L’annonce de la mort du capitalisme est-elle prématurée ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Certains me demandent : « Fin du capitalisme ? Vous n’exagérez pas ? » La réponse est non : je ne fais jamais dans l’alarmisme. Et je suis très prudent quant à mes titres.

Souvenez-vous de mon premier blog intitulé Le déclenchement de la crise du capitalisme américain, il faisait suite à un courrier que j’avais envoyé à mes amis du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) quelques jours auparavant. Regardez bien la date : le 28 février 2007. Croyez-vous que j’aie eu à regretter depuis mon titre « tonitruant », voire « alarmiste », ou même la date que j’avais choisie ?

Le « quantitative easing » de 300 milliards $, accompagné d’un relèvement du plafond des achats de Residential Mortgage-Backed Securities (RMBS) émises par Freddie Mac et Fannie Mae de 500 milliards $ à 1.150 milliards $ et l’achat possible de 200 milliards de leur dette (tous produits dont les Chinois continuent de se délester rapidement dans un contexte où l’immobilier résidentiel américain poursuit sa plongée), c’est bien entendu la guerre ouverte avec ceux qui possèdent dans leurs coffres des quantités énormes de dollars : en particulier la Chine, le Japon, le Corée et Taiwan.

Mais ce n’est certainement pas une mesure prise de gaieté de cœur, car le moment n’est pas bien choisi – c’est le moins qu’on puisse dire ! – pour les États–Unis de déclarer la guerre à la Chine, c’est tout simplement parce qu’avec des taux courts déjà à zéro, on est bien obligé de passer de la très mauvaise arme qu’est la manipulation des taux d’intérêt à une arme pire encore : créer de l’argent non pas parce que de la richesse a été créée mais simplement parce qu’on en manque : parce que trop de reconnaissances de dettes étaient des serments d’ivrogne. C’est une mesure désespérée, et c’est pour cela que j’évoque la « fin du capitalisme » : on brûle la dernière cartouche. Une fois constaté que le « quantitative easing » n’a rien donné (ou a donné le contraire de ce qu’on espérait), il n’existe plus de stratégie de rechange.

Les États–Unis auraient pu emprunter la voie d’un New Deal, et l’on serait resté dans le cadre d’une « posture C », au sens de Granier : le système ancien se serait métamorphosé en un nouveau système. Au lieu de cela, l’Amérique tente en ce moment (merci Mrs. Geithner et Summers) de sauver le navire d’un capitalisme pur et dur, mais le bateau sombre à vive allure, et les premières mesures du Président Obama sont, il faut bien le constater, un cafouillage affligeant bien que d’un montant faramineux. En s’accrochant au rêve de la « posture B » (le système retrouvera, bien que difficilement, sa forme originelle) grâce au recours promis aux armes secrètes que sont la suppression de la « cote-au-marché » (on inventera désormais de toutes pièces les chiffres comptables) et l’interdiction de la vente à découvert (qui permettra aux prix de se contenter de grimper), l’administration Obama, capitulant devant le monde des affaires, assure le succès de la « posture D » : le système actuel est irrécupérable et sera remplacé par quelque chose d’entièrement neuf. Notez bien : ce n’est pas moi qui suis en train de changer d’opinion et de passer de C à D : c’est le monde, avec l’aide bienveillante – et j’en suis sûr, sonnante et trébuchante – de la US Chamber of Commerce.

La Chine laissera tomber le capitalisme quand ça lui chante (d’où les avertissements récents portant sur des velléités d’un nouveau Tien-An-Men) et reprendra d’un bon pas sa marche vers un collectivisme plus déterminé que jamais. L’Europe elle, contrainte et forcée, repart à cent à l’heure vers la social-démocratie… qui se fera sans les socialistes bien entendu, qui n’ont toujours pas compris ce qui est en train de se passer !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

95 réflexions sur « L’annonce de la mort du capitalisme est-elle prématurée ? »

  1. Merci à François Leclerc, Philippe Deltombe et de Champignac d’avoir relevé et commenté mon très frustre élément de contribution. Je suis en train de former mon sentiment sur le cours des choses, et étant peu créatif dans les domaines abordés, je m’informe et vous lis avec attention. En dehors du très instructif et dynamique blog de Paul Jorion, je dois aussi mon information à Philippe Barbrel (Contreinfo), Jean-Claude Werrebrouck , Willem Buiter, Nouriel Roubini, Jacques Attali, Paul Krugman, Ambrose Evans Pritchard, et j’en passe… Bien sûr il faut trier et tenter de penser par soi même. …

    @Champignac

    Il est vrai que nous ne vivons pas une simple crise financière et économique, mais une crise catastrophe?) globale avec de multiples composantes : crises climatique, écologique, énergétique, sanitaire, alimentaire, … (crédit : sur votre moteur de recherche, demandez Muhammad Yunus crises alimentaire énergétique climatique).

