The Guardian – Comprendre Vladimir Poutine, l’homme qui a trompé le monde entier, par Gideon Rachman

Comprendre Vladimir Poutine, l’homme qui a trompé le monde entier

Le président russe nous a toujours montré exactement qui il était. Alors pourquoi a-t-il fallu l’invasion de l’Ukraine pour que nous le croyions ?

par Gideon Rachman
sam 9 avr 2022 08.00 BST

Vladimir Poutine est agacé – ou peut-être simplement ennuyé. Le dirigeant russe répondait patiemment aux questions d’un petit groupe de journalistes internationaux dans le restaurant d’un modeste hôtel de Davos. Puis l’une des questions a semblé l’irriter. Il a fixé son interlocuteur, un Américain, et a dit lentement, par l’intermédiaire d’un interprète : « Je vais répondre à cette question dans une minute. Mais laissez-moi d’abord vous interroger sur l’extraordinaire bague que vous portez au doigt. »

Toutes les têtes de la salle ont pivoté. « Pourquoi la pierre est-elle si grosse ? » poursuit Poutine. Quelques personnes de l’assistance se mettent à rire et le journaliste semble mal à l’aise. Poutine prend un ton de fausse sympathie et continue : « Vous ne m’en voudrez sûrement pas de vous poser la question, parce que vous ne porteriez pas quelque chose comme ça si vous ne cherchiez pas à attirer l’attention sur vous ? ». Les rires fusent. A présent, la question initiale a été oubliée. C’était un cours magistral de diversion et d’intimidation.

Nous sommes en 2009, et Poutine est au pouvoir depuis près de dix ans. Mais c’était ma première rencontre avec lui en chair et en os, lors de sa visite au Forum économique mondial. La capacité de Poutine à irradier la menace, sans élever la voix, était frappante. Mais les rires de son public l’étaient tout autant. Malgré la violence de son gouvernement russe – comme en témoignent les événements en Tchétchénie et en Géorgie – les faiseurs d’opinion occidentaux étaient toujours enclins à le traiter comme un méchant de guignol.

Cela m’a été rappelé juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Lors d’une réunion télévisée au Kremlin avec ses plus proches conseillers, Poutine a joué avec Sergei Naryshkin, le chef de son service de renseignement extérieur, faisant passer le redouté sécurocrate pour un bégayant imbécile. Le plaisir qu’il prend à humilier quelqu’un devant un public est une fois de plus apparu. Mais cette fois, personne ne rit. Poutine était sur le point de plonger l’Europe dans sa plus grande guerre terrestre depuis 1945. Les troupes russes lancent une invasion à grande échelle le 24 février. En un mois, plus de 10 millions d’Ukrainiens ont fui leurs foyers, des milliers de soldats et de civils ont été tués et la ville côtière de Marioupol a été détruite.

Bien que les services de renseignement occidentaux aient averti pendant des mois que la Russie était prête à attaquer, de nombreux observateurs expérimentés de Poutine, tant en Russie qu’en Occident, ont refusé d’y croire. Après plus de 20 ans à sa tête, ils pensaient avoir compris Poutine. Il était sans pitié et violent, sans aucun doute, mais on le croyait également rationnel, calculateur et déterminé à intégrer la Russie dans l’économie mondiale. Peu de gens le croyaient capable d’un pari aussi téméraire.

Avec le recul, cependant, il est clair que le monde extérieur l’a constamment mal interprété. Dès son arrivée au pouvoir, les étrangers ont trop souvent vu ce qu’ils voulaient et ont minimisé les aspects les plus sombres du poutinisme.

En fait, l’indulgence du monde extérieur à l’égard de Poutine va bien au-delà du simple fait de fermer les yeux sur ses excès. Pour une génération montante d’hommes forts et de conservateurs culturels en dehors de la Russie, Poutine est devenu une sorte de héros et de modèle. Pour ses admirateurs, le dirigeant russe avait hérité d’un pays humilié par l’éclatement de l’Union soviétique. Grâce à sa force et à sa ruse, il a restauré son statut et sa puissance mondiale, et a même regagné une partie du territoire perdu lors de l’éclatement de l’URSS. Et il a ravi les nationalistes et les populistes du monde entier en défiant avec succès les libéraux américains bien-pensants comme Hillary Clinton et Barack Obama. Dmitry Peskov, le porte-parole de Poutine, ne se contentait pas de débiter de la propagande lorsqu’il a déclaré en 2018 : « Il y a une demande dans le monde pour des dirigeants spéciaux, souverains, pour des dirigeants déterminés… La Russie de Poutine a été le point de départ. »

Le fan-club de Poutine a compté de nombreux membres en Occident au fil des ans. Rudy Giuliani, le proche conseiller et avocat du président Trump, a exprimé son admiration pour l’annexion de la Crimée par Poutine, en faisant remarquer : « Il prend une décision et il l’exécute, rapidement. C’est ce qu’on appelle un leader ». Nigel Farage, l’ancien chef de l’Ukip et du parti du Brexit, et ami de Donald Trump, a un jour désigné Poutine comme le leader mondial qu’il admirait le plus, ajoutant : « La façon dont il a joué toute l’affaire de la Syrie. Brillante. Non pas que je l’approuve politiquement. » Matteo Salvini, le chef du parti de droite populiste de la Ligue du Nord et ancien vice-premier ministre italien, a affiché son admiration pour le dirigeant russe en se faisant photographier dans un T-shirt Poutine sur la Place Rouge. Rodrigo Duterte, le président des Philippines, a déclaré : « Mon héros préféré est Poutine. »

Plus important encore, Xi Jinping est également un admirateur confirmé. Une semaine après sa nomination à la présidence de la Chine, début 2013, Xi a effectué sa première visite d’État à l’étranger, choisissant de rendre visite à Poutine à Moscou. Le 4 février 2022, 20 jours seulement avant l’invasion de l’Ukraine, Poutine a rencontré Xi à Pékin pour leur 38e réunion au sommet. Peu après, la Russie et la Chine ont annoncé un partenariat « illimité ». Comme l’indique clairement la déclaration conjointe russo-chinoise, les deux dirigeants sont unis dans leur hostilité à la puissance mondiale américaine et aux « printemps » pro-démocratiques qu’ils accusent Washington de susciter dans le monde entier – de l’Ukraine à Hong Kong. Poutine et Xi sont tous deux des hommes forts qui ont centralisé le pouvoir autour d’eux et encouragé le culte de la personnalité. Ils sont, comme le dit Alexander Gabuev, un universitaire russe, « le tsar et l’empereur ». La question de savoir si ce partenariat d’hommes forts survivra à l’invasion russe de l’Ukraine est désormais l’une des questions les plus importantes de la politique internationale.

