L’actualité de la crise : Des génies de la finance tortueux, par François Leclerc

Billet invité.

DES GENIES DE LA FINANCE TORTUEUX

L’administration Obama utilise un curieux mélange de mesures interventionnistes et d’appel aux acteurs privés du marché. Sa position illustre bien la conception d’un Etat dernier recours avant la catastrophe, forcé et contraint d’y aller et n’hésitant pas à employer alors les grands moyens, ainsi que le recours simultané à des mécanismes de marché, dans un contexte ou celui-ci ne fonctionne plus à « l’état pur ». Avec des effets toujours pervers. Comme on va le voir, le marché continue à faire preuve d’une grande capacité d’adaptation, ce que l’on appelle le « pragmatisme américain », en réalité l’expression d’un instinct de survie à la fois farouche et confiant du « mode de production » capitaliste (comme l’analysait Karl Marx).

Mais ce nouveau modèle, ou stade, est par définition hybride, a priori instable, ce qui oblige à se demander sur quoi il va déboucher. Tout semble indiquer que l’interpénétration de capitaux privés avec des fonds publics n’est pas une donnée aussi conjoncturelle que les détenteurs des premiers voudraient le croire (et nous faire croire), mais que la finalité ainsi que les modalités de la mise en œuvre de cette association restent encore à éclaircir. Il y a, d’un certain point de vue, une sorte de « refondation du capitalisme », avec pour vocation de sortir celui-ci de la crise en préservant l’essentiel, sans trop de considération sur le prix qu’il va falloir payer pour y parvenir, étant entendu que ce sont les autres qui vont devoir supporter l’effort. Avec, d’un côté, des garde-fous destinés à prévenir dans l’avenir les risques « systémiques », de dangereux dérapages, et de l’autre l’utilisation des fonds publics pour renforcer l’édifice, chaque fois que cela nécessaire. Comme des injections successives et sans fin de ciment dans un mur qui peu à peu s’écroule et que l’on consolide. Le mariage est incontestablement consanguin. Il a pour objectif d’éviter une réaction sociale pouvant devenir un élément important de la crise, impliquant pour la contenir l’intervention de l’Etat.

C’est une des facettes de « la crise permanente » dans laquelle nous sommes engagés, avec, pour reprendre l’expression utilisée dans l’un de mes commentaires, une croissance durable en w (minuscule) sur toute la période à venir. Ce panorama devrait petit à petit se préciser.

Pour revenir au plan de sauvetage des banques du Trésor américain, car cette crise nous donne l’occasion, à ne pas manquer, de percevoir et de comprendre des mécanismes éclairants généralement bien moins visibles, faisons référence à un article de la dernière livraison de BusinessWeek, l’hebdomadaire économique américain de référence.

« Au-delà de ses intentions libérales, le partenariat (le plan Geithner) a des failles tellement grandes qu’un banquier d’investissement pourrait y passer avec sa Ferrari », commentent les journalistes Theo Francis and Mara Der Honavesian, sous le titre « Abondance de failles » et le sous-titre « Les cinq manières d’exploiter le plan du Trésor pour les hedge funds et des banques d’investissement ». Les principes en sont les suivants : exploiter au maximum dans les partenariats public-privé prévus le déséquilibre entre le risque de pertes pour le gouvernement (93 %) et pour le partenaire privé de (7 %), et la chance de gain (50/ 50), ou encore faire des opérations combinées du type acheter à une firme des crédits dépréciés à un prix artificiellement gonflé pour bénéficier de la montée du prix de ses actions qui résultera de l’amélioration de ses chiffres financiers, ou enfin, jouer sur les différents types d’aide accordés par le gouvernement américain depuis l’année dernière pour créer des montages qui maximisent les chances de gain grâce à l’effet de levier qu’autorisent des prêts gouvernementaux et minimisent les risques de perte en raison cette fois de garanties gouvernementales elles aussi.

Les principes du plan Geithner doivent encore faire l’objet de règlements plus détaillés et nous sommes donc dans une période d’observation. Une nouvelle lecture sera alors nécessaire, mais ce plan risque encore davantage de devenir une usine à gaz, sans néanmoins boucher tous les trous dans le dispositif, car cela serait prendre le risque de le rendre inopérant. C’est sans solution, en raison de la décision à la base de faire appel à des capitaux privés et au marché financier. La conséquence incontournable de la décision de ne mobiliser au départ qu’un minimum de fonds publics, avec pour conséquence de faire supporter à l’arrivée, dissimulées et étalées, les pertes à l’Etat. Et de permettre de faire faire de bonnes affaires aux investisseurs privés.

