Le krach qui se profile à l’horizon

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La bourse de New York a connu deux krachs : le premier en octobre 1929 et le second, en octobre 1987. Les krachs n’ont pas nécessairement grand–chose en commun à part le fait que les prix baissent de manière catastrophique en raison d’un déséquilibre énorme entre le nombre de vendeurs potentiels et celui des acheteurs devenus extrêmement rares. Un krach boursier est, dans le langage des physiciens, un événement « critique » : un système dynamique fonctionne de manière relativement stable à un certain régime et se retrouve brutalement à un autre régime où il regagne une certaine stabilité (1).

Durant un krach, on observe pour chacun des titres cotés de longues périodes d’inactivité totale, suivies de la réapparition de transactions à un prix se reconstituant à un niveau bien inférieur au précédent sans qu’aucune transaction n’ait eu lieu à des niveaux de prix intermédiaires. Comme les clients ont souvent laissé des ordres de vente du type : « Vendez quand le prix X est atteint à la baisse » et que ce niveau a alors été complètement enfoncé, le marché tourne au chaos, les courtiers cherchant auprès de leurs clients la confirmation qu’ils sont toujours vendeurs mais cette fois à un prix beaucoup moins élevé que celui que spécifiait leur ordre, voire « à n’importe quel prix », comme ce fut souvent le cas en 1987.

Les krachs de 1929 et de 1987 furent tous deux alimentés par ce qu’on appelle les « appels de marge » : le fait que les ordres des intervenants étant garantis par un fonds de réserve personnel représentant une fraction (la « marge ») du montant des transactions, ce fonds s’épuise à mesure que les cours dégringolent, et qu’il est alors exigé de ces intervenants qu’ils le réapprovisionnent d’urgence, ce qui les force à vendre certains des titres qu’ils détiennent, poussant encore davantage à la baisse la cote de ces derniers. En 1987, dans un contexte similaire, les choses se compliquèrent encore en raison du développement entretemps du marché des options et d’une stratégie dite de program trading, « opérations programmées », permise par l’informatisation alors récente et qui met en jeu une couverture des opérations que l’on passe en bourse (achat ou vente), c’est–à–dire au comptant, par des positions prises en sens inverse sur le marché à terme (vente ou achat). Les délais entre opérations sur ces deux marchés conduisirent à des situations tout à fait paradoxales où le vendeur devait s’acquitter d’une prime substantielle pour avoir le droit de vendre plusieurs semaines plus tard un paquet d’actions à un prix inférieur à celui qui s’affichait alors sur le marché au comptant.

On explique souvent les krachs par la « psychologie des foules » au sens de Gustave Lebon. Il s’agirait avec eux d’un effet de mimétisme : un bruit se répandrait parmi les acteurs présents sur les marchés : « Il faut vendre ! » et chacun copiant son voisin, tout le monde vendrait sans que plus personne n’achète. Ce genre de comportement de foule s’observe sans doute chez les lemmings et chez les êtres humains en proie à la panique lors d’un désastre, mais pour ce qui touche aux marchés boursiers, les krachs s’expliquent beaucoup mieux par un simple calcul économique : si tout le monde vend en même temps, c’est tout bonnement parce que le produit est soudain devenu une très mauvaise affaire. Pas besoin pour cela d’invoquer le « mimétisme » puisqu’il s’agit d’une constatation que chacun peut faire pour son compte, sans se préoccuper de ce que pensent ou font les autres. Bizarrement, certains commentateurs expliquent ces situations en termes d’« incertitude du marché », or c’est le contraire qui est vrai : les krachs résultent du fait qu’une majorité d’intervenants sont absolument certains de la décision à prendre : « Vendre ! » (2)

