Le Grand Tournant

Je crois que c’est dans une opérette d’Offenbach que les gardes entonnent « C’est nous les soldats du Moyen Âge… ». Ce qui ne manque pas de susciter l’hilarité. Le rire a ici deux origines : celle bien sûr de la caractérisation a posteriori du Moyen Âge mais aussi le fait que l’on se préoccupe peu d’habitude de situer l’époque où l’on vit dans le continuum de l’histoire.

Je ne suis pas sûr de la manière dont il faudrait appeler mon temps. Le qualifier de « Post-Moderne » confirme l’hésitation puisque l’on se contente de constater à quoi il a succédé, trahissant l’incapacité à saisir la manière dont il sera perçu, l’incapacité de déterminer la manière dont évolueront les choses, en mieux ou en pire. Hegel nous assigne le devoir de comprendre notre époque et donc de savoir où elle va. La caractériser est une manière de lui enjoindre où aller. J’hésite cependant entre la motiver par la honte, en l’appelant le « milieu du Moyen Âge » ou par l’encouragement, en la qualifiant de « fin de la préhistoire ».

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4 réflexions sur « Le Grand Tournant »

  1. Il me semble en particulier en voyant des personnes plus jeunes que la principale particularité de notre époque soit l’individualisme à la fois dans la croyance que ce qui arrive à chacun est de son fait et dans le fait que les dirigeants, les médias etc… nous valorisent ou nous culpabilisent individuellement en ignorant la part de la société sur ce que nous sommes. Par ailleurs les différences sont légalement tolérées mais dans le travail et l’économie la norme est de rigueur. On a « le droit » d’être différent mais il faut en subir des conséquences ! Je n’ai pas l’impression qu’historiquement un tel individualisme normatif ait préexisté. Soit c’était l’un ou l’autre mais pas les deux.

  2. Caractéristique de l’époque : L’espèce humaine est bien trop nombreuse et excrémente la planète. « Une fin du monde » programmée due à la multiplication exponentielle d’un unique et démentiel prédateur ?

    Cette année, j’ai eu la sensation physique, profonde (prémonitoire ?), que la planète, comme un pur-sang sauvage, allait tout tenter dans les cinquante ans pour se dégager de son cavalier : l’Homme… Une énergie du désespoir : Culbuter l’espèce humaine dans un sursaut vital pour se sauver, vous me suivez ? Vent, feu, eau, terre, maladies et disettes… Alors je me suis dit : Et si la population humaine allait décliner, là maintenant, du seul effet dévastateur du pur-sang en colère ? L’idée ne m’a pas parue saugrenue.

    En début de ce mois, j’ai senti la colère du pur-sang qui montait : ma compagne, thaïe, et moi-même avons subi l’attaque d’une mini-tornade, en pleine nuit, sur les bords du Mékong ou nous vivons (à 20 km de Ventiane, la capitale du Laos). Quand le jour s’est levé, devant le spectacle, un silence étrange après les hurlements des éléments, j’ai senti l’avertissement. Croyez-moi, ça laisse songeur… J’ai serré ma compagne dans mes bras.
    Peut-être avons-nous atteint un pic de population ? Peut-être les hommes n’ont-ils absolument pas conscience de ce qui les attend ?

  3. Allez, un scoop : on est toujours dans la modernité : socialement (on parle aujourd’hui de l’individualisme comme s’il n’avait jamais existé avant), politiquement et économiquement.

    Le reste n’est que bla bla…

  4. @ benoit

    Paradoxalement (ce soir) je suis très optimiste, car votre inqiétude évoquée dans le silence du Mekong après la tempête, me rappelle que nous faisons aussi partie de Gaïa.

    Bien sûr, la marche générale ira vers la (re) féodalisation du Monde, telle qu’elle est exigée par la nécessité de maintenir l’ordre dans une société globale qui devra renoncer à l’idéal du partage égalitaire du gâteau (je ne fais que ressasser l’évidence universellement partagée que le niveau énergétique auquel se situe le nouveau Sofitel Wanda Bejing n’est pas un objectif compatible avec l’état actuel de la démographie de l’espèce humaine). Ajoutons que la démographie nous confronte au risque d’extinction de l’espèce en raison de la fragilité des systèmes technologiques dont notre survie collective dépend : tout nous conduit donc vers l’acquiescement et la soumissions au premier ordre qui se chargera de calmer nos inquiétude.

    Mieux encore les « thalamus et hypothalamus » de la classe moyenne mondiale sont suffisamment informés des risques, pour que nous ne réglions pas le problème jusqu’au dernier et à la machette après avoir arraché pour les emporter comme fétiche les carreaux de la dernière salle de bain. En contrepartie, nous accepterons de partager le gâteau tel qu’il est, inégalitairement, mais avec le soutien moral des prêtres de la décroissance devenus (depuis la semaine dernière) les meilleurs agents de communication de la politique des firmes multinationales oeuvrant activement pour tout ce qui leur sera durable.

    Naturellement, ce ne sera pas drôle, nous apprendrons à trier religieusement nos lames de rasoir, et plus nous serons pauvres, plus nous serons soumis à la contrainte de la morale sévère de la parcimonie et du recyclage; bref, nous serons fort occupés ! L’humanité a toutefois montré tout au long de son existence qu’elle pouvait survivre, tout en étant organisée selon des règles très contraignantes ; la liberté est finalement une idée fort récente et pas très assurée.

    D’un autre côté, l’acceptation d’un monde hiérarchisé et immuable sera redevenue normale, l’idée même d’une mobilité sociale et le rêve de l’accès à une strate disposant d’un quota d’énergie plus élevé sera sans objet. Chaque chose à sa place, une place pour chaque chose: la caste des latifundistes producteurs d’énergies vertes, la classe des familles produisant les ingénieurs des centrales nucléaires, la classe des familles d’acteurs pour la distraction … et ainsi « le monde tiendra ». Chaque groupe, à quelque niveau qu’il se situe sera pétri de l’impérieux devoir de ne rien gaspiller, nos âmes en seront souvent confites, parfois jusqu’à la bigoterie parcimonieuse, et c’est là ou l’espoir renaît !

    En effet, une fois que le renoncement au développement par la croissance matérielle se sera bien imprégné dans nos esprits du fait de la nature des choses. Nous serons enfin débarrassés du mythe de la croissance, le « toujours plus de peuplement » se tournera vers d’autres formes d’équilibre démographique. Une fois que l’idée du bonheur sera détachée du mythe de la jouissance dans l’accroissement de notre capacité d’accès au gouffre énergétique des biens matériels, l’absurdité du « Léviathan croissance » sera évidente. Alors, par un curieux mécanisme, peu explicable, la masse inoccupée de nos neurones trouvera à s’occuper en réseaux, enfin n’importe quoi d’immatériel sobre en énergie, (je vois assez bien le développement hyper exponentiel de la complexité du gamelan javanais en P graphe) . Bref, tout en créant la musique des sphères, nous imaginerons bien d’épargner sous à sous, un peu chaque jour, mais pendant dix milles ans, afin, un jour d’aller visiter les étoiles…

    (pas plus de deux Wisky, ce soir, pourtant)

    Bien à vous, jlm

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