« Rogue trader »

Je m’en tiens à l’anglais parce que ce que me propose le dictionnaire comme traductions : « négociant gredin » ou « négociant polisson » me semble passer à côté de la dimension canaille de l’accusation et du montant de la charge : les 4,9 milliards d’euros disparus en fumée à la Société Générale.

Selon le communiqué de presse de la banque, Jérôme Kerviel, car tel est le nom de l’accusé, aurait pris des positions « frauduleuses » sur des futures d’indices boursiers. Chargé de prendre des positions « de couverture », il aurait au lieu de cela pris des positions « directionnelles ».

Kèzako ? Cela veut dire la chose suivante : Kerviel était censé prendre des positions dans le sens opposé des marchés : qui gagnent quand la bourse baisse et qui perdent quand elle gagne. La manœuvre est facile à réaliser sur le marché des futures : on se pose vendeur de contrat futures, on « shorte le marché ». Le seul problème, c’est que comme le nom « future » l’indique suffisamment, on ne peut le faire qu’avec un certain décalage : on peut parier « à l’envers » sur la bourse de demain mais pas sur celle d’aujourd’hui. Je vais prendre l’exemple d’hier, 23 janvier, sur le marché de New York : avant que le marché n’ouvre, le future sur l’indice S&P indiquait une baisse sensible et la bourse ouvrait effectivement en baisse – dans la direction que le future indiquait. En cours de séance, la tendance se renverse brutalement quand on apprend qu’un groupe de banques sont réunies autour d’un plan de renflouement des « réhausseurs de crédit » : le marché est euphorique et le future du jour précédent se révèle en clôture avoir été totalement à côté de la plaque.

Pourquoi voudrait–on jouer la bourse simultanément dans les deux sens : « à l’endroit », comme le prix des actions, et « à l’envers », comme un vendeur de futures ? Parce qu’en jouant habilement on peut capturer les petites différences entre le « spot », le présent, et le « future », l’avenir, sans prendre davantage de risque que la différence entre les deux. Bien entendu quand les marchés vont dans tous les sens comme cette semaine il n’est pas exclu que l’on prenne quand même de très grandes claques. Prendre des positions « directionnelles » veut dire dans ce cas–ci, aller dans le même sens que la bourse en étant acheteur de contrats futures. Quand on fait ça, on peut évidemment doubler, tripler, etc. ses gains quand la bourse grimpe et de la même manière, doubler, tripler, etc. ses pertes quand elle baisse. La Société Générale affirme que les transactions frauduleuses sont plus anciennes, antérieures au 19 janvier et qu’il ne s’agirait donc pas des malheurs de cette semaine. Dont acte.

Ayant expliqué comment Kerviel a pu perdre tant d’argent, je passe au point suivant : comment se fait–il que cela ne se soit pas vu ? Il y a plusieurs explications possibles. La première, c’est que le contrôle de gestion est souvent une grosse machine et à ce titre peut être extrêmement bureaucratique et donc peu efficace. Dans une firme où j’ai travaillé, j’ai été employé successivement dans deux divisions, dans la première on me disait : « Fouinez : traquez l’erreur ! », dans la seconde, on me disait : « Laissez travailler les traders en paix : ne faites pas de vagues ! ». Devinez dans laquelle des deux le risque était le plus élevé ? Quand le contrôleur en chef de la deuxième division avait été nommé à son poste, son patron lui avait dit – il me l’a répété : « Vous n’aurez bientôt que des ennemis à cet étage et c’est ainsi que je veux que les choses se passent ». Quand il a démissionné la semaine passée pour n’avoir rien vu venir, il n’avait au contraire que des amis – qui doivent beaucoup le regretter aujourd’hui !

Ceci dit, il est possible de tricher. Le communiqué de presse de la Société Générale affirme que « Sa connaissance approfondie des procédures de contrôle, acquise lors de ses précédentes fonctions au sein du middle–office du Groupe, lui a permis de dissimuler ses positions grâce à un montage élaboré de transactions fictives ». C’est effectivement possible : Nick Leeson qui causa la chute de la banque d’affaires britannique Barings en 1995 utilisait pour cacher certaines de ses transactions un compte destiné aux corrections d’erreurs de trading.