Poutine a prêté serment en tant que président de la Russie le 31 décembre 1999. Mais au départ, il n’était pas évident qu’il tienne très longtemps à ce poste, et encore moins qu’il s’impose comme le challenger le plus agressif de l’ordre libéral occidental et le pionnier d’un nouveau modèle de leadership autoritaire. À la fin de l’ère chaotique d’Eltsine dans les années 1990, l’ascension de Poutine au poste suprême a été facilitée par ses anciens collègues du KGB. Mais il a également reçu l’approbation des personnes les plus riches et les plus puissantes de Russie, les oligarques, qui ont vu en lui un administrateur compétent et une « paire de mains sûres » qui ne menacerait pas les intérêts établis.

Vu de l’ouest, Poutine semblait relativement rassurant. Dans son premier discours télévisé depuis le Kremlin, prononcé la veille du Nouvel An 1999, quelques heures seulement après avoir succédé à Eltsine, Poutine a promis de « protéger la liberté d’expression, la liberté de conscience, la liberté des médias, les droits de propriété, ces éléments fondamentaux d’une société civilisée ». En mars 2000, il remporte sa première élection présidentielle et affirme fièrement : « Nous avons prouvé que la Russie est en train de devenir un État démocratique moderne ». Lorsque Bill Clinton rencontre Poutine au Kremlin pour la première fois, en juin 2000, il déclare son homologue russe « pleinement capable de construire une Russie prospère et forte, tout en préservant la liberté et le pluralisme et l’État de droit ».

Pourtant, si Poutine a pu initialement trouver commode d’utiliser la rhétorique de la démocratie libérale, ses premières actions en tant que président racontent une histoire différente. Au cours de la première année de son mandat, il a immédiatement pris des mesures pour limiter les sources indépendantes de pouvoir, affirmer l’autorité centrale de l’État et utiliser la guerre pour renforcer sa position personnelle – autant d’actions qui allaient devenir des marques de fabrique du poutinisme. L’escalade de la guerre en Tchétchénie a donné à Poutine l’image d’un héros nationaliste, défendant les intérêts russes et protégeant le citoyen ordinaire du terrorisme. Dans un geste précoce qui a alarmé les libéraux, le nouveau président a rétabli l’ancien hymne national soviétique. Ses promesses de protéger la liberté des médias se sont révélées vaines : Les quelques réseaux de télévision indépendants de Russie sont passés sous le contrôle du gouvernement.

Alors que Poutine s’installe dans ses fonctions, les créateurs d’image se mettent au travail pour lui façonner un personnage d’homme fort. Gleb Pavlovsky, l’un des premiers « spin doctors » de Poutine, le décrira plus tard comme quelqu’un « qui apprend vite » et un « acteur talentueux ». Des images clés ont été placées dans les médias russes et dans le monde entier : Poutine à cheval, Poutine pratiquant le judo, Poutine faisant un bras de fer ou se promenant torse nu au bord d’une rivière en Sibérie. Ces photos ont suscité les moqueries des intellectuels et des cyniques. Mais les manipulateurs du président sont lucides. Comme Pavlovsky l’a déclaré plus tard au Washington Post, l’objectif était de faire en sorte que « Poutine corresponde idéalement à l’image hollywoodienne du héros-salvateur ».

Quoi qu’il en soit, les Russes étaient plus que prêts à ce qu’un homme fort vienne à leur secours. L’effondrement du système soviétique en 1991 avait permis l’émergence de la démocratie et de la liberté d’expression. Mais à mesure que l’économie s’atrophiait, puis s’effondrait, beaucoup ont vu leur niveau de vie et leur sécurité personnelle chuter. En 1999, l’espérance de vie des hommes russes avait chuté de trois ans et demi pour passer sous la barre des 60 ans. Un rapport des Nations-Unies attribue ce phénomène à une « augmentation des comportements autodestructeurs », qu’il relie à « l’augmentation des taux de pauvreté, du chômage et de l’insécurité financière ». Dans ces circonstances, un leader déterminé qui promettait un retour en arrière avait un réel attrait.

Bien avant que Trump ne promette de « rendre l’Amérique grande à nouveau », Poutine promettait de ramener la stabilité et la fierté de l’ère soviétique aux Russes qui avaient perdu dans les années 1990. Mais sa nostalgie ne se limitait pas à la cohésion sociale de l’époque soviétique. Poutine aspire également à restaurer une partie de l’influence internationale perdue de l’URSS. Dans un discours prononcé en 2005, il a qualifié l’effondrement de l’Union soviétique de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Au fil des années, il s’est de plus en plus préoccupé de l’histoire russe. Au cours de l’été 2021, il a publié un long essai intitulé De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens – que, même à l’époque, certains ont considéré comme un manifeste pour l’invasion. Fouillant dans des siècles d’histoire, Poutine tente de prouver que l’Ukraine est un État artificiel et que « la Russie a été effectivement volée » lorsque l’Ukraine a obtenu son indépendance en 1991.

Fyodor Lukyanov, un universitaire proche du dirigeant russe, m’a dit en 2019 que l’une des craintes durables de Poutine était la perte du statut de la Russie comme l’une des grandes puissances mondiales pour la première fois depuis des siècles. Son ressentiment à l’égard de ce qu’il considérait comme des affronts et des trahisons américaines a mis Poutine sur une trajectoire de collision avec l’Occident. Le discours qu’il a prononcé à la conférence de Munich sur la sécurité en 2007 a fait date.

Ce discours était un défi direct à l’Occident et l’expression d’une fureur froide. Il accusait les États-Unis d’un « hyper usage quasi incontrôlé de la force – militaire – dans les relations internationales, force qui plonge le monde dans un abîme de conflits permanents ». Le Poutine de 2000, qui s’était montré fier de la transformation de la Russie en une démocratie moderne, a cédé la place à un homme qui dénonce les discours occidentaux sur la liberté et la démocratie comme une façade hypocrite pour la politique de puissance.

Le discours de Munich n’était pas seulement une réflexion furieuse sur le passé. Il a également montré la voie de l’avenir. Le président russe a fait savoir à l’Occident qu’il avait l’intention de se défendre contre l’ordre mondial dirigé par les États-Unis. Il préfigurait une grande partie de ce qui allait se passer : L’intervention militaire de la Russie en Géorgie en 2008, son annexion de la Crimée en 2014, son envoi de troupes en Syrie en 2015, son ingérence dans l’élection présidentielle américaine de 2016. Toutes ces actions ont poli la réputation de Poutine en tant que nationaliste et leader fort. Elles ont également fait de lui une icône pour les hommes forts du monde entier qui rejetaient le leadership occidental et l' »ordre international libéral ».

