Bloguer en deux langues

Je suis « né » bilingue. J’entends dire par là que j’ai entendu parler concurremment – et j’ai parlé moi–même – deux langues dans mon univers familial, du moment de ma naissance jusqu’à la mort de mon grand–père alors que j’avais seize ans. Mon père parlait français et c’est en français que je suis allé à l’école ; ma mère et mon grand–père – qui habitait un autre appartement du même immeuble – parlaient le hollandais : le néerlandais. On parlait français à la maison quand mon père était là et hollandais quand il était au bureau.

L’anglais, je l’ai appris plus tard. Je le parlais couramment quand je suis devenu étudiant à Cambridge. À la sortie des dix années que j’ai passées là, j’étais véritablement trilingue.

Je n’ai jamais pensé de la même manière en français et en hollandais, je n’ai jamais traduit d’une langue dans l’autre – même si je suis bien sûr capable de le faire. Forcé de dire quelque chose dans les deux langues dans le même contexte, je dis des choses différentes. « Question de cultures ! », dira–t–on, et cela joue effectivement, mais il y a bien davantage : dans les deux langues – et maintenant dans trois – je suis un autre ; pas schizophrène, mais presque.

La théorie de l’apprentissage que je propose dans « Principes des systèmes intelligents » (*) explique cela : on apprend les mots – ou plutôt, chaque usage spécifique d’un mot – associé à une valeur d’affect, et ce mot va alors s’inscrire dans un réseau mnésique en fonction des connexions qu’il entretient avec d’autres. Deux réseaux en deux langues seront nécessairement distincts : semblables sur des questions extrêmement techniques (ce qui autorise la traduction littérale), sans rapport entre eux pour la vie intime : qu’aurai–je à faire d’associations en français sur la maison de ‘s Gravenweg à Rotterdam, sur Jan van Schaffelaar se jetant du haut de la tour plutôt que de se rendre ?

J’ai repensé à tout cela en observant ce que j’écris d’une part sur mon blog en français et d’autre part, sur celui en anglais. Cela se ressemble parfois mais ce n’est franchement pas la même chose. J’écris également sur la finance en anglais mais ce ne sont pas les notes impressionnistes que l’on trouve sur le blog en français : ce sont de plus longues analyses, détaillées, en général très techniques. Inversement, on ne trouve pas de critique culinaire sur le blog français, ni de concours relatif à un tableau ! Je parle d’ANELLA, le logiciel d’intelligence artificielle que j’écrivis à la fin des années quatre–vingt, sur les deux. En anglais, j’insiste sur la question de l’affect. En français, je mets l’accent sur l’inspiration lacanienne du projet et j’intitule mon texte, « Le robot lacanien ». Les Anglo–Saxons savent qui est Lacan mais c’est un Lacan étrange pour moi, un mage, chéri des féministes et des départements de littérature comparée. En français, je peux parler de Freud comme d’un intellectuel érudit, en anglais je suis obligé de parler de lui comme d’un technicien. En français, je peux discuter de l’influence de Heidegger sur Lacan, de la structure hégélienne, et surtout kojévienne, de son système ; en anglais, j’allais écrire « à quoi bon perdre son temps » mais ce n’est pas cela que je voudrais exprimer, c’est surtout que je n’en ai pas envie, que cela ne me dit rien, autrement dit et plus essentiellement, que « cela ne passe pas au niveau de l’affect ! ».

=======
(*) Principes des systèmes intelligents, Paris : Masson, 1989

Partager :

5 réflexions sur « Bloguer en deux langues »

  1. Paul,
    Je ne connaissais pas ce billet vu « ça date » comme dirait Begin. (:-)
    Les langues, j’ai étudié les même, puisque nous sommes du même pays.
    Le brusselois, on ne voulait pas me l’apprendre donc je suis arrivé en classe « vierge » de néerlandais.
    Qu’ai je appris? La littérature. Vondel est un de mes souvenir. Le néerlandais même à Bxl, beaucoup avait des buses dans le secondaire avec cette langue. La construction des phrases était la plaie ouverte.
    L’anglais, déjà, intéressait plus par sa nouveauté. Mais la prononciation restait a désiré.
    C’est sa plus grande erreur de ne pas prononcer toutes les lettres comme en néerlandais.
    Plus tard, j’ai bien dû remarqué que le côté pratique de mon néerlandais ne permettait pas de prendre la bonne formule pour répondre au téléphone à mes collègues hollandais.
    Rebelote pour les cours pratiques et avec la motivation, je me débrouillais bien.
    Une langue reste un outil qu’il faut pratiquer en permanence. Rien ne s’oublie aussi vite qu’une langue sans entretien.
    Comme je l’écrivais « Les langues, un sacré jeu de langue »

  2. Magnifique,
    Merveilleux.
    Plus que jamais je suis heureux de venir ici. Бумага всё терпит.
    Le Blog de Paul Jorion supporte tout.

  3. Paul,

    Chomsky, La Recherche, juillet-août 2010 : « le langage peut évidemment servir à la communication, tout comme les gestes ou la manière de s’habiller. Mais statistiquement parlant, et c’est ce qui est important, le langage est de manière écrasante beaucoup plus utilisé pour penser, dans le cadre de notre dialogue interne. Le langage sert d’abord à penser. »

    Et nous pensons à des choses différentes selon le lieu ou nous sommes ou les gens avec qui nous vivons. Et donc selon la langue que nous utilisons.

    Je pense que plus que la langue, c’est ce vécu différent associé à la langue utilisée dans un contexte donné qui nous influence le plus. Et bien sûr le souci d’être compris par mes interlocuteurs, lecteurs, auditeurs, va me pousser à adapter mon discours en fonction de leurs mondes subjectifs supposés.

    Mais je ne deviens pas schizophrénique pour autant, mon caractère, mes préférences sexuelles, mes objectifs de vie ne changent pas…

Les commentaires sont fermés.