D’excellentes opérations financières se profilent également pour les investisseurs qui ont acheté de la dette bancaire, qui va connaître une belle valorisation si le plan Geithner fonctionne au bout du compte. On pourrait en retrouver certains dans des positions de gérants des fonds public-privé, tel Pacific Investment Management Company (Pimco), le plus important fonds d’obligations au monde. Alan Greenspan est conseiller spécial de Pimco depuis qu’il a quitté la Fed en 2007.

Comment ne pas avoir le sentiment que ces intervenants exercent une influence déterminante sur les décisions gouvernementales, dans le cadre d’un deal donnant-donnant : « Je vous finance votre sauvetage du système financier, vous me donnez les garanties de me retourner ».

Cette crise financière offre de belles opportunités, si on sait les saisir. Mais l’appel au marché, comme à un génie un temps dans sa lampe, que l’on frotte pour qu’il en sorte, n’est pas sans contrepartie. Ce génie-là intervient sous condition, il ne suffit pas de le prier, il faut également le payer. Toute la question, puisque nous sommes actuellement plongés dans les problèmes comptables de l’évaluation des actifs, est d’évaluer le prix que ses services vont avoir (ils risquent d’être prohibitif) et d’accepter d’effectuer le règlement dans la seule monnaie qu’il accepte, celle qui provient des fonds publics et des impôts (dont il a pourtant beaucoup insisté qu’ils soient diminués, il en a fait une religion).

La conséquence est un transfert de dette, des privés (des particuliers) aux Etats, pour de simples raisons de solvabilité, les premiers ne l’étant plus. Cela revient finalement à un étalement des payements, car c’est le génie qui finance aussi la dette des Etats et qui en accepte le principe (à nouveau moyennant payement). Quel rôle a l’inflation dans tout cela ? Elle permet de réaliser un nouveau transfert, diminuant la dette des Etats pour accroître à nouveau celle des particuliers (une partie d’entre eux, tout est là). Les génies de la finance ne sont pas des êtres compliqués, juste tortueux.

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16 réflexions sur « L’actualité de la crise : Des génies de la finance tortueux, par François Leclerc »

  1. à françois leclerc
    si je comprends bien vous alllez pouvoir faire fructifier vos économies puisque vous en maitrisez le nouveau mécanisme , »cette crise financière offre de belles opportunités si on sait les saisir » écrivez- vous!

  2. Eh oui ! Il y a de beaux effets de levier en perspective, sur quelques actions bancaires, si ces banques se trouvent miraculeusement solvabilisées par une appréciation factice de leurs toxines, le risque de signature étant principalement transféré à l’Etat. Mais évidemment, c’est retarder la reconnaissance de la non-valeur des crédits sous-jacents (qui ne seront jamais remboursés par les débiteurs).
    Le procédé est voisin de celui employé par l’ex-URSS : lorsque le dirigeant mourait, on annonçait qu’il était « grippé », le temps d’organiser sa suite avec le minimum de remous.
    Au cas d’espèce, il n’y avait qu’une méthode pour soigner la crise, qui soit cohérente avec le capitalisme et qui en même temps prévienne le risque systémique : c’était de nationaliser les banques et de pratiquer un gros coup d’accordéon pour purger les dettes. Dans ce cas, c’étaient les actionnaires et les créanciers qui trinquaient.
    Dans le schéma projeté, on prétend faire supporter l’énorme addition par le contribuable, ce qui est a priori impossible… sans sacrifier la monnaie.
    Le plan Geithner n’est pas une solution; c’est un nouveau problème.

  3. Les banques seront finalement nationalisées ‘un temps’ mais ils devaient d’abord faire semblant d’essayer ceci….la seule solution voir lyndon larouche,la banqueroute ‘organisée’ via le chapter 11..et séparer les banques de dépots comme avant des autres…comme cela à l’avenir les banques d’investissements pourtont faire faillite sans souci de les renflouer,l’épargne sera sauvée….mais je doute qu’Obama fasse cela…donc nelle catastrophe en vue…reporter le problème et augmenter encore les dettes….etc etc le cercle vicieux..je ne suis pas certain du tout qu’il y aura une forte reprise un jour car des dizainnes de millions de gens (surtout aux usa)sont encore moins solvables qu’avant..qui va leur prêter et pour que faire?

  4. @Dissy,

    Drôle d’idée de vous référer à Lyndon Larouche. Ni nécessaire, ni productif. Enfin il me semble. Les extra-terrestres et les rouges ne l’ont toujours pas abattu ?