Cette mise en accusation de l’Occident remonte aux années 1990. À Moscou, on ne cesse de répéter que l’élargissement de l’OTAN à des pays de l’ancien empire soviétique (dont la Pologne et les États baltes) est en contradiction directe avec les promesses faites après la fin de la guerre froide. L’intervention de l’OTAN dans la guerre du Kosovo en 1998-1999 est venue s’ajouter à la liste des griefs prouvant, aux yeux du Kremlin, que l’OTAN est un agresseur et que les discours occidentaux sur le respect de la souveraineté et des frontières nationales ne sont qu’hypocrisie. Les Russes n’ont pas été rassurés par la riposte occidentale selon laquelle l’OTAN agissait en réponse au nettoyage ethnique et aux violations des droits de l’homme par la Serbie. Comme me l’a dit un politicien russe libéral en 2008, dans un moment de franchise : « Nous savons que nous avons commis des violations des droits de l’homme en Tchétchénie. Si l’OTAN peut bombarder Belgrade pour cela, pourquoi ne pourrait-elle pas bombarder Moscou ? »

L’argumentaire de Poutine contre l’Otan prend également en compte la guerre en Irak lancée par les États-Unis et nombre de leurs alliés en 2003. Pour lui, l’effusion massive de sang en Irak est la preuve que la quête autoproclamée de « démocratie et de liberté » de l’Occident n’entraîne que l’instabilité et la souffrance dans son sillage. Si vous mentionnez à Moscou le comportement brutal des forces russes en Tchétchénie ou en Syrie, on vous renverra toujours la guerre en Irak au visage.

Plus important encore, la promotion de la démocratie par l’Occident a constitué une menace directe pour la survie politique et personnelle de Poutine. De 2003 à 2005, des « printemps » pro-démocratiques ont éclaté dans de nombreux États de l’ancienne Union soviétique, dont l’Ukraine, la Géorgie et le Kirghizstan. Si les manifestants de la place de l’Indépendance à Kiev ont pu faire tomber un gouvernement autocratique en Ukraine, qu’est-ce qui empêchait de faire de même sur la place Rouge ? En Russie, beaucoup pensaient que l’idée que ces soulèvements étaient spontanés était un bobard. En tant qu’ancien agent des services de renseignement dont toute la carrière professionnelle a consisté à mener des opérations clandestines, Poutine était particulièrement enclin à considérer que la CIA tirait les ficelles. L’objectif, selon le Kremlin, était d’installer des régimes fantoches pro-occidentaux. La Russie elle-même pourrait être la prochaine victime.

Le choc de la guerre en Irak et les « printemps » sont les expériences récentes qui ont inspiré le discours de Poutine à Munich en 2007. Et, selon le Kremlin, ce schéma de méfaits occidentaux s’est poursuivi. Poutine fait référence à l’intervention des puissances occidentales en Libye en 2011, qui a abouti au renversement de Mouammar Kadhafi – ce qu’elles avaient promis de ne pas faire, selon lui.

Cet épisode est particulièrement douloureux pour M. Poutine, car il s’est déroulé pendant les quatre années de 2008 à 2012, alors qu’il occupait le poste moins important de Premier ministre, après s’être retiré de la présidence en faveur de son acolyte Dmitri Medvedev. Selon les partisans de Poutine, un Medvedev naïf a été dupé en soutenant une résolution de l’ONU qui autorisait une intervention limitée, mais les puissances occidentales ont dépassé leur mandat pour renverser et tuer Kadhafi. Ils n’attachent aucun poids à la thèse  que l’intervention en Libye a été faite pour des raisons de droits de l’homme, mais que les événements ont ensuite vécu de leur propre vie, alors que la rébellion libyenne prenait de l’ampleur.

La prétendue naïveté de Medvedev, qui a autorisé l’intervention libyenne, s’est toutefois révélée utile pour Poutine : elle a permis d’asseoir l’idée qu’il était indispensable en tant que dirigeant de la Russie. Tout remplaçant, même choisi par Poutine, laisserait le pays vulnérable à un Occident intrigant et impitoyable. En 2011, M. Poutine a annoncé qu’il avait l’intention de redevenir président, après que le mandat présidentiel potentiel eut été prolongé à deux périodes consécutives de six ans. Cette annonce a provoqué de rares manifestations publiques à Moscou et dans d’autres villes, qui ont à nouveau attisé les craintes de Poutine concernant les manigances occidentales visant à saper son pouvoir. J’étais à Moscou en janvier 2012 et j’ai assisté aux défilés et aux banderoles, dont certaines faisaient des références précises au sort de Kadhafi. Poutine a compris le parallèle. Il a déclaré publiquement à quel point il avait été dégoûté par les images du meurtre de Kadhafi – ce qui reflétait peut-être une certaine inquiétude quant à son propre sort éventuel. Le fait qu’Hillary Clinton, alors ministre des Affaires Étrangères américaine, ait exprimé publiquement son soutien aux manifestations de 2012 a profondément déplu à Poutine et a peut-être justifié, dans son esprit, les efforts de la Russie pour saper la campagne présidentielle de Clinton en 2016.

Poutine a assuré sa réélection, mais son sentiment que l’Occident restait une menace pour la Russie a encore été alimenté par les événements survenus en Ukraine en 2013-2014. La perspective que ce pays signe un accord d’association avec l’Union européenne était perçue comme une menace sérieuse au Kremlin, car elle entraînerait le plus important voisin de la Russie – autrefois partie intégrante de l’URSS – dans la sphère d’influence de l’Ouest. Sous la pression de Moscou, le gouvernement ukrainien du président Viktor Yanukovych a fait marche arrière. Mais cela a provoqué un nouveau soulèvement populaire à Kiev, forçant Ianoukovitch à fuir. La perte d’un allié docile à Kiev a constitué un revers géopolitique majeur pour le Kremlin.

La réponse de Poutine a été de faire monter les enchères de façon spectaculaire, en franchissant la ligne de l’utilisation de la force militaire. En février 2014, la Russie a envahi et annexé la Crimée, une région qui faisait partie de l’Ukraine mais avait appartenu à la Russie jusqu’en 1954 et était peuplée en grande partie de russophones. C’était aussi, en vertu d’un accord avec les Ukrainiens, le siège de la flotte russe de la mer Noire. À l’Ouest, l’annexion de la Crimée, ainsi que l’intervention militaire russe dans l’est de l’Ukraine, ont été considérées comme une violation flagrante du droit international dont beaucoup craignaient qu’elle ne soit le prélude à d’autres actes d’agression.

Mais en Russie, l’annexion a été largement saluée comme un triomphe – elle représentait la riposte de la nation. La cote de popularité de Poutine dans les sondages d’opinion indépendants a grimpé à plus de 80 %. Dans l’immédiat, il s’est rapproché de l’objectif ultime du dirigeant fort : l’identification complète de la nation à son chef. Vyacheslav Volodin, le président du parlement russe, a exulté : « S’il y a Poutine, il y a la Russie. S’il n’y a pas de Poutine, il n’y a pas de Russie ». Poutine lui-même s’est vanté d’avoir pris la Crimée sans qu’un coup de feu ait été tiré.

L’Occident a réagi en imposant des sanctions économiques à la Russie. Mais l’indignation occidentale n’a pas duré longtemps. Quatre ans plus tard, la Russie a organisé une Coupe du monde réussie. Lors de la finale, Poutine était assis aux côtés des présidents de la France et de la Croatie, deux pays de l’UE, dans la loge VIP à Moscou.