Ce qui arrive cependant quelquefois, c’est que le « rogue trader » opérait dans une zone floue avec la bénédiction ou tout au moins l’accord tacite de ses patrons. Tant que les choses vont bien, c’est–à–dire tant que les trades sont gagnants, on ferme les yeux : a–t–on jamais vu en effet la presse s’indigner devant un « rogue trader » ayant fait gagner des milliards à sa firme ? Peu de temps avant sa chute, en 1994, Nick Leeson avait réalisé un profit de 208 millions de livres pour la Barings. En janvier 1995, il était vendeur d’un straddle (en francais « stellage »), une option dont il touchait la prime et qui ne lui coûterait rien si l’indice Nikkei bougeait peu jusqu’à l’échéance du contrat. Le tremblement de terre de Kobe dévasta le Japon, l’indice Nikkei plongea et le stellage de Leeson prit une raclée. Il chercha à se refaire sans grand succès et on se souvint alors très opportunément qu’il avait un jour montré ses fesses dans un bar.

Dans un autre cas, celui de Joe Jett, à Kidder Peabody, en 1994, l’accusé choisit de se rebiffer : il s’affirma haut et fort victime d’une machination et désigné comme bouc–émissaire. Il fut reconnu – au moins partiellement – innocent par la justice. Il publia quelques années plus tard un excellent livre sur ses tribulations (1). Nick Leeson est lui aujourd’hui PDG d’un club de football en Irlande ; il donne aussi des conférences où il raconte son aventure – dont il existe également un excellent compte–rendu (2).

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(1) Joseph Jett & Sabra Chartrand, Black and White on Wall Street : The Untold Story of the Man Wrongly Accused of Bringing Down Kidder Peabody, New York : Morrow, 1999

(2) Gapper, John & Denton, Nicholas, All that Glitters : The Fall of Barings, London : Hamish Hamilton, 1996

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4 réflexions sur « « Rogue trader » »

  1. je ne connais rien à la finance, mais (comme dirait Coluche) c’est pas une raison pour la fermer.
    il me semble tout de même extrêmement curieux que, alors que la socgen faisait l’objet de rumeurs depuis de nombreuses semaines, un « faire-valoir » se fasse pincer très opportunément peu de temps avant la communication de résultats.

  2. Bonjour,

    Je ne suis pas compétent dans l’art de décripter les communiqués financiers, mais je m’interroge. Merci
    de vos commentaires :

    Des pertes connues depuis le 7 novembre 2007 (dépréciations indiquées en majuscules, par moi), ne
    manquait plus qu’un jeune courtier pour porter le chapeau ?

    Recul du bénéfice net trimestriel de SocGen, comme attendu

    mer 07 nov, 11h13       

    PARIS (Reuters) – La Société générale annonce un bénéfice net en recul de 11,5% pour le troisième trimestre, exactement au niveau attendu, malgré des dépréciations plus fortes que prévu qui sont liées à son exposition au « subprime » et à la crise des marchés du crédit (404 millions d’euros au total).

    Elle est parvenue à les compenser partiellement par la bonne performance de son activité de banque de détail, en France comme à l’étranger, et la baisse de ses coûts dans les activités touchées par la crise financière, la banque de financement et d’investissement (BFI) et la gestion d’actifs (SGAM).

    La Bourse a réservé initialement un accueil positif à cette publication, le titre Société générale progressant un temps de plus de 3% avant de passer dans le rouge vers 10h44 (-0,42%) dans un marché mis à mal par de nouveaux plus bas du dollar.

    Il est en baisse de 18% depuis début 2007, les investisseurs redoutant, comme pour les autres banques ayant des activités de marché significatives, que les revenus resteront sous pression du fait d’un ralentissement durable de certains métiers.

