Countrywide sauvé par Bank of America

Le Wall Street Journal aurait donc appris hier que Bank of America entend racheter Countrywide. Pour la plus importante firme américaine de crédit au logement, il était urgent qu’un chevalier en armure rutilante lui administre le baiser qui sauve : la conversation entre ses dirigeants et ses actionnaires, où le bilan du quatrième trimestre de 2007 aurait été évoquée, était prévue pour le 29 janvier et, comme me le disait un ex-collègue de là-bas : « Ou bien ils annoncent la faillite ou bien ils annoncent que tout va bien et ils seront pendus un peu plus tard ! » – sous-entendu, quand il sera apparu à quel point les livres ont été trafiqués pour produire un chiffre optimiste.

La valeur du titre était tombée au plus bas il y a quatre jours, cotant à peine plus de 5 dollars, soit une perte de 88 % par rapport à son plus haut niveau en 2007. Ceci équivalait à évaluer les avoirs de la compagnie à 5 milliards de dollars, chiffre à comparer aux 15 milliards de dollars que représente en principe son portefeuille de crédits immobiliers. Le rapprochement des deux chiffres ne peut signifier qu’une seule chose : que ce portefeuille a perdu, aux yeux des marchés financiers, deux tiers de sa valeur. Une perte aussi considérable n’est pas étonnante : si l’on exclut les subprime qui en constituent environ un sixième, ce portefeuille est essentiellement constitué, d’une part, de HELOC (Home Equity Line of Credit), prêts « second lien » consentis sur la base du capital captif dans les murs du logement hypothéqué – dont la valeur recouvrable en cas de défaillance de l’emprunteur est considérée comme quasiment nulle du fait de la priorité accordéee aux créanciers du prêt principal, considéré lui comme « premier lien », et d’autre part, d' »option ARM« , prêts à taux flottant « rendus abordables » dont 85 % des emprunteurs avaient choisi la formule la plus « économique » pour eux : celle qui constituait à ne verser comme mensualité que le « paiement minimum », une somme inférieure même aux intérêts courus – le passif étant ajouté au montant du principal encore dû – recette infaillible, comme on l’imagine, pour un scénario catastrophe dans un contexte où, en parallèle, le prix de l’immobilier est à la baisse. Je tenterai de me livrer la semaine prochaine à un calcul plus exact.

Bank of America était venue au secours de Countrywide en août 2007 quand la première banque commerciale américaine avait injecté 2 milliards de dollars dans la firme de crédit au logement, soit environ 16 % du capital de cette dernière. L’accord prévoyait que Bank of America pourrait acheter des actions de Countrywide au prix – alors privilégié – de 18 dollars. Avec un prix de l’action tombé ces jours derniers au niveau des 5 dollars, la banque était bien près de devoir considérer son investissement comme une perte sèche ; en rachetant au contraire Countrywide, elle se repositionne et acquiert potentiellement les 17 % du marché du crédit immobilier que la firme californienne représente. Je dis bien « potentiellement » puisqu’entretemps le marché subprime s’est évaporé, que les « option ARM » sont dans l’état que j’ai décrit plus haut et que la partie du marché « Alt-A » (Alternative A) composé de prêts sans justificatifs de revenus – que la presse a baptisés de « prêts pour menteurs » – s’est lui aussi évaporé.

La presse souligne ce matin qu’il aurait été préférable pour Countrywide que la firme soit acquise au moment de l’accord avec Bank of America au mois d’août. Pour la firme peut-être, mais pas nécessairement pour Angelo Mozilo, son PDG, qui a revendu progressivement la quasi-totalité de ses titres à un prix moyen – tous calculs faits – de 36,5 dollars, ni non plus pour Bank of America qui rachète 17 % du marché du crédit immobilier américain à un prix imbattable. On peut alors se demander si le scénario n’avait pas été mis au point selon la manière précise dont il s’est déroulé. Ce n’est pas à exclure : les rumeurs de contacts entre Bank of America et un tout petit carré de dirigeants de Countrywide couraient déjà sur les marchés au début 2007 – et, au sein d’un petit cercle d’initiés, depuis bien plus longtemps encore. L’opération est-elle une bonne affaire pour Bank of America sur le long terme ? Rien n’est moins sûr : le marché sur lequel Bank of America – augmenté de Countrywide – se repositionne est celui du crédit immobilier « Alt-A » dont la titrisation, c’est-à-dire la possibilité de revendre la dette à des tiers sous forme d’obligations, s’est évanouie en 2007 ; en l’absence d’une revente à des investisseurs, Bank of America devra conserver ces prêts dans son portefeuille. Pour une firme dont les profits ont fondu de 93 % entre 2006 et 2007, il ne s’agira d’une mince gageure, mais dans la conjoncture actuelle – et comme pour bien des établissements financiers américains – elle n’a peut-être pas d’autre choix que la fuite en avant. Espérons que les fonds souverains des nations amies et des autres seront toujours disposés, le cas échéant, à lui tendre une main secourable !

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2 réflexions sur « Countrywide sauvé par Bank of America »

  1. Bonjour Mr Jorion tout d’abord je tiens à vous féliciter pour votre culture et votre plume je vous lis avec le plus grand plaisir. Je suis étudiant en M2 d’économie et réalise un mémoire sur « la crise des subprimes et oui on n’y échappe pas » plus précisément il concerne la crise de la liquidité, les risques endogènes à la « titrisation ». J’adore beaucoup l’angle de vue pas forcément « d’économiste » que vous portez sur le sujet, ce qui me porte à vous demander si vous accepteriez que je vous pose certaines questions en rapport au sujet que je traite.
    Bien à vous.

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