La facilité avec laquelle Poutine a annexé la Crimée – et la rapidité avec laquelle l’Occident semblait prêt à pardonner – a peut-être jeté les bases d’une confiance injustifiée qui a conduit à l’invasion de l’Ukraine. Ses excès rappellent également les failles du modèle de leadership de l’homme fort. Des décennies au pouvoir peuvent amener un dirigeant à succomber à la mégalomanie ou à la paranoïa. L’élimination des freins et contrepoids, la centralisation du pouvoir et la promotion d’un culte de la personnalité rendent plus probable l’erreur désastreuse d’un dirigeant. Pour toutes ces raisons, le régime des hommes forts est un modèle de gouvernement intrinsèquement défectueux et dangereux.

Tragiquement, cette leçon est en train d’être apprise une fois de plus, en Russie et en Ukraine. Une invasion qui était censée garantir la place de la Russie en tant que grande puissance et la place de Poutine dans l’histoire a clairement mal tourné. Poutine est maintenant impliqué dans une guerre d’usure brutale. Les sanctions occidentales vont entraîner une contraction spectaculaire de l’économie russe cette année, et la classe moyenne russe assiste à la disparition d’un grand nombre de biens de consommation et de possibilités de voyage qui avaient vu le jour avec la fin de la guerre froide.

L’objectif officieux de la politique occidentale est clairement de forcer Poutine à quitter le pouvoir. Mais la fin de la partie pourrait ne pas survenir aussi rapidement que nous le souhaiterions. Profondément ancré dans la mission qu’il s’est donnée pendant des décennies, Poutine est aujourd’hui encore moins susceptible de céder le pouvoir volontairement, car ses successeurs pourraient désavouer ses politiques, voire le juger.

Les perspectives de soulèvement populaire sont tout aussi faibles, malgré les nombreux Russes courageux qui ont manifesté leur dégoût pour la guerre. Toute protestation risque d’être rapidement écrasée par la violence et l’emprisonnement, comme ce fut le cas au Belarus voisin en 2020 et 2021. Un troisième scénario – la possibilité qu’un groupe éclairé au sein de l’élite prenne le pouvoir – semble également hors d’atteinte. Il sera très difficile d’organiser une révolution de palais contre Poutine : tous les dissidents ont été purgés du Kremlin il y a longtemps. Poutine prend également sa sécurité personnelle très au sérieux : plusieurs de ses anciens gardes du corps sont devenus riches à titre indépendant. Bien que de nombreuses personnes en Russie soient consternées par la tournure que prennent les événements, l’orchestration de ce mécontentement diffus en un complot cohérent semble être un défi formidable.

La difficile vérité est que le style d’homme fort de Poutine a défini son règne sur la Russie – et malgré ses nombreux crimes et délits, ces mêmes tactiques d’homme fort pourraient le maintenir au pouvoir pour les années à venir.

Gideon Rachman est commentateur en chef des affaires étrangères pour le Financial Times. Son nouveau livre, The Age of the Strongman, est publié par Vintage (20 £). Traduit avec www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

DeepL + PJ

Partager :

19 réflexions sur « The Guardian – Comprendre Vladimir Poutine, l’homme qui a trompé le monde entier, par Gideon Rachman »

  1. Un article du Figaro d’hier 8/04/2022 qui ne contredit pas le Guardian.

    En Russie, l’union sacrée derrière Vladimir Poutine

    ANALYSE – Pourquoi la popularité du tyran russe fait-elle des bonds spectaculaires depuis le début de la guerre en Ukraine?

    Depuis le début de la guerre, les Occidentaux ont un rêve: que la population russe se soulève contre leur tyran Vladimir Poutine, celui qui met la région à feu et à sang, menace l’Europe et impose à ses compatriotes une vie d’isolement et de restrictions. Mais les signaux qui viennent de Russie douchent, jour après jour, tous leurs espoirs de démocrates incapables de regarder le régime russe en dehors de leurs lunettes d’Occidentaux, teintées de bons sentiments et de rationalité cartésienne.

    «Nous pensions que les Russes ne voulaient pas la guerre. Mais depuis qu’elle a commencé, nous observons un tsunami de soutiens en faveur de Vladimir Poutine», expliquent deux experts travaillant l’un pour un think-tank américain à Moscou, l’autre pour un institut de sondages russe indépendant. Invités pour une vidéo conférence à l’Ifri, ils ne peuvent parler que sous condition d’anonymat.

    Auto-isolation de la Russie

    Les deux spécialistes ont noté que la popularité de Vladimir Poutine a commencé à augmenter en novembre, quand la Russie massait ses troupes à la frontière de l’Ukraine et que les États-Unis dénonçaient les intentions belliqueuses du régime. Mais elle a fait des bonds spectaculaires depuis le début de la guerre, jusqu’à atteindre 80 % d’opinions favorables pour le président russe, selon un récent sondage de l’Institut indépendant Levada, qui utilise des méthodes de travail américaines.

    Pourquoi? «Parce que l’auto-isolation de la Russie produit une sorte de syndrome de Stockholm. Les Russes se sentent obligés de soutenir leur président, devenu chef de guerre», affirme l’un des deux experts interrogés par l’Ifri. L’effet des sanctions joue à plein et la majorité des Russes en rendent responsable non pas Vladimir Poutine, dont les deux filles ont été sanctionnées par l’UE vendredi, mais Joe Biden. «Les Russes n’ont pas de compassion pour les riches et les oligarques qui sont frappés par les sanctions. Mais quand celles-ci visent toute la population, on voit se précipiter derrière Vladimir Poutine même ceux qui étaient contre la guerre, même ceux qui se considéraient dans l’opposition, même ceux qui entretenaient des relations avec l’Occident», constate le spécialiste de l’Institut de sondage.

    L’impact est aussi psychologique. «Les Russes veulent être dans le courant dominant, ils ne veulent pas être du côté du diable, ils refusent de croire que la Russie peut être responsable de crimes de guerre et de massacres comme à Boutcha. Ils font preuve d’un conformisme agressif et sont prêts à soutenir Vladimir Poutine jusqu’à la fin de la guerre. Certains considèrent même que les négociations de paix seraient une trahison», poursuit l’expert du think-tank. Ce pourquoi, dit-il, la plupart d’entre eux bloquent les mauvaises nouvelles concernant la guerre et ne cherchent pas d’informations différentes. L’unique discours sur l’Ukraine est celui de la télévision officielle, directement produit par le Kremlin, qui dépeint une Russie attaquée par les États-Unis et par l’Otan.

    «Il est faux de dire que les Russes n’ont pas d’accès à l’information. Ils n’y croient pas, c’est tout. Ils considèrent qu’il ne s’agit que de propagande et de fake news. La majorité de la population est dans le déni total de ce qui se passe», explique Anton Shekhovtsov, le président du Centre pour l’intégrité démocratique, basé à Vienne. Les cerveaux ont été formatés depuis longtemps. Par soixante-dix ans de totalitarisme soviétique. Mais aussi par la politique de révisionnisme historique menée depuis de longues années par Vladimir Poutine. «Le président russe a établi une égalité entre la guerre patriotique de 1945 et sa victoire possible en Ukraine, qui est une guerre par procuration contre l’Occident. Il rêve d’offrir aux Russes le 9 mai prochain, le jour de la fête de la victoire contre les nazis, une nouvelle victoire militaire. Et dans la population, ça marche», assure l’expert du think-tank américain de Moscou.