    Vous avez un biais pessimiste à propos de la Chine, je suis aussi tenté (du fait de mon origine Européenne de bon « bwana »), mais il faut en faire abstraction.

    Pour en revenir a qui s’en sortira, comment et dans quel état la question apparaît secondaire devant cette interrogation : dans quel monde émergera t’on ?

  2. Cette crise n’est-elle pas plutôt un ajustement nécessaire du capitalisme ? Et la création monétaire par la Fed et la BoE est la seule solution possible sans pour autant que cela ne génère la moindre inflation.

    On constate que la masse monétaire publique (les billets de la banque centrale) augmente beaucoup moins que la création de richesses réelles. Mais que la différence est comblée par la création ex nihilo de monnaie privée, l’argent dette des banques. Seulement pour rembourser ces dettes il faut s’endetter de plus en plus à cause des intérêts (à 3%, si j’emprunte 100E je dois revendre ma production à au moins 103€ et mon acheteur aura lui emprunté 103€ et devra revendre sa production 106.09€ et ainsi de suite). On a une progression exponentielle des dettes qui dans un premier temps ne s’éloigne pas trop de la progression de richesses réelles, mais qui, progression exponentielle, oblige explose un moment donné et devient intenable, c’est à dire que le créancier ne croit plus à la capacité de remboursement du débiteur tant les montants en jeu sont gigantesque par rapport aux richesses réelles. C’est ce qu’on vit aujourd’hui.

    En imprimant massivement de l’argent public, les banques centrales convertissent en fait la monnaie des dettes (pour les débiteurs qui n’ont pas encore fait faillite) en monnaie « non dette ». Et le cycle peut recommencer avec une masse monétaire publique plus importante qu’au début du cycle suivant.

  3. Je viens de découvrir le blog de Paul Jorion et son annonce de la fin du capitalisme. Je crains que sa formation de sociologue et d’anthropologue ne déforme un peu ses raisonnements. Tout sociologue critique la société où il vit et annonce régulièrement sa disparition. Moi-même, je me souviens que les intellectuels français annonçaient la chute du capitalisme américain en 1968 (mai 68), puis en 1971 (fin de la convertibilité en or du $), en 73 (crise du pétrole), en 1974 (fin de la guerre du Vietnam), en 1979 (2ème crise du pétrole) , en 1981 (Reagan, la concurrence japonaise), en 1985 (Gorbatchev arrive), 1988 (départ de Reagan), 1991 (1ère guerre d’Irak), 2000 (krach d’internet), 2001 (11 septembre), 2003 (2ème guerre d’Irak), 2004 (reelection de G Bush), et aujourd’hui en 2009. Et j’ai pu lire que d’autres intellectuels français annonçaient déjà la disparition du capitalisme américain en 1929 (la grande crise), 1941 (la guerre), 1953 (la guerre de Corée), 1963 (assassinat de Kennedy), 1965 (début de la lutte contre la discrimination)… et j’en oublie certainement. Enfin, je remarque que, dans son débat d’aujourd’hui, M. Paul Jorion donne des chiffres faux en ce concerne la crise boursière : le CAC 40 n’a pas » baissé de 40 % pour ensuite remonter de 13 % depuis trois mois », mais baissé de 58 % (6000 à 2500 points) pour remonter de 32 % (3300). Ces « erreurs » sont étonnantes pour un « économiste »… En conclusion, je crois bien cette crise sera oubliée dans cinq ans, les pays émergents voyant déjà leurs économies repartir. Quand au retour de la Chine au communisme, il faut en parler aux Chinois, cela va les faire mourir de rire !! Ne pourrait-on pas aussi reformer l’URSS et le Comecon ?

Les commentaires sont fermés.