’âme ?

On comprend vite à quelles infamies pourrait conduire la seule poursuite de la paix de l’âme, où un « sage » laisserait crever devant lui un enfant « parce qu’il ne veut pas sortir de sa méditation ».

Castel pousse à fond une sorte de théorie de l’esthétique et de l’hédonisme de l’effondrement : éprouver une paix de l’âme, voire même une sorte de joie intérieure -carrément une jubilation perverse- face à l’effondrement. C’est une thèse non sans lien avec la théorie du sublime de Kant. Le « sublime » est ce qu’on ne peut concevoir, qui paraît incommensurable à notre dimension humaine et qui génère un effet de sidération à consonance esthétique : la Voie Lactée mais aussi le tremblement de terre qui dévasta Lisbonne pour Kant. C’est ce qui doit nous faire frissonner (de plaisir ?) quand nous regardons un « film catastrophe ». Oui, nous sommes complexes et paradoxaux…

Pourtant il ne faudrait pas s’étonner de voir Castel marcher pour le climat ou s’engager dans une association pour les sans-abris. Ce n’est pas du tout contradictoire.

Certains pourraient cependant confondre les solutions au problème 1) et au problème 2). A force de contempler en se distanciant, on finit par accepter et pas cesser de lutter.

D’autres pourraient penser que puisque la finitude est inscrite dans la vie humaine, dans la civilisation humaine, dans l’espèce humaine et dans la vie sur Terre, il serait inutile de « chercher à parer les risques existentiels » qui mettraient fin à une de ces aventures. Sauf qu’on ne parle que rarement de la valeur pour les générations présentes du fait de lutter pour la survie de l’espèce humaine et de savoir « qu’il y aura encore des générations après moi ».

Cette lutte et ce savoir ne procurent-ils pas une valeur existentielle à la vie humaine, un sens profond même ?

Si on tient compte de cette valeur-là, le raisonnement de ceux-là peut s’effondrer : la paix de l’âme ne peut neutraliser l’engagement éthique. Il y a plus qu’un devoir éthique envers les générations futures : il y a une nécessité éthique (en philo le mot nécessité signifie « inévitable »). Il paraît à beaucoup de gens impossible de conserver la valeur de l’existence humaine si on renonce à projeter l’aventure humaine dans le temps long, dans quelque chose qui aille au-delà de nous même.

Cet argument, le philosophe Hans Jonas le concède, n’est pas totalement fondé en raison logique, il comporte une part plus intuitive, voire spirituelle. Mais c’est une valeur qui existe bel et bien et qui est empiriquement observable quand on parle avec les gens dans la rue : ils attachent de l’importance à ce qui surviendra après leur mort.

Résumons-nous :

– ces 3 pensées sur l’impermanence peuvent réconforter à titre personnel.
– elles ne peuvent néanmoins pas neutraliser notre obligation morale absolue envers l’existence de l’humanité, un devoir éthique absolu de nous battre pour que l’humanité dure le plus longtemps possible

C’est la juxtaposition paradoxale du « cela n’a aucune importance » (sérénité de l’âme) et du « cela a la plus haute importance » (engagement féroce dans l’action de l’être humain révolté) qui peut conduire à un engagement juste, serein, joyeux.

Il y a une phrase de Saladin dans le film Kingdom of Heaven. Le héros chrétien lui demande, alors que le grand chef musulman assiège la ville sainte : « Que signifie pour vous Jérusalem ? » Saladin répond : « Rien ! » et s’en va. Puis il se retourne et serre le poing en affirmant : « Tout ! ».

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2 réflexions sur « Veille effondrement #103 – Que signifient les générations futures ? Rien. Tout ! par Terence »

  1. Tel le nombre d’or, une symétrie dynamique.
    La « sérénité intérieure », la « paix de l’âme », c’est la solidité d’un socle sur lequel nous nous reposons et qui nous permet de prendre un élan vers « l’action éthique ».

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  2. To be or not to be .
    Vivre ou ne pas vivre .
    Le zéro et l’infini .
    l’être et le néant .
    Intention ou déterminisme
    Sens et non sens.
    Ange ou démon ( et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait le démon );
    Penser ou faire .
    Raison ou corps .
    Temps et hors temps .
    Lien et/ou loi .
    Empathie et créativité ou gestion et prise de risque .

     » Derrière toi il n’y a plus de route…Le voyageur parle avec son ombre  » .

    PS : on trouvera bien un commentateur pour vous taxer de macronisme ( en même temps ) .

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