    Vrais et faux opposants

    En mars 2014, l’annexion de la Crimée avait aussi entraîné une forte poussée de la popularité de Vladimir Poutine. «Comme en 2014, beaucoup de Russes ont changé d’avis avec le début de la guerre. Ils ont basculé du côté de Vladimir Poutine, parce qu’ils se croient encerclés par l’ennemi occidental. Il est impossible de convaincre ces gens qu’ils ne comprennent pas ce qu’il se passe», affirme l’expert du centre de sondages.

    Cet élan des Russes envers Vladimir Poutine, en tout cas de ceux qui n’ont pas choisi l’exil, pourrait expliquer l’apparent revirement de la journaliste Marina Ovsiannikova. Il y a trois semaines, elle avait osé défier le régime en interrompant le journal télévisé le plus regardé du pays par une pancarte brandie qui dénonçait la guerre et la propagande du régime. Depuis, la journaliste, considérée comme une héroïne en Occident, a critiqué, sans un mot de compassion pour les Ukrainiens, les sanctions imposées contre la Russie, qu’elle considère comme de la «russophobie». «On ne peut jamais croire ce qu’il se passe à la télévision russe. On ne peut pas exclure que Vladimir Poutine ait utilisé la journaliste, de gré ou de force, pour distraire l’attention de Marioupol. Certains opposants, comme Alexeï Navalny, sont de réels opposants. Mais il existe aussi en Russie une opposition libérale contrôlée par le Kremlin», explique Anton Shekhovtsov. Certains peuvent être à la fois contre et avec le régime.

    Isabelle Lasserre. Le Figaro du 8/04/2022

  2. Ah les prophètes de la rétrodiction… Ils ont un long avenir devant eux. Les futurologues ont eu la décence de n’en avoir aucun.

    Bergson s’était fatigué dit-on d’une question de journaliste l’interrogeant sur l’avenir du roman (si je connaissais le roman de l’avenir, eh bien je l’ecrirais !).

    On attend donc la suite, puisqu’elle est contenue dans ce qui précède.

  3. « Vladimir Poutine, l’homme qui a trompé le monde entier »
    Exact, par exemple Macron qui l’a reçu en grandes pompes à Versailles et qui critique aujourd’hui Mélenchon , qui , lui, a toujours refusé de le rencontrer à l’inverse des Le Pen et Zemmour.
    Les faux procès sont classiques, mais là, c’est vraiment énorme pour discréditer le seul représentant de la seule gauche non libérale .
    L’histoire jugera , mais les vrais responsables de cette guerre absurde et dramatique ce sont ceux qui sont aujourd’hui aux commandes , ceux qui n’ont pas cessé de mettre de l’huile sur le feu depuis la chute du mur en espérant mettre la Russie à genoux.
    Et Poutine n’est que la résultante de toutes ces erreurs, ni plus ni moins, et on paiera une note qui risque d’être très salée.
    Le camp du bien, le camp du mal, quel sens quand aujourd’hui on fournit des armes à l’Arabie Saoudite et aux Émirats -Arabes-Unis qui massacrent des civils au Yémen dans l’indifférence générale.
    Bref, quand aura-t-on une politique étrangère cohérente soucieuse des droits humains partout sur la planète sans penser aux désirs de puissances de type néocoloniales, Russie, USA, Chine et autres.

    7
  4. Y a t’il un commentaire à ajouter ?
    Ce monsieur m’a l’air déjà bien documenté et a l’air de savoir de quoi il parle…
    Personnellement, j’en frémis !
    La vidéo incluse est fabuleuse !

    P.S. : @ PJ => en ce qui me concerne, au premier tour, j’ai bien l’intention de voter CONTRE ! (Macron évidemment).
    Mais votre petit intermède vidéo à ce sujet a permis aux commentateurs de toutes sortes, et de tous bords, de s’en donner à cœur-joie ! Merci !
    Et bonne soirée à tous !

    1
    1. Oui ! J’ignore s’il y a eu ailleurs qu’ici un débat aussi libre, et à l’arrivée, aussi documenté, pour ou contre le candidat Jean-Luc Mélenchon. Je n’ai pas caché mon propre point de vue mais, comme vous l’avez vu, je n’ai découragé personne de défendre un point de vue diamétralement opposé au mien.

      Il y aura eu ici des pages entières de propos négatifs sur le candidat JLM mais sans doute un nombre aussi grand (voire plus grand ?) de commentaires en sa faveur.

      4
  5. « La France tient par ses policiers et ses gendarmes. »
    Emmanuel Macron [1]

    Une certaine tradition révolutionnaire antipolitique à laquelle, malgré ses non-dits, ses manques et ses approximations, je continue, au moins imaginairement, de me référer – l’anarchisme social –, manifesta traditionnellement, en matière électorale, une saine aspiration à l’abstention, entendue comme refus de délégation de pouvoir à qui, démocratiquement élu, aspirerait à l’exercer sans qu’aucun contre-pouvoir ne soit jamais susceptible de le révoquer.

    On pourra y voir une commode, altière et surplomblante position de principe, mais ce serait ignorer que, là où le mouvement libertaire organisé avait la capacité de peser sur le rapport des forces, il lui arriva aussi de déroger à ce qui n’était pas un dogme quand la cause le méritait.

    Ce fut notamment le cas en Espagne, en février 1936, quand, par tactique, la Confédération nationale du travail (CNT) décida de ne pas faire, comme à son habitude, de campagne abstentionniste contre les forces de la coalition du Front populaire. Non que les anarcho-syndicalistes aient pu croire aux lendemains chantants, mais parce que le programme électoral des forces de gauche plus ou moins coalisées contenait au moins une mesure qui leur tenait à cœur : la mise en liberté des 30 000 prisonniers sociaux qui peuplaient les prisons d’Espagne depuis la terrible répression de l’insurrection des Asturies d’octobre 1934. Le lendemain de la victoire de la gauche, la CNT décida d’ailleurs de faire aboutir in petto la promesse en allant elle-même exiger, et plutôt fermement, cette libération aux portes des prisons. Avec succès.