Il existe un rapport – même s’il fluctue et est un peu « conventionnel », au sens de « résultant d’un consensus » – entre la valeur comptable d’une entreprise et son cours en bourse. Si cette valeur devait être réévaluée à un niveau significativement inférieur à son niveau présent, ceci se refléterait sur la cote de l’action, qui chuterait et subirait un krach individuel. Si de tels mini–krachs avaient lieu simultanément sur un marché, disons à la bourse de New York, celle-ci connaîtrait un krach. Pour que ces mini–krachs soient simultanés il suffit que les entreprises subissent toutes les effets d’une même cause ou bien que leur bonne santé financière soit interconnectée. Une cause commune pourrait être le fait que les ménages n’ont plus d’argent parce que les salaires ont tendanciellement baissé au cours des trente dernières années et que le prix de la nourriture monte en flèche en raison de la spéculation par les fonds de retraite et par les fondations universitaires américains, ou bien parce qu’ils avaient pris l’habitude de doper le budget familial par l’emprunt : en mettant en gage la valeur de leur logement et que celle–ci étant en train de fondre, cette source s’est tarie. Une autre cause affectant l’ensemble des consommateurs pourrait être l’augmentation du prix du pétrole, qui les ferait fuir en masse les compagnies automobiles comme Chrysler, General Motors ou Ford dont la gamme contient essentiellement des véhicules bâfreurs de carburant. Quant à l’interconnexion des entreprises, elle interviendrait par exemple si elles avaient parié entre elles sur leur bonne santé mutuelle à l’aide d’outils financiers tels que les Credit–Default Swaps pour un montant qui s’élèverait à 62 000 milliards de dollars.

Ceci dit – les physiciens l’ont démontré – le moment où un krach, « événement critique », aura effectivement lieu est lui imprévisible.

–––––––––––––––
(1) Voir l’excellent livre de Didier Sornette, Why Stock Markets Crash. Critical Events in Complex Financial Systems, Princeton University Press 2003.

(2) Comme j’ai pu le montrer ailleurs (Adam Smith’s Invisible Hand Revisited, 2006), à l’aide d’une simulation informatique : c’est au contraire l’incertitude qui permet aux marchés de conserver une certaine stabilité.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

12 réflexions sur « Le krach qui se profile à l’horizon »

  1. Je vous aime bien.
    Je vous file un tuyau. Avant la fin du monde, il faut emmener votre chère et tendre passer un weekend au « Petit Nice Passedat ». C’est un hôtel restaurant magnifique au bord de la mer méditerranée, à Marseille.
    Vous pourriez visiter les calanques, et je connais un ami de là-bas, qui les fait visiter comme personne en bateau, palmes masque tuba obligatoires !
    Si vous payez l’avion, je vous offre l’hôtel pour vous 2.
    Ce sera ma contribution a l’effort commun pour vous maintenir opérationnel.

  2. Au point où vont les choses, vu le rythme qui semble s’accélérer, je crois que ca va sans doute être les dernières bonnes vacances cet été pour beaucoup de personnes. On devrait tous se faire un petit weekend tous ensemble, entre gens de bonne compagnie qui voyons les choses telles quelles sont et non comme les dirigeants voudraient qu’on les voie. Un bon petit weekend sympa histoire de profiter une dernière fois des bonnes choses de la vie et d’avoir une discussion stimulante avec des gens intéressants et intelligents.

  3. Voici un copié collé pris sur le site de Jean Michel Colomb, mathématicien (doctorat) et économiste, entre nombre d’autres qualités. Site intitulé : Test-Organisation, lien intitulé : situation générale au 27 mai 2008. Attaque imminente contre l’Iran ?, voir: http://www.test-organisation.org/spip.php?article117.

    Les marchés financiers sont sur le point de ’’diverger’’. C’est une formule un peu imagée, mais je m’explique. A aucun moment les financiers ne vont accepter de voir la réalité en face et de dire ’’Voilà, on s’est complètement trompé !’’ Même chose d’ailleurs pour les politiciens. Le mur sur lequel les financiers vont se briser est un mur mathématique et il a pour nom ’’formule de Black-Scholes’’. C’est une formule, je le dis pour les novices, qui sert à calculer le prix des options ’’put’’ et ’’call’’. Ces deux choses sont ce qu’on appelle des instruments financiers. Ils ont été créés pour se préserver de certains risques et pour les répartir entre les opérateurs. Lorsqu’on introduit sur les marchés de tels instruments financiers, c’est parce que ces derniers sont incomplets : c’est-à-dire qu’il existe certains risques contre lesquels on ne peut se prémunir. Toutefois, si on regarde de près la formule de Black-Scholes, et surtout la façon dont elle est obtenues, dans le plus pur esprit de l’ esprit néo-classique des marchés efficients, tout se passe en fait comme si les marchés n’ avaient pas besoin de ces instruments. Pourquoi ? Parce qu’on peut répliquer leur valeur avec d’autres choses comme le cash et le sous-jacent. Ce que j’ appelle ’’divergence’’ c’est un moment très désagréable où les marchés touchent du doigt la contradiction. Cela risque d’avoir un effet très bizarre et très douloureux, un peu comme si les commandes ne répondaient plus. C’est quasiment de la science-fiction financière.

