Banalité et immoralité

Je suis en train de lire les documents d’une action en justice intentée par un groupe de fonds de retraite américains contre Countrywide qui était, je vous le rappelle, jusqu’en janvier dernier la principale firme de financement de prêts hypothécaires aux États–Unis ; j’ai raconté sa fin dans Countrywide sauvé par Bank of America.

J’ai travaillé pour Countrywide de 2005 à 2007 et, paradoxalement, cela n’a aucun impact sur ce que je pense de ce procès. Vous allez voir pourquoi.

Ce qu’affirme l’accusation me paraît très convaincant et ce qu’avance la défense également. A priori, ce n’est pas surprenant : il s’agit dans l’un et l’autre camp de plaidoyers écrits par des juristes de tout premier ordre. Du point de vue de la justice il conviendrait pourtant que l’une des deux parties ait raison et que l’autre ait tort. Or à mon sens, elles ont toutes deux raison, mais de deux points de vue indépendants l’un de l’autre, « orthogonaux » comme on dit en mathématiques, c’est-à-dire qui se croisent sans doute mais sur des plans différents. L’accusation affirme que les dirigeants de Countrywide se sont conduits de manière immorale vis-à-vis de leurs actionnaires, ce qui me paraît vrai, tandis que la défense avance que les faits qui leur sont reprochés sont banals : des comportements ordinaires, dont on voit mal comment ils auraient pu être différents dans le contexte du monde des affaires, ce qui me semble également vrai.

En rapprochant mes deux phrases, on pourrait en tirer la conclusion usée que « les comportements ordinaires au sein du milieu des affaires sont immoraux » et l’implication en serait qu’on s’en accommode en général, en se disant que les intérêts de la firme et ceux de ses clients sont par nécessité divergents, ainsi que ceux des dirigeants, des actionnaires et des salariés. Et ce fut en effet mon expérience quotidienne lorsque je travaillais pour la firme, comme pour toutes celles du même genre : de nombreuses aspérités mais rien qui choque vraiment et l’on se dit : « Pas pire qu’ailleurs ! ». La contradiction n’apparaît en pleine lumière qu’en cas de gros pépin : dans les rares cas où les choses ont mal tourné sur le plan des affaires et où, à défaut de pouvoir recoller les pots cassés, tous les regards se tournent alors vers elle. La justice s’en mêle à son tour et oblige le juge et, le cas échéant, le jury, à trancher cette fois la question pourtant éternelle : la banalité peut-elle sauver de l’immoralité ? Ignorer entièrement la banalité pour concentrer son attention sur l’immoralité crée le bouc-émissaire. C’est ce qui m’avait conduit autrefois, dans Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003), à me montrer plus compréhensif vis-à-vis des dirigeants d’Enron que la plupart des commentateurs. Ignorer au contraire entièrement l’immoralité, la banalise, et engendre le fascisme ordinaire.

L’observation « l’immoralité est ordinaire » frise toutefois elle-même la banalité et il faut creuser la question davantage. N’hésitez pas à consulter le dossier de l’accusation ainsi que les arguments avancés par la défense, vous constaterez qu’il est question de produits financiers dangereux, de provisions insuffisantes, d’opérations dont la date de mise en œuvre est suspecte, et ainsi de suite. Un seul exemple retiendra ici mon attention : celui du délit d’initié. L’accusation affirme que dans leur décision de vendre leurs actions de la firme, ses dirigeants ont utilisé toute l’information en leur possession – ce qui est interdit. La défense oppose à cela que les accusés se sont contentés d’utiliser toute l’information en leur possession, ce qui est la définition-même en économie du comportement « rationnel » – qu’espère-t-on, qu’ils aient au contraire agi intentionnellement de manière irrationnelle ?