    À périodes fixes, l’élection présidentielle rompt, en ce pays de monarchie républicaine, le temps fixe ou fuyant du pouvoir pour, démocratie représentative obligeant, rappeler aux urnes des citoyens plus ou moins convaincus de devoir encore faire leur devoir. Le bloc bourgeois y va sans problème. Le bloc populaire traîne plus volontiers les pieds en votant souvent, quand il vote, avec les mêmes pieds. C’est un classique. Après cinq années de Macronie disruptive et, dans un contexte où, nous disait-on, la partie était gagnée d’avance pour son petit chef de guerre, la tension monte dans les coursives. Et elle monte parce que, d’un côté, le vieux Mélenchon, candidat de ladite Union populaire, non seulement ne baisse pas, mais pourrait encore grimper jusqu’à arriver au second tour. D’un autre côté, la Dédiabolisée d’extrême droite, après avoir plié Zemmour et siphonné une partie de ses électeurs – qui, pour beaucoup, ne feront que rentrer au bercail après avoir éprouvé un temps le frisson national-identitaire du crevard de CNews – est annoncée plutôt haute en cas de duel avec notre Zelensky national aux petits pieds. Bref, le suspense est grand et, avec lui, couvent les paris, illusions, craintes, tout ce qui fait en somme le charme de ces suspensions citoyennes où les mobilisations sociales sont au plus bas en attendant le lendemain d’un avenir en commun, d’une grande purge ou d’une peste blanche adoubés par les urnes. Qui serais-je pour dauber les électeurs, ceux de mon camp s’entend, et ignorer que, sorti vivant de ce quinquennat d’horreur où les éborgneurs eurent pignon sur rue quand ils voyaient du jaune, où l’on nous balada de Charybde en Scylla en pleine pandémie, où l’on nous QR-coda comme des bestiaux, où les pauvres sauvèrent l’honneur de la décence ordinaire, où l’État-Macron fit méthodiquement le lit du fascisme, qui serais-je donc pour me gausser d’être pur en méprisant ceux qui croient au pouvoir du suffrage et l’utilisent, quitte à déchanter. Il m’importe peu, en somme, que l’on s’abstienne par conviction théorique ou que l’on vote par souci pratique. À condition de le faire en cohérence dans les deux cas : en refusant de légitimer le système dit représentatif dans le premier ; en choisissant le bon bulletin dans l’autre – et il n’y en a finalement qu’un pour qui croit que le vote peut avoir une vertu.

    La seule question qui se pose à mes yeux est celle de l’après-élection. Cette question – que déjà La Boétie, au XVIe siècle, considérait, en insoumis définitif, comme à l’origine de tout principe d’insubordination à la servitude volontaire – doit s’énoncer en ces termes : « Cela s’appelle-t-il vivre ? » Cette question est à la portée de n’importe qui. Elle se pose dans n’importe quel contexte de survie diminuée ou humiliée. Y répondre, c’est définir, à toute époque, le sens et les conditions du vivable, de l’humainement vivable. C’est la seule question radicale qui compte. En toute logique, la réponse à cette question est un « non » pluriel des accablés conduisant, logiquement, à l’impérative nécessité de la révolte. Cette question aucun sondage d’opinion ne la posera, aucun bulletin glissé dans une urne ne la résoudra jamais. Elle ne peut surgir que du dedans de l’humiliation – et surtout de la fierté qui naît d’en faire levier collectif contre le système qui humilie.

    L’essentielle différence entre la pensée radicale et l’extrémiste réside dans le fait que, quand la seconde est intolérante, idéologique, butée, ultra, pure et exclusiviste, la première, ancrée dans des convictions fermes mais toujours ouvertes, s’institue dans l’autonomie qui seule peut participer, comme appel d’air, à une réinstitution du social et du politique.

    C’est pourquoi, aux déconstructeurs qui veulent s’en défaire, il convient d’opposer, pour réarmer la théorie critique, un retour aux « Lumières radicales ». La démarche suppose de séparer ce qui fondait sa propre critique de la religion et des inégalités de ce qu’en a retenu « le projet de modernisation capitaliste qui, avec l’expansion du capitalisme au travers du colonialisme, a dominé le monde durant les siècles derniers [2] ». Sans réappropriation de ces « Lumières radicales » et de la pensée critique qui les prolongea, il est fort improbable que la question de l’émancipation sociale, humaine, anti-technologique – qui pourtant pointe à travers tous les combats de notre temps sans repères – fasse fondement d’une perspective globale de transformation. Le postulat critique des Lumières, disaient déjà Adorno et Horkheimer dans La Dialectique de la raison, fut « de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains ». Ce fut son principal apport, une avancée majeure dans la perspective d’émancipation générale. Celui de la postmodernité intellectuelle, c’est le contraire : tout déconstruire de cette perspective, au nom de ce relativisme qui fait sa légitimité critique, jusqu’à nous transformer en monades d’un éternel présent qui nous annihile.

    Quand la fascination pour l’apocalypse pénètre au point que nous connaissons la sphère politique, culturelle et esthétique, elle devient, toutes variantes et contre-variantes comprise, réactionnaires et postmodernes, l’idéologie nihiliste dominante d’un temps vide de sens. En contre apparaît pourtant, dans des pratiques variées, un besoin contre-idéologique de radicalité au sens premier du terme : tout reprendre depuis le début et en partant de la racine. Le retour de cette radicalité soucieuse de poser les bases d’une vie vivable, c’est-à-dire digne et bonne, est la meilleure nouvelle de ces temps maudits.

    Il y a un biorythme de l’histoire : ça touche le fond et ça repart, mais selon des rythmes différents.

    Si Macron repasse, le carnage social est assuré, et les troupes sont déjà prêtes. On peut parier que le ressentiment des vaincus sera aussi large que justifié, mais le ressentiment n’est jamais de bon conseil pour entrer en résistance. Si c’est la Dédiabolisée qui prend l’Élysée, il lui faudra faire gaffe à ne pas déclencher tout de suite la guerre civile – ce qu’elle a dû comprendre depuis qu’elle est devenue « républicaine » –, mais il est probable que la tension monte vite. Si c’est Mélenchon, le risque est autre : c’est celui d’une euphorie populaire trompeuse, d’une prime au sauveur, d’un laisser-aller attentiste. Toutes choses qui se payent cher en désillusions et en temps perdu. C’est pourtant un classique du genre depuis qu’aucun syndicat, et a fortiori aucune classe « pour soi », n’est désormais en capacité de faire plier le patronat.

    Ce qui fait le plus souvent histoire, c’est ce qu’on n’attendait pas. Toute révolution est inattendue. Elle participe invariablement d’un processus autonome de reconfiguration massive du visible, du pensable et du possible, et plus encore d’une révélation : l’ordre des sociétés, apparemment assumé par des États et dépendant de la logique globale du Capital, peut s’effondrer en un rien de temps. Car il ne repose que sur une apparence de réalité, celle qu’ont construite les dominants et que propagent, chacun à leur poste, leurs porte-voix salariés.