    Par ailleurs, j’ai lu sur ce blog-ci une remarque récente on ne peut plus juste signée : Philippe : « En gros, on change les règles du jeu du système pour qu’il ne s’écroule pas avec les règles du jeu précédent ».

    Bonne illusration de la « plasticité à toute épreuve » que prétendaient pouvoir pratiquer les tenants du système financier qui leur file entre les doigts.

    Je terminerai en pastichant Victor Hugo, tel que mon père savait le faire à tout propos. À mon sens, emprunter un style littéraire a quelque chose de libératoire.

    Par exemple (j’ai oublié le titre d’où c’est extrait, il s’agit, je crois, de la défaite de Waterloo):

    (….)
    La déroute géante à la face effarée
    Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons
    Change subitement le drapeau en haillons
    (….)

    que je transforme ainsi :

    La faillite géante à la face effarée
    qui, pâle, épouvantant les plus fiers financiers
    change progressivement la monnaie en diarrhée….

  4. Cher Paul, ce Krach probable, est de mon point de vue (et du vôtre, je pense) autre chose qu’une nouvelle phase de la fonction périodique des crises que l’on a connues, c’est la fin d’un système, et l’instabilité qui en découlera peut donner n’importe quoi, y compris des guerres…

    Alors il est utile de se rappeler (à soi même !) pourquoi on vit ; une fois qu’on le sait, il faut le faire savoir aux autres, en espérant qu’ils se comporteront en humains dans leurs actions individuelles. Ces actions individuelles, contiendront en elles au moins cette parcelle de cohérence, qui accumulée donnera un sens, à l’ensemble apparemment désordonné. C’était Leibniz, je crois, qui s’interrogeant sur le phénomène de « conscience », et utilisant l’analogie avec le calcul intégral, expliquait, que la conscience de la vague est le résultat de l’intégration des multiples petites perceptions des gouttes d’eau la constituant. Il ne connaissait pas les fractales, ni les réseaux. Vous si.

    Amicalement.

  5. Quand je lis ses billets, j’ai du mal à croire à la santé mentale de cet individu d’une prétention sans borne..

    Je ne crois pas qu’il ait compris quoi que ce soit à l’économie … Ex le 12 août 2007 :

    La situation financière et monétaire des Etats-Unis est globalement saine : les Américains ont provisionné en grande partie les charges de retraite prévisibles (grâce aux fonds de pension), le déficit de l’Etat est contenu dans les normes, les cash flows n’ont jamais été aussi élevés, l’endettement des entreprises est généralement faible. La Fed attend que la croissance du PIB baisse pour que l’inflation revienne dans la zone acceptable (le PCE:PILFE devrait se situer entre 1 et 1,5 %).

  6. @ Grunam :

    de ce que j’en ai lu, Mr Chevalier développe une approche relativement classique, monétariste au sens friedmanien du terme. Ça, c’est pour l’économie.

    Je cite d’ailleurs le dernier paragraphe d’un des articles (attention les yeux, ça pique) :

    La politique monétaire de la Fed aura été parfaite pour les Américains. L’économie américaine se redresse normalement après la baisse des taux de la Fed, avec des gains de productivité très importants (beaucoup d’emplois sont supprimés).

    Au niveau des idées politiques, on trouve quand même en 2ème position un article intitulé « L’Amérique leader de la liberté dans le monde », dans lequel l’auteur développe des idées dont les principes sont proches d’Huntington et son choc des civilisations, en opposant « monde libre et capitalisme libéral (forcément aux Etats-Unis) » et « socialisme, communisme, nazisme, islamisme » (Europe+Asie+Russie).

    En espérant que cela épargnera la lecture de Mr Chevalier à certains. Grunam, vous me devez 20 minutes de ma vie 🙂

Les commentaires sont fermés.