Jack Kerouac (1922-1969)

Depuis que j’ai commencé à écrire autre chose que des articles « scientifiques », j’ai rouvert des romans, et parfois recommencé à les lire. En fait j’essaie de trouver sous d’autres plumes ce que j’aimerais voir sous la mienne. Si j’y réussissais, je m’arrêterais découragé : cela a déjà été fait. Ou bien je serais au contraire satisfait : ça a déjà été fait : un devoir de moins auquel je suis astreint ! Quand j’aurai épuisé la longue liste des devoirs dont mes parents m’ont chargé, et que je me serai assuré qu’il y a bien pour chacun, un nouveau responsable (c’est à ça que servent les enfants, n’est–ce pas ?), je pourrai enfin, à l’instar de Moïse, prier le ciel de me prendre en pitié, « Ô Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! »

J’ai lu de Jack London, « Comment faire un feu ». London m’a guidé vers Thoreau. Puis Robert-Louis Stevenson et son voyage avec un âne dans les Cévennes. Puis ceux que j’ouvre, dont je ne lis qu’une seule phrase : « L’homme se trouvait debout dans l’encadrure de la porte. Sa silhouette se détachait, etc. » Je ne me souvenais pas qu’Henry James, Faulkner, Steinbeck, c’était comme ça : refermés aussitôt qu’ouverts. Je lis tout ça en anglais bien sûr – vu Santa Monica – même Proust : la langue dans laquelle les textes ont été écrits n’a aucune importance : je veux dire que c’est la phrase que j’examine en ce moment, pas les mots. Philip Roth, oui, là j’entame la lecture et je ne m’arrête qu’avec la fin. Pareil pour « La peste » que j’ai trouvé en français chez un bouquiniste à San Francisco, et que j’ai relu d’une traite.

Et puis celui que je lis en me concentrant, en m’interrompant tout le temps, en décortiquant chaque phrase pour être sûr d’avoir compris comment il l’a bâtie : Kerouac. Mais là, il y a deux réticences : le sentiment souvent qu’il s’écoute écrire, en racontant des incidents mineurs de sa vie qui n’ont aucun autre mérite que d’avoir été des incidents mineurs de sa vie, et puis l’amour où il n’a jamais véritablement pénétré : en retrait, prenant une biture chaque fois qu’il s’est quelque peu exposé, comme dans ses autres aventures. En fait, avec Kerouac, il y a trois choses, et la troisième je viens de la dire : l’ivrognerie. J’avais lu « Big Sur » à seize ans et le gars se représente, se met en scène dans le rôle de l’épave : « C’est comme ça que j’suis… Qu’est-ce que vous voulez ? » – « Ben merde, on veut un peu de tenue, c’est tout ! », et ça m’avait débecté. J’ai rouvert « Big Sur », et j’ai à nouveau eu la nausée : l’envie de vomir – comme lui.

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2 réflexions sur « Jack Kerouac (1922-1969) »

  1. Monsieur Jorion

    Le sentiment dont vous parlez à propos de Big Sur de Kérouac, je l’ai ressenti face aux Contes de la folie ordinaire de Bukowski. Je me souviens de ma gène mêlée de dégout mais aussi de la fascination puissante qu’exerçait sur moi ses textes.
    Finalement, j’ai insisté, comme on force un passage défendu par des ronces avant de découvrir une clairière lumineuse. Entre deux beuveries ce type était capable de tailler des diamants.
    Avait-il besoin de se saouler à mort pour extraire des diamants, ou une fois les diamants extrait avait-il besoin de se saouler, pour ne pas se suicider face à l’absurdité du monde dont il était conscient, à un point effrayant? Mystère…

    Vous même dans votre chronique au sujet d’Anthony Hagarty, disiez ( je vous cite de mémoire) qu’on ne pouvait que ressentir un immense respect pour la souffrance exprimée par l’artiste…

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