    À partir du moment où la « classe historique » a cessé de l’être parce qu’elle n’est plus essentielle à la reproduction du capital algorithmé et que les travailleurs ont muté en humains exploités, en prolétaires au vrai sens du terme, les appels incantatoires à la grève générale ne sont d’aucuns effets. C’est précisément de cette incapacité des milieux militants traditionnels à penser le réel de ce changement dans toute son horreur que provient, à gauche, leur prédisposition à cultiver la nostalgie des anciens combats et, à l’extrême gauche, à déplacer chaque fois davantage son curseur vers le sociétal et les luttes contre les discriminations. Prolétaires, les Gilets jaunes, si nettement laissés-pour-compte, l’étaient, au sens étymologique, à un point tel qu’il est curieux qu’aucun sociologue ou historien ne s’en soit rendu compte. Prolétaires – c’est-à-dire « rien » – ils le furent jusque dans leur refus catégorique de toute institution de médiation, en décidant, comme dans la chanson, de se sauver eux-mêmes. Ils le furent jusque dans leur appétence au débordement, leur goût de l’offensive, leur volonté de faire famille et amitié communes, leur ardeur au combat. C’est pourquoi on les disqualifia, on les insulta, on les mutila, on les brisa. Jamais répression ne fut plus sévère depuis la guerre d’Algérie.

    Le quinquennat de Macron fut finalement riche en résistances, en fraternités de lutte, en mouvements de toutes sortes, convergents ou pas. C’est qu’il apparut vite que le nouveau monde de Jupiter était l’ancien en pire, celui qui déjà nous priva de tout – et surtout de l’espoir de le vaincre. Cette séquence, cela paraît évident, a ouvert de nouvelles perspectives de refus que nous ne soupçonnions pas tant on nous avait raconté, y compris dans nos chapelles, que le peuple était perdu pour la cause de son émancipation.

    Ce qui viendra électoralement parlant, de désespoir ou d’espérance, nul ne sait. Notre seule certitude, c’est que le coup d’après c’est pour bientôt, et que cet après déjà nous appelle. Dans l’état d’un monde insupportable d’inégalités, chaotique sur le plan géopolitique, intenable sur le plan écologique, nombreuses et déterminées seront les communautés en révolte qui entreront en conflit contre le sort que leur fait le système d’exploitation et de domination qui détruit leur humanité.

    Quoi qu’il advienne de cette élection, c’est là qu’il faudra être.

    Freddy GOMEZ

    Notes :

    [1] En conclusion d’une lettre au secrétaire général d’Unité SGP-FO dans laquelle il annonce la tenue d’un « Beauvau de la sécurité » en janvier 2021.

    [2] Marina Garcés, Nouvelles Lumières radicales, La Lenteur, 2020.

    3
  6. Et bien de mon côté, il n’est que ce soir que mon choix de vote s’est arrêté et ce sera la FI, programme de gauche le plus construit, plus grande chance que les idées de gauche soient au second tour et Ruffin, Mélanchon pas ma tasse de thé pour sûr, mais François Ruffin oui et si celui-ci est tant engagé dans ce parti malgré Mélanchon alors je suis.
    Point d’enthousiasme et un certain fatalisme, voire même un étonnement, dans le fond le fascisme est tellement évident quand on envisage la situation…Une économie ayant besoin de moins en moins de bras, une classe moyenne -Riche qui représente 15% de la population mondiale, en gros 1 Milliards d’invidus, un détachement empathique par la numérisation des rapports sociaux – tout est prêt pour une bonne dictature mondiale avec comme mot d’ordre – Sauvons la planète !

    10
  7. Je vais aussi voter pour lui , d’une part pour son programme mais aussi pour voir les mines déconfites à la télé et le pompon serait que macron ne soit pas au deuxième tour ! Alors là ! 🙂

    1. Mauriceau,

      Si Macron n’est pas au second tour, quelle est la probabilité en revanche que JLM gagne face à Le Pen ?

      Vous jouez le coup de poker ?

  8. Conclusion de l’article du FT (et du Figaro rajoute par Pierre Guillemot) :n’espéront pas que Poutine dictateur totallitaire et criminel de guerre disparaîtra rapidement. Nous sommes parti pour des mois voire des années de luttes et de guerre contre lui, par Ukraine interposée au minimum. Et cela va structurer tout le reste. Cela pourrait être positif: se sevrer du gaz Russe et donc des énergies fossiles, et réaliser un tournant énergétique et agricole, avec une sobriété organisée avec une lutte contre les inegalites.
    Une candidate et un candidat à l’Elysee qui n’identifie pas Poutine et sa Russie radicalisee comme une « nouvelle » menace imminente, contre laquelle il va falloir combattre pour des années, ne peut que mener à plus de catastrophe, tout en feignant de vouloir éviter le pire.

    3
  9. The age of the strongman.
    C’est fort probable en période d’effondrement !
    Comme je l’ai déjà dit, je n’irai pas voter à la réélection d’Emmanuel Macron. Et c’est un grand soulagement pour moi car après 5 années de macronisme, je ne vois pas comment l’autoritarisme du gouvernement déjà engagé pourrait changer de cap avec une aggravation de la déstabilisation économique et politique mondiale. Abandonner des illusions, c’est commencer à se préparer aux temps qui viennent.
    Je ne cesse de croire dans l’incroyable expérience humaine que la vie a conduit sur terre après tant de millions d’années d’évolution. Mais nous avons été dans l’incapacité à contrôler, à accompagner les conséquences de la « révolution  » du cerveau humain. Nous avons entre les mains une Ferrari mais nous n’avons ni le mode d’emploi ni le permis de conduire, dit avec le sourire Sadhguru.
    Depuis que nous avons découvert l’Outil, nous n’avons su développer qu’une technologie au service de la puissance et mis cette puissance au service de notre peur de mourir. Croyant naïvement qu’elle nous permettrait d’échapper à nos limitations dont notre limitation temporelle. Plusieurs milliers d’années de « civilisation  » sans pouvoir échapper à cette peur moteur de notre autodestruction. Des sages ont eu conscience de tout cela dans toutes les cultures, à tous les âges mais notre peur de mourir aura toujours été la plus forte car elle a été d’une redoutable efficacité dans notre capacité (technologique ) à façonner le monde. Nous avons façonné le monde a notre image, celle de notre peur de disparaître. Nous n’avons qu’une seule obsession : laisser une « trace  » qui nous « survive « .
    Nous n’avons jamais su éduquer nos enfants à se dévêtir de cette peur ancestrale. Au contraire, nous n’avons cessé de cultiver le culte du Strongman. Même en période de paix, il nous a fallu inventer les « capitaines d’industrie  » jusqu’au « start up » et leur « premiers de cordée ». Toujours le nez vers en « haut « , implorant « Dieu  » l’image du père éternel de nous accorder la grâce de ne pas disparaître.
    Quel paradoxe ! L’humanité organise sa propre destruction mue par la peur individuelle de disparaître !

    1
    1. J’ai plussé votre commentaire car votre analyse est intéressante, mais je pense que votre diagnostic est faux (il y a agnostique dans diagnostique).
      La peur qui se manifeste est la peur de l’inconnu, du devenir, de demain qui peut être, vous avez raison en partie, la peur d’une mort éventuelle.
      Alors les peureux cherchent un meneur, un petit cheval blanc, tout seul, lui devant, les autres derrières. Il y a de la croyance dans ce comportement, c’est la recherche d’un dieu vous avez encore raison, et de la lâcheté, c’est la délégation à autrui de la responsabilité de la décision.
      Et vous avez les rétrogrades qui se rassurent en imposant par tous leurs moyens, un passé rassurant, connu, dans lequel ils savent se mouvoir. Les français sont des coutumiers indécrottables, alors se ne seront pas eux qui initieront l’avenir.