    « Le résultat net global est pilepoil en ligne avec les attentes. Il n’y a pas de mauvaise surprise », a déclaré Pierre Flabbée, analyste chez Landsbanki Kepler. Il ajoute que la bonne performance commerciale de la banque lui a permis « d’être généreuse dans les dépréciations, ce qui devrait plaire au marché ».

    « On est plutôt rassuré », a indiqué Valérie Cazaban, gérante chez Stratège Finance. « La BFI a vraiment des difficultés mais heureusement, il y a la banque de détail pour soutenir le groupe », a-t-elle ajouté, estimant que l’essentiel des mauvaises nouvelles – la banque avait averti dès le mois de septembre que ses activités de marché avaient souffert au cours de l’été – étaient aujourd’hui intégrées dans le cours de Bourse.

    PERTE DE TRADING

    Le bénéfice net, part du groupe, du trimestre est ressorti à 1.123 millions d’euros, soit le montant attendu en moyenne par les analystes interrogés par Reuters.

    Le résultat brut d’exploitation (RBE) s’est élevé à 2.001 millions d’euros (-2,5%), un montant lui aussi très proche du consensus (2.021 millions). Les revenus (+2,1% à 5.375 millions) ont été en-deçà des attentes (5.569 millions) tout comme les coûts (3.374 millions contre 3.531 millions escompté).

    La Société générale a passé 230 millions d’euros de dépréciations liées à son exposition au « subprime », retenant l’hypothèse du scénario le plus pessimiste (200 milliards de dollars de pertes cumulées pour l’immobilier résidentiel américain dans son ensemble).

    La crise des marchés du crédit l’a en outre conduite à inscrire 98 millions de dépréciations sur son portefeuille d’engagements en attente de syndication, dont les financements de LBO, et 76 millions dans le métier gestion d’actifs.

    En conséquence, la division BFI a enregistré sa plus mauvaise performance depuis le 4e trimestre 2004 avec une contribution de 310 millions d’euros (-40,8%) (contre 363 millions attendus). Ses revenus ont fondu de 23,6%, à 1.159 millions (consensus à 1.374 millions), sous l’impact des dépréciations mais aussi d’une perte de 180 millions d’euros dans les activités de trading.

    La banque souligne que les dégâts ont pu être limités par la forte hausse de l’activité pour compte de clientèle et la performance du métier actions, pour l’essentiel les dérivés, dont les revenus ont progressé de 13,4% à 679 millions. S’y ajoutent des coûts en baisse de 9,8% pour la BFI, du fait de la baisse des rémunérations variables.

    PRUDENCE POUR 2008

    La performance des réseaux France (Société générale et Crédit du Nord) a dépassé les prévisions, la croissance des revenus hors éléments exceptionnels ou volatils, comme les mouvements de provisions sur l’épargne logement, atteignant 6,6%. La Société générale attend désormais qu’elle dépasse 4,5% sur 2007, contre une précédente estimation d’au moins 4,0%.

    La banque de détail à l’international, dont le fonds de commerce poursuit son développement rapide (+749.000 clients particuliers en un an, soit une hausse de 10,9% à périmètre constant) a également fait mieux que prévu, avec une progression de 43,3% de son résultat net, à 172 millions d’euros.

    Hors impact des dépréciations chez la filiale SGAM, les revenus du pôle gestion d’actifs et service aux investisseurs (en hausse de 11,3% à 854 millions) seraient ressortis au niveau des attentes.

    LA GESTION D’ACTIFS PROPREMENT DITE A ACCUSÉ EN OUTRE UNE DÉCOLLECTE NETTE DE 12,6 MILLIARDS D’EUROS SUR LE TRIMESTRE DUE À D’IMPORTANTES SORTIES DES FONDS MONÉTAIRES « DYNAMIQUES » (-7,4 MILLIARDS), UN DES SEGMENTS LES PLUS TOUCHÉS CET ÉTÉ PAR LA CRISE DES MARCHÉS DU CRÉDIT, ET AU DÉMONTAGE DE CDO (OBLIGATIONS SYNTHÉTIQUES) GÉRÉS PAR LA FILIALE AMÉRICAINE TCW.

