La machine infernale

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le CAC 40 a perdu aujourd’hui 3,2 % de sa valeur et le Dow Jones 3 %. On attribuait aux États–Unis une part de responsabilité de cette chute à une rumeur : celle de la clôture du fonds spéculatif Atticus, rumeur faisant suite elle-même à la clôture – effective celle-ci – d’un autre fonds avant-hier : Ospraie Management.

Ospraie n’a pas vu venir le renversement de la tendance sur le marché à terme des matières premières et a perdu le mois dernier 27 % de sa valeur. Atticus n’en est pas là mais affiche toutefois des pertes du même ordre de grandeur depuis le début de l’année.

J’ai souvent attiré l’attention sur les trois principaux processus qui caractérisent les marchés financiers, tous trois prédisposés à l’emballement : les paris spéculatifs sur l’évolution des prix, l’effet de levier qu’autorise le fait de jouer des sommes qui ont été empruntées et qui démultiplie le risque de perte comme la chance de gain, enfin, les produits dérivés, qui permettent de créer « en miroir » un risque qui n’existait pas à partir d’un risque existant : celui du sous-jacent. Dans certaines configurations de marché, ces trois processus sont à l’oeuvre et, par leur combinaison, génèrent le désastre à coup sûr.

La pression à la baisse s’est tout particulièrement portée aujourd’hui sur les actions qu’Atticus possède dans son portefeuille. Deux réactions d’intervenants sur le marché ont contribué à précipiter la chute de leur cours : tout d’abord, ceux qui détiennent ces titres, qui craignent que le fonds ne se débarrasse des siens pour tenter de sauver sa peau et qui cherchent à les vendre avant qu’ils ne se déprécient, ensuite, ceux qui tentent de bénéficier de la baisse annoncée en vendant l’action à découvert (c’est–à–dire en vendant des titres qu’ils ont préalablement empruntés). A propos de ces derniers, un commentateur cité par le Wall Street Journal en ligne fait remarquer : « Les fonds d’investissement spéculatifs qui tentaient d’enfoncer Lehman Brothers et Bear Stearns, s’en prennent maintenant l’un à l’autre ».

La performance des hedge funds américains est enregistrée depuis 1900 et, avec une perte moyenne de 3,43 % jusqu’ici, 2008 est leur plus mauvaise année. Une échéance intervient à la fin du mois de septembre : les participants aux fonds d’investissement spéculatifs doivent alors décider s’ils confirmeront ou non leur placement. Pour rembourser ceux qui se retireront, les fonds qui auront subi des pertes sévères devront vendre certains de leurs actifs. Vendre ceux qui sont dévalués ne leur sera pas d’un très grand secours et la tentation sera grande de liquider les plus performants. Les intervenants qui observent le processus adopteront l’une des deux attitudes que j’ai mentionnées précédemment : vendre leurs titres pour ceux qui en possèdent, vendre à découvert, pour ceux qui n’en possèdent pas mais entendent bénéficier de la chute de son cours. Il y aurait là un effet particulièrement pervers : la chute du cours des compagnies les plus prospères venant s’additionner à la chute du cours de celles qui sont d’ores et déjà en mauvaise posture. D’ici à la fin du mois il semble donc bien que les conditions d’un krach soient réunies .

Bien sûr, un tel mouvement à la baisse peut toujours s’interrompre quand des « contrariants » anticipent un renversement de la tendance et, s’ils sont suffisamment nombreux, contribuent à le créer – on vient d’assister à cela sur les marchés à terme des matières premières. Mais il arrive aussi que ceux qui croient au renversement de tendance ne se révèlent pas assez nombreux et le mouvement se poursuit alors sans être interrompu. Comme une telle éventualité n’est pas à exclure, je préfère prendre date !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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12 réflexions sur « La machine infernale »

  1. Les hedge funds victimes du renversement sur les marchés à terme des matières premières. Prochaine étape : les pays émergents ou les hedge funds vont liquider des positions positives. Certains gros investisseurs, voire des banques sont positionnés sur des ventes à découvert pour se refaire à la baisse. On a l’impression que la bulle de la spéculation passe d’un actif à l’autre en déchiquetant tout au karcher. L’efficience des marchés conduit-elle à la déflation ?

  2. Alors là Paul, pardon, monsieur Jorion, il y a du suspens, du grand scénario ; c’est aussi une tragédie compte tenu des répercussions sur l’économie mondiale et les futures trajectoires conditionnées par ces évènements. Nous subissons dans la passivité. Je ne suis pas un adepte de la vente à découvert ni des warrants (call and put), mais cette frénésie devient spectaculaire, comme la météo, l’aile du papillon se transformant en tempête, tempête dans la corbeille ! Il y a comme une attente de l’évènement, avons-nous dépassé le « stade de l’écœurement » ?

  3. Pour Jacques :

    L’efficience des marchés conduit-elle à la déflation ?