      1. Comme son nom ne l’indique pas, le capital est un « objet transactionnel intertemporel ».

        C’est un thermomètre de l’accumulation ayant déjà eu lieu (telle société est capitalisée à tant, « j’ai amassé une épargne de tant » pour un individu, « j’ai 7 années de grains en stock » pour un pharaon).

        Comment avoir l’accumulation sans avoir la peur du manque et chercher une garantie contre cette peur ?
        La réponse me semble être dans la diversité des ressources (plus facile quand on est dans l’Amazonie, mais cela peut prendre pleins d’autres chemins, voir les Nambikwara éthnologisés ar Levi-Strauss qui « commutent » de société tous les 6 mois en gros).
        Comme si l’assolement n’était par triennal mais fractal et permanent, sur deux lunaisons. Évidemment, ce n’est pas très compatible avec la notion de production telle qu’elle est engrainée (dans l’agro-industrie !).

  10. Je suis surpris de constaté que l’auteur ai fait l’impasse sur le projet de « grand moyen orient » présenté par Georges Walter Bush en 2004.

    1
  11. Article intéressant : une vue de l’Ouest en passant sans s’arrêter par dessus l’Europe, l’impuissante – simple base de l’Otan.

    Il me semble qu’il pose quand même comme point de bascule 2013-2014, quand l’Union européenne a proposé un accord d’association à l’Ukraine.

    Se rappeler précisément ce moment. Je transcris les propos de JP Chevènement sur Cnews :

    « On voyait venir le conflit en Ukraine dès 2004-2005 avec la Révolution orange. Le conflit s’est ensuite momentanément estompé mais il est revenu en force en raison, notamment, de la politique idiote de la Commission européenne qui consistait à promouvoir un Partenariat oriental, c’est-à-dire à offrir à l’Ukraine la perspective européenne, tout en fermant celle-ci à la Russie. Il y a donc eu un deux poids deux mesures. L’Ukraine était naturellement tentée de rejoindre l’Europe – elle l’est toujours, tout en cherchant à tirer profit de sa position intermédiaire : prix plus bas sur le gaz, coopération économique étendue à l’aune des très étroites relations industrielles entre l’Ukraine et la Russie (qui se sont beaucoup distendues depuis), etc. L’Europe a offert un accord d’association à l’Ukraine qui prévoyait pour elle l’accès au marché unique, l’accès à des fonds européens, et lui laissait penser qu’elle pourrait à la fois bénéficier de l’Europe et de la Russie. La Russie s’en est alarmée. »

    « Tout cela aurait pu faire l’objet d’arrangements à l’amiable si les Russes n’avaient pas eu le sentiment d’être trompés au moment de l’affaire Maïdan (lorsqu’une révolution de rue considérée comme un coup d’État a chassé le président ukrainien Ianoukovitch, proche des positions russes qui avait d’ailleurs rejeté le projet d’accord d’association avec l’UE au profit du projet russe). Il y a donc cette atmosphère de concurrence (entre projet européen et russe) qui existait et qui fait que les problèmes n’ont pas été traités avec toute l’intelligence nécessaire. »

    « Les Russes ne se sont pas trop inquiétés au moment de l’adhésion à l’OTAN des pays baltes et des pays d’Europe centrale. La vraie pomme de discorde, c’est l’Ukraine. C’est l’idée d’une Ukraine antirusse. C’est l’idée d’un nationalisme ukrainien forgé contre la Russie qui inquiète à Moscou depuis presque vingt ans. Dans le même temps, les Américains continuent de mettre sur pied le bouclier antimissiles (qui ne marche d’ailleurs pas) et qui a fait naître en Russie le sentiment que les mécanismes classiques de dissuasion ne fonctionneraient plus. »

    « J’ai rencontré Poutine pour la première fois à Sotchi le 5 mai 2014. J’étais alors envoyé par le Président de la République de l’époque pour préparer le format Normandie, en amont des cérémonies collaboratives du débarquement. J’ai donc préparé ce qui était un contact à l’Élysée, sous forme de dîner, pour mettre en place ce format autour de quatre pays : France, Allemagne, Ukraine et Russie. Ensemble, nous avons élaboré les accords de Minsk (Minsk I et Minsk II) auxquels il n’a manqué que d’être appliqués. S’ils avaient été appliqués, nous ne serions pas dans la situation actuelle. Je n’ai jamais cessé pendant ces huit années de plaider pour que l’on consacre davantage d’efforts à la solution de ces accords qui prévoyaient l’octroi d’une liberté linguistique et de prérogatives de décentralisation aux deux oblasts (Louhansk et Donetsk). Ces accords devaient être inscrits dans la constitution ukrainienne, avec ratification par référendum, avant que l’Ukraine ne récupère sa frontière vis-à-vis de la Russie. Les Ukrainiens n’ont pas accepté ce schéma. Ils voulaient renverser la séquence, l’ordre des phases. Nous n’avons pas su exercer les pressions nécessaires pour amener les Ukrainiens à plus de souplesse. Nos alliés ne nous ont pas beaucoup aidé à ce moment-là… Au contraire, on a commencé à les armer. Les Américains leur ont pas exemple envoyé des missiles.  »

    « Je n’ai jamais pris Vladimir Poutine pour un enfant de chœur mais pensait qu’il était honnête dans sa démarche pour obtenir un accord avec l’Europe. Il a changé de logique depuis. Je date ce changement de logique à l’été 2014, date à laquelle le nouveau président ukrainien, Porochenko, élu à la fin du mois de mai, n’a pas voulu appliquer les accords de Minsk dans leur première version et a donné le signal à l’armée ukrainienne d’une offensive qui a d’ailleurs échoué. Une deuxième offensive, qui a échoué également, a donné lieu aux accords de Minsk II en février 2015.  »

    « Pourquoi les pressions exercées n’ont pas suffi à faire en sorte que ces accords s’appliquent ? Il aurait d’abord fallu que chaque partie fasse preuve de bonne volonté. Les Ukrainiens n’étaient pas fanas de récupérer Donetsk et Louhansk peuplés de populations russophones qui ne leur étaient pas si favorables. Les Russes avaient quant à eux sans doute un objectif qui allait plus loin que la récupération des droits des familles de Donetsk et Louhansk à apprendre le russe à leurs enfants. »

    Depuis 5 ans beaucoup d’amis sont morts sans jamais n’avoir vu au pouvoir en France un gouvernement de gauche, sauf entre parenthèses. Alors pour mes amis qui mourront dans les 5 prochaines années, je mords sur ma chique et je vais voter Mélenchon. Je ne le dis qu’à vous, sur*Le seul Blog optimiste du monde occidental*

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.