    Pour l’avenir, la Société générale s’est voulue prudente, soulignant que l’environnement des marchés financiers, « bien que sur la voie d’une amélioration progressive, n’est pas, à ce stade, revenu à la normale ».

    Elle a confirmé ainsi que, « sauf détérioration significative de l’environnement macro-économique ou aggravation majeure de la crise », son rendement des fonds propres devrait être de l’ordre de 20% sur l’ensemble de 2007 comme en 2008.

    Si cet objectif paraît conservateur pour 2007, le ROE s’inscrivant à 23,8% sur les neuf premiers mois de l’année, les interrogations demeurent pour 2008, d’autant plus que la banque sera handicapée au premier semestre par une base de comparaison élevée dans les activités de marché.

    « On a un petit soulagement sur le troisième trimestre. Le résultat de la BFI a été sauvé par des marchés actions très porteurs, avec des volumes exceptionnels. Cela ne sera peut-être pas le cas pour la suite », résume un analyste basé à Paris.

    http://fr.biz.yahoo.com/07112007/290/recul-du-benefice-net-trimestriel-de-socgen-comme-attendu.html

  3. C’est vrai que l’histoire est un peu suspecte a priori, d’autant que les déclarations hier de Bouton et de Citerne sur ce qui s’était passé exactement apparaissaient contredire partiellement le communiqué de presse. Ceci dit celui–ci était bien obligé de faire court. Bizarre aussi était le fait que Kerviel ait passé une journée à se faire cuisiner avant de reconnaître les faits : il y a des traces de ce qui se passe dans un middle–office et à celui qui nie on peut facilement opposer ces traces écrites en lui disant « Ecoutez, mon vieux, et ceci ? ». Encore plus curieux est ce que le Wall Street Journal rapporte ce matin : « Selon une personne informée de la situation, Monsieur Kerviel s’était convaincu lui–même qu’il avait mis au point une nouvelle manière d’opérer sur les futures d’indices boursiers. [Interrogé,] il a tourné en rond pendant un certain temps, justifiant sa stratégie de trading ». A première vue, on a l’impression d’un gars de bonne foi qui croit qu’on remet simplement en question sa stratégie – ce qui arrive tout le temps, du moins dès qu’on perd : j’ai été dans cette situation. Ou bien il faisait simplement l’imbécile… Quoi qu’il en soit, un de ses collègues croit à la version officielle et explique dans un blog comment Kerviel à dû opérer. Donc, de ma part et jusqu’ici : jugement réservé !

  4. Parallèle !

    J’écrivais donc jeudi :

    « Ce qui arrive cependant quelquefois, c’est que le « rogue trader » opérait dans une zone floue avec la bénédiction ou tout au moins l’accord tacite de ses patrons. Tant que les choses vont bien, c’est–à–dire tant que les trades sont gagnants, on ferme les yeux : a–t–on jamais vu en effet la presse s’indigner devant un « rogue trader » ayant fait gagner des milliards à sa firme ? »

    Une dépêche de l’agence Reuters intitulée « Mandat de dépôt requis contre le trader de la Société Générale » et publiée il y a quelques heures déclare :

    « Jérôme Kerviel a opéré sur des contrats à terme liés à des indices boursiers européens et a failli gagner. Le procureur a confirmé que les positions qu’il avait prises avaient virtuellement fait gagner 1,4 milliard d’euros à la banque au 31 décembre 2007. Le procureur a indiqué que les positions étaient créditrices trois jours avant leur liquidation.
    L’avocat de Jérôme Kerviel, Me Christian Charrière-Bournazel, a souligné de son côté que c’est la Société générale qui a matérialisé la perte en décidant de liquider les positions en début de semaine dernière, alors que les marchés venaient de chuter. C’était précipité, dit l’avocat, car les marchés sont ensuite repartis à la hausse. »

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