Ce que serait une explication « totale » de la crise des subprimes

Les explications que je présente ici à propos de la crise des subprimes sont de type classique : offrant un mélange d’explications partielles, d’illustrations, d’analogies
« parlantes », etc. Tout cela évoluant à plusieurs niveaux : de la particule élémentaire que sont les consommateurs au processus le plus global, par exemple : « le tarissement du crédit », ce qu’on appellerait alors en physique, une explication au niveau du « champ ». Ceci dit, on pourrait se poser la question de savoir en quoi consisterait une explication « totale » de la crise que j’analyse ici au fil des jours.

En fait, la chose n’est pas impossible, même si les termes de cette explication seraient inhabituels. Ce qu’il conviendrait de faire, ce serait de combiner en une explication unique une description appropriée de l’anatomie et de la physiologie des instruments financiers qui sont au centre des différents avatars de la crise, et l’interaction des hommes et des femmes au vu du comportement de ces instruments, ainsi que leurs tentatives infructueuses aussi bien que fructueuses de corriger ce qui leur est apparu comme des comportements imprévus.

Karl Popper (1902–1994), qui n’avait pas grande sympathie pour les sciences sociales, considérait qu’une manière dont elles pourraient se rendre utiles serait de concentrer leurs analyses sur les conséquences inattendues des actions humaines. Popper était un « individualiste méthodologique » ce qui suppose, comme je l’ai déjà dit (La peste de la pensée économique), que l’humain peut être expliqué de manière complète et adéquate à partir des seuls actes individuels des hommes, l’ironie de la chose est que la présence–même de ces conséquences inattendues constituait en réalité la réfutation de son principe méthodologique, révélant précisément l’émergence de nouvelles propriétés au niveau du tout et dont la somme des parties est bien incapable de rendre compte. Quoi qu’il en soit, aucun sociologue n’a jamais, à ma connaissance, entreprit d’appliquer le programme de Popper, mais il n’est peut–être pas trop tard et le cadre dans lequel opérer est peut–être précisément ici.

Il va sans dire, qu’une explication « totale » du type que j’envisage ici serait ardue. Elle mobiliserait en particulier la modélisation complète des instruments financiers au centre des processus en crise – et risquerait de souligner dans certains cas la compréhension insuffisante que nous en avons. La description devrait être celle d’une machinerie complexe au sein de laquelle circule de l’argent, ce qu’on appelle en langage technique des « flux de liquidités », et qui sont en réalité très semblables à ce que l’expression suggère immédiatement, à savoir des processus hydrauliques modulés par des structures de contrôle qui régulent la circulation de ces flux (1).

Des ingénieurs financiers créent ces instruments financiers et ce sont alors d’autres ingénieurs financiers qui tentent de maîtriser, de dompter, ces produits dont le comportement est en raison de sa complexité ou de sa modélisation imparfaite, largement imprévisible (2).

Ceci suggère immédiatement qu’une solution aux crises du type de celles que l’on traverse en 2007 résiderait dans le fait de n’utiliser que des instruments financiers parfaitement maîtrisés parce que parfaitement compris. Ceci va à l’encontre cependant de l’opinion admise dans les milieux financiers, y compris par leurs régulateurs, qu’il suffit pour un modèle – si l’on n’est pas sûr qu’il soit parfaitement adéquat – de satisfaire à une « norme industrielle », c’est–à–dire au consensus de la branche, quelle que soit la fragilité des bases sur lesquelles ce consensus s’est bâti.

(1) Ce sont Raynes et Rutledge qui ont attiré l’attention sur le fait que les obligations du type Residential Mortgage–Backed Securities sont en fait des systèmes physiques pourvus de structures de contrôle (Raynes, Sylvain & Rutledge, Ann, The Analysis of Structured Securities. Precise Risk Measurement and Capital Allocation, Oxford : Oxford University Press, 2003).

(2) Le modèle de Black–Scholes pour la valuation des options en offre un bon exemple : son paramètre appelé « volatilité » est en réalité un fourre–tout où se trouve regroupé tout ce que le modèle échoue à capturer.

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