  5. J’ajouterais juste : un transferts aux Etats, assurés par d’autres Etats au début, VIA les T-bond, mais bientôt correspondant à de l’inflation pure (sans croissance) avec le quantitative easing

  6. En réalité, dans la période d’avant la crise, les USA ont exporté à la fois leur dette d’Etat (leurs T-Bonds) et celle des particuliers (leurs produits dérivés). Ils n’ont devant eux pas d’autre alternative que de continuer à le faire.

  7. @ JJJ

    Parfaitement exact, pas d’anti-américanisme primaire et absurde ! Ces mêmes victimes consentantes vont replonger, soit parce qu’ils sont coincés sur le court terme et vont mettre un temps certain à bâtir une alternative qui ne sera que partielle (les chinois, avec la réforme monétaire), soit parce qu’ils vont replonger avec délices dans la « haute finance », au nom du refus des distorsions de concurrence (les financiers du monde entier). Nous y sommes déjà, vu la précipitation avec laquelle les Européens veulent appliquer également la nouvelle norme comptable américaine.

  8. @François Leclerc

    Vous dites que les victimes consantantes vont replonger car ils y ont plus intéret sur le court terme, pourquoi exactement?
    Le temps d’écouler leurs crédits Américains sans qu’ils se dévalent trop?
    N’auraient’ils pas plus intéret à remettre sur le marché tous ces dollards pour mettre la pression et obtenir gain de cause?

  9. @ david

    Les détenteurs de T-Bonds US se tireraient une balle dans le pied s’ils les revendaient en masse, car ils précipiteraient la chute du rendement de ceux qu’ils continueraient de posséder. C’est un jeu dont il faut se retirer en douceur, le chateau de cartes est fragile.

  10. @ Rumbo

    J’ai remonté par curiosité pour retrouver la source d’origine de l’information que vous donnez . J’ai trouvé l’ Institutional Risk Analytics, un site internet qui propose, pour ce que l’ai pu voir, de l’analyse de risques bancaires. Dont la crédibilité en matière d’information ne me paraît pas établie. Je n’ai pas lu, je le reconnais, les longs développements à l’appui de la thèse que vous avez évoquée. Je n’ai trouvé aucune référence à cette information sur les agences de presse internationales, qui font référence.

  11. @ François Leclerc

    Les détenteurs de T-Bonds US se tireraient une balle dans le pied s’ils les revendaient en masse, car ils précipiteraient la chute du rendement de ceux qu’ils continueraient de posséder. C’est un jeu dont il faut se retirer en douceur, le chateau de cartes est fragile.

    Dans ce cas, étant donné l’implication de la Chine, la comparaison avec le célèbre jeu du « Mikado » me paraît plus appropriée… 😉

  12. @françois

    ayant un passé mixte banquier ET assureur je confirme les pratiques d’AIG dans la reassurance et les manipulations sur ces contrats au travers des « side letters » , les petite lignes en bas du contrat pour faire simple qui rendent caduque le contrat en cas de sinistre. Oui il s’agit bien d’un Ponzi amorcé il y a une dizaine d’année. Attendons de voir comment cela se passera au gré des « sinistres » en l’occurence faillites… pas beau tout ça

    Chris

  13. @ lebanquier

    vous pouvez expliquer dans le détail l’histoire de la réassurance ponzi SVP ?

    il y en a qui ont acheté (et payé?) une assurance qui stipulait qu’elle ne couvrait rien ?

  14. une info plan Geithner / Private Equity

    D’apres TIME semaine du 13/04 , article ‘The Curious Pognon’ page 21 : 20 à 50 % des hedge funds disparaitront du circuit financier US. De plus, savoir si les survivants auront les reins assez solides pour attendre est Topic A dans les cercles qui s’autorisent à discuter.
    Ce me semble un bon début: le plan Geithner est un brouillard d’imprécisions prometteuses qui les trouvera agonisant au moment ad’hoc. Effet serendip ou volontaire: c’est peut-etre bien joué.

    Mon interprétation de l’article est un peu tendancieuse, un des sujets est que les Hedge-funds risquent de ne plus attirer les meilleurs et les plus intelligents parmi les jeunes diplomés. Pas de quoi prendre le deuil.
    L’espoir de voir disparaitre, meme lentement,une des causes immédiates du désastre me fait lire ce qui n’est pas. Faisons un cauchemard : ils sont malades d’un fighting spirit auto-immune et il n’y a personne pour les remplacer.

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