Et c’est là bien entendu que réside le nœud du problème : non pas dans l’affirmation rebattue qu’au sein du monde des affaires, l’immoralité est banale, mais dans la constatation cruciale que dans le monde des affaires, rien ne prévient automatiquement les décisions rationnelles contre l’immoralité.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pour la raison que je mets en avant depuis quelques temps : que les principes selon lesquels fonctionnent l’économie et la finance sont ceux – spontanés – qui règlent les processus naturels, ceux qui caractérisent la nature laissée à elle-même, avant que n’intervienne la domestication que notre espèce s’est imposée à elle-même, comme ce fut le cas quand elle inventa la démocratie : ceux de l’antagonisme entre les parties impliquées qui prend, selon les circonstances, la forme de la confrontation larvée ou du conflit ouvert. Tant que l’économie et la finance n’auront pas connu une révolution comparable à celle que constitua pour le politique l’avènement de la démocratie, tant que n’existera pas, selon l’expression que j’utilise, « une constitution pour l’économie », ni les comportements ordinaires, ni les décisions rationnelles en leur sein ne seront automatiquement moraux – et l’on devrait cesser de feindre l’étonnement.

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3 réflexions sur « Banalité et immoralité »

  1. @ Paul

    Ayant lu et relu votre dernier paragraphe, je n’y trouve rien qui s’écarte de la conviction qui est aussi la mienne – si ce n ‘est tout au plus ( mais c’est on ne peut plus normal ) au niveau de l’expression. Là ou vous évoquez la révolution démocratique pour dire qu’une révolution analogue est nécessaire dans le monde économique, je me réfère parfois à l’abolition de l’esclavage, mais je pense que nous voulons bien dire la même chose, à savoir que l’affaire est considérable. Quand vous réclamez que l’on cesse de feindre l’étonnement, je pense comme vous que la situation actuelle est née de l’histoire humaine et qu’il est parfaitement vain de chercher des coupables ; il nous faut seulement nous activer au processus de “domestication” ( ou de civilisation ) qui est en cours. Votre rapprochement entre cycles économiques et cycles de vie des écosystèmes “proies-prédateurs” n’est pas qu’une comparaison ; il y a, je pense, identité de nature. La prédation entre humains se fit sûrement par la violence pendant des millénaires ; elle semble bien se faire aujourd’hui essentiellement par la ruse dans la finance. C’est un progrès, mais il est insuffisant ; notre auto-domestication n’est point finie et doit se poursuivre.

    Vous, Paul, anthropologue ayant multiplié les stages de longue durée dans les locaux du milieu financier et au coeur de ses pratiques, sachez que votre contribution peut être des plus précieuses pour améliorer, conforter ou réajuster les points de vue de ceux qui, comme moi, ne peuvent qu’y regarder par les fenêtres. Mais il nous faut arriver à nous comprendre, ce qui n’est pas gagné tant la complexité, propice à la dissimulation, est devenue congénitale au système monétaire. Ses évolutions historiques – variables d’un pays à l’autre – sont souvent éclairantes. Puis-je vous proposer le livre récent d’un autre belge californien : La monnaie et les banques – de la Mésopotamie à Manhattan, Vincent Lannoye, Editions Le Cri, Bruxelles, mai 2005.

    A suivre, n’est-ce pas … Merci pour votre activité. JJ.

  2. cherchant à conforter mes vues sur la situation actuelle de la finance mondiale, j’ arrive par hasard sur vos écrits et m’en félicite. sur celui ci en particulier me vient à l ‘esprit la citation du livre des proverbes  » mauvais, mauvais disait l’ acheteur, et à la fin, il achète . »

    il est évident que dans tout échange humain fût-il immatériel, une forme de confrontation est latente et susceptible de s’ exprimer. je pense que comme toujours, nous sommes allés trop loin sur une innovation mal maîtrisée de » securitisation ».

    il reste maintenant à définir les bons équilibres et les outils capables de les maîtriser et de les faire respecter.

    un peu pressé je m’arrête là mais reviendrai sur le sujet.

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