    C’est l’opinion de Loic Abadie qui prevoit une deflation future et explique sur son site comment elle risque d’arriver et comment s’en protéger.

    Je te conseille de lire l’article suivant « marché obligataire contre marché de l’or…qui a raison ? » qui explique le processus de déclenchement de la déflation au niveau mondial.

    Le futur c’est le cash et non les actions ou autres produits financiers ou l’immobilier.

    Le cash est le seul moyen de se protéger en période d’hiver de Kondratieff.

  4. C’est amusant de voir comment le commentaire est squatté par les boursicoteurs (cf. la référence à Loïc Abadie, dont techniquement les articles sont passionnants et prophétiques, mais qui a l’âme d’un rapace de la pire espèce). Il me semble que vos articles ont une tout autre hauteur…

    Et bravo pour l’article déjà ancien sur Lehman Brothers, la plus petite des grandes, qui joue sa survie ces jours-ci.

  5. @jicé,

    Pourquoi voyez-vous L. Abadie comme un rapace ? Je n’ai pas lu l’integralité de ses articles mais pour le moment je ne vois que constatation (plutôt éclairée par rapport à ce qui circule dans la presse « ordinaire ») et non volonté de dévorer…

  6. @jicé,

    Je ne suis pas boursicoteur.

    Je suis les conseils de placement de Loïc Abadie puisque je considère qu’il a raison et il fait la même analyse que Harry DENT ou les analystes du site http://www.europe2020.org . Nous nous dirigeons vers une crise économique majeure comme celle de la période 1930-1949. Et ça Harry DENT l’a prévu dès 1994 dans son livre « Le grand boom de 1994 ». Il a écrit noir sur blanc qu’il y aurait une crise en 2006 et 2010 aux USA et qui durera jusqu’en 2022-2025. Pourquoi une si longue durée ? A cause de la démographie. Tous les pays occidentaux vieillissent et il faudra attendre 15-20 ans pour qu’une génération importante arrive sur le marché du travail et se remette à consommer. Pour les analystes du site http://www.europe2020.org , les USA se dirigent vers une crise systémique comme l’URSS il y a 20 ans.

    Note : en juillet 2007, je pensais investir dans les actions, à la lecture du site http://www.europe2020.org (que je prenais pour des fous à l’époque) et suite aux conseils des lettres confidentielles de leurs analystes, je n’ai pas investi en actions. Plusieurs semaines plus tard la crise des subprimes commençait comme ils l’avaient prédit des le printemps 2006 !!!!. Bref mon abonnement à la lettre confidentielle du site http://www.europe2020.org a été mon meilleur investissement de l’année 2007 et m’a permis d’anticiper un changement professionnel avant l’été. La fin de l’année de 2008 risque de tourner au vinaigre pour l’emploi, fini les bons salaires en cas de changement de poste. Un tiens vaudra mieux deux tu l’auras.

    > mais qui a l’âme d’un rapace de la pire espèce).

    Je ne comprends pas ton propos.

    Loïc Abadie grâce à son blog avertit les gens afin qu’ils évitent de se faire plumer ou ruiner.

    Il leur conseille les meilleurs choix de placement pour la future période qui arrive.
    Je n’ai vu aucun autre site sur Internet qui donne autant de conseils de placement en les justifiant que lui.

  7. @hudson : c’est que justement, vous n’avez pas tout lu… cela n’enlève rien à la pertinence des analyses mais la perfection des moyens ne disent rien de la qualité des fins. Or la fin des fins pour Loïc et consorts, c’est de ramasser les morts!

    Et puis, il y a peut-être quelque chose qui mérite analyse : le capitalisme de la dette/donc le capitalisme financier est-il une perversion du bon vieux capitalisme de la production, où tout simplement sa forme nécessaire au jour d’aujourd’hui? Auquel cas c’est une tout autre analyse qu’il convient de développer. Cordialement, jicé.

  8. « D’ici à la fin du mois il semble donc bien que les conditions d’un krach soient réunies »

    A partir du moment ou nous savons les conséquences des conditions mises en place, je suis sur que des mesures seront prises pour s’en protéger. Le Krack ne peut venir qu’à partir de conditions inconnues.

    Le probléme majeur à mon sens est le manque de confiance; et la chute des marchés n’en sera que plus douloureuse, plus longue.

  9. Mais où sont passés les centaines de milliards de dollars des fonds de pension américains accumulés depuis 40 ans :

    – dans les actions qui rémunérent les actionnaires et les dirigeants ?
    – ou bien dans l’investissement productif, l’innovation et les personnels qualifiés ?

    Cette escroquerie mondiale est-elle une réalité ou un mythe ?

    Quand on voit que Mac et Mae étaient notés AAA par les agence de notation en étant au bord du précipice (comme Enron en son temps), le doute est permis.

  10. C’est vrai ça, ou son passé les milliards de pertes annoncés depuis le début de la crise?
    SI quelqu’un perd 1$ ça veut dire que quelqu’un d’autre gagne 1$ non?

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