« Juste prix » et « juste valeur »

Je voudrais revenir sur la question du « Pas de prix ! », à laquelle j’avais consacré mon billet de samedi dernier (« Pas de prix ! ») et à laquelle l’affaire BNP Paribas m’a obligé de revenir vendredi (Ne dites pas « sous–prime » mais dites « subprime »).

J’ai écrit à de nombreuses reprises sur « le rapport entre la valeur et le prix » (1) et les événements qui se déroulent en ce moment (2) constituent à ce propos un laboratoire permanent. En deux mots, le prix, c’est la quantité d’argent qui s’échange entre l’acheteur et le vendeur à l’occasion d’une transaction portant sur un bien, alors que la valeur, c’est un prix « théorique » qui correspond en général à une conception « additive », où l’on additionne le prix des diverses composantes du bien en question : la somme de ce qu’on appelle aussi ses fondamentaux. Chez Adam Smith dans sa Richesse des nations publié en 1776, le prix est ce qu’il appelle le « prix marchand » (market price) et la valeur, le « prix naturel » (natural price). La finance récente a réinventé la même distinction en parlant respectivement de « cote–au–marché » (marked–to–market) et de « cote–au–modèle » (marked–to–model).

Au Moyen Age, les Scolastiques ont défendu une notion du « juste prix » où le prix n’est pas ancré dans la valeur (cette conception fera son apparition à la Renaissance) mais dans un rapport de force « paisible » entre acheteur et vendeur fondé sur leur statut social (3) (c’est un développement de la théorie aristotélicienne du prix [4]). Il s’agissait pour eux de réglementer sur un plan éthique les situations où règne un rapport de force extrême entre acheteur et vendeur parce que, soit l’acheteur est si puissant que le vendeur ne parvient pas à s’assurer avec le prix ce qu’on appellerait aujourd’hui un « salaire de subsistance », soit parce qu’à l’inverse, une situation de pénurie (une ville assiégée, par exemple), permet au vendeur d’imposer pour un bien, un prix exorbitant.

Or, en 2006 dans la directive FASB 157, l’organisme américain qui fixe les normes en matière de comptabilité, le Financial Accounting Standards Board, a introduit la notion de « juste valeur » qui, dans un renversement historique, vise cette fois à définir la valeur comme ancrée dans le prix, autrement dit, dans la « cote–au–marché » plutôt que dans la « cote–au–modèle ». La « juste valeur » est définie comme le prix qui s’obtient sur le marché principal de la marchandise à l’occasion d’une transaction qui s’effectue « dans un bon ordre ». Les sources pour la « juste valeur » sont – par ordre descendant de qualité : 1) la « cote–au–marché » sur un marché liquide, c’est–à–dire où en raison des volumes importants, une transaction peut avoir lieu dans un délai très bref ; 2) la « cote–au–marché » sur un marché il–liquide où en raison des faibles volumes il existe en général un écart importante entre le prix offert (bid) et le prix demandé (ask) ; 3) la « cote–au–modèle » qui repose en dernière instance sur une conception additive du prix.

En introduisant un concept de « juste valeur », fondé sur le prix et non sur la valeur, les marchés entérinent une position que j’ai défendue dans l’ensemble des textes mentionnés ci–dessous, à savoir qu’il n’y a pas de vérité pour les prix en-dehors d’eux–mêmes. Faut–il regretter pour autant la mort annoncée de la « valeur » ? Paradoxalement, oui. La raison en est la suivante : le concept de valeur introduisait une certaine stabilité en suggérant que le prix marchand devrait s’aligner sur le prix de la somme de ses composantes, alors que le prix peut lui, décoller de sa valeur supposée d’une manière que l’on qualifie de « spéculative ». Or, qu’est–ce qu’un prix « spéculatif » ? C’est, pour en revenir aux Scolastiques et à Aristote, un prix qui reflète de manière nue le rapport de force entre acheteur et vendeur – or ce rapport peut être brutal dans un système économique comme le nôtre qui se contente, comme je l’ai expliqué dans ma chronique Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique d’entériner la manière dont la nature opère lorsqu elle est laissée à elle–même, en l’absence de la domestication que l’Homme impose sinon à ses institutions (5).

(1) « Le rapport entre la valeur et le prix » (1999), Revue permanente du MAUSS, 2007 et « Le prix et la « valeur » d’une action boursière » (2007), Revue permanente du MAUSS, 2007, ainsi que mon blog en anglais en date du 23 juin 2007 : « Trouble’s a Bubble, introducing the stock synthetic ».

(2) Deux votes pour « la Grande Dérouille » ; un vote pour « la Grande Tasse » au moment où ce billet est mis sous presse.

(3) Henri de Langenstein (1325-1397) écrit que « si les autorités n’ont pas fixé de prix, le producteur est en droit de le fixer lui-même à condition qu’il n’exige pas davantage pour son travail et ses charges que ce qui lui permettra de maintenir son statut » (… per quanto res suas vendendo statum suum continuare possit).

(4) « Le prix comme proportion chez Aristote », La Revue du MAUSS, n.s., 15-16, 1992 : 100-110 ; sur mon site Internet (chapitre 4 du manuscrit « Le
prix »). « Aristotle’s theory of price revisited », Dialectical Anthropology, Vol. 23, N°3, 1998 :247-280; sur mon site Internet.

(5) « Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres », Revue permanente du MAUSS, 2007.

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Une réflexion sur « « Juste prix » et « juste valeur » »

  1. Le prix des choses jauge l’état des désirs mimétiques. Supposer aux choses une valeur intrinsèque masquerait le rôle déterminant des rapports de force. La valeur objectiverait nos violences dans l’objet.

    Il s’agit, convenons-en, de contrer la vulgate mondialisée de l’économie de marché comme condition politique de la liberté, mais aujourd’hui les plus cupides réclament des règles, alors, je ne vois pas encore très bien comment Jorion envisage le dépassement de la nature par elle-même dans la sphère de l’économie; l’appel à de meilleurs « ratings » peut tout aussi bien remplacer le « plan », et qui donc gardera les bergers…

    Revenons à nos moutons, peut-on radicalement se passer de référent ? Prenez par exemple n’importe quelle phrase de Finnegans Wake, selon votre talent de lecteur vous lui ferez dire n’importe quoi, la lecture devenant consciente d’elle-même dépassant l’utilitarisme de nos tablettes comptables. À y regarder de plus près ce lecteur commence par repérer un sens littéral, car il y a toujours un sens littéral, quelques sédiments de sémiose antérieures sur lesquels nous nous livrons au libre jeu de la création du sens.

    Alors si je suis d’accord avec Jorion, je voudrais bien qu’il me dise à partir de quels sédiments de valeur, il entend reconstruire la politique et l’économie.

    Pour le dire encore autrement, je comprends très bien les processus par lesquels le bol de riz préside au petit déjeuner, mais je ne pourrais pas envisager de vivre sans le goût du pain chaque matin, cette valeur-là, j’en paierai le prix.

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