L’écharpe rouge

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il y a un peu plus de trente ans, je suis allé interviewer les Provos d’Amsterdam pour écrire un mémoire de sociologie. J’en suis revenu avec une grande tendresse pour le penseur de Provo, Roel van Duyn, et une grande admiration pour l’un de ses soutiens les plus précieux, le poète Simon Vinkenoog. J’ai beaucoup aimé aussi les grandes écharpes de deux mètres que les étudiants hollandais portaient repliées en deux pour former une sorte de nœud coulant et qui remplaçaient un manteau en hiver. De retour, j’ai demandé à ma mère de m’en tricoter une semblable.

Quinze ans plus tard, jeune professeur à Cambridge, je portais toujours ma longue écharpe rouge. Je l’ai examinée un jour sans sollicitude et comme elle était pleine de trous, je l’ai mise à la poubelle. A cette époque, j’avais un étudiant thésard, italien, qui ne ratait aucun de mes cours et qui, à la fin de l’un d’eux, me prit à part pour me dire avec une gravité inhabituelle : « Paul, je voudrais te parler ! » Je lui dis « Bon ! », et nous sommes allés nous asseoir à l’écart. Je m’attendais à une révélation dramatique sur sa vie personnelle, mais ce n’était pas ça : « Paul », me dit-il avec une certaine solennité, « tu ne portes plus ton écharpe rouge. Faut-il y lire une signification politique ? »

Si vous êtes familier des échanges récents sur ce blog, vous comprenez pourquoi cette anecdote de l’écharpe rouge me revient aujourd’hui à l’esprit. Je suis anthropologue et sociologue de formation et je me pose des questions sur le monde où nous vivons et tout spécialement où il va. J’aimerais dire : « C’est mon métier ! » Bien sûr je n’aurais jamais choisi ce métier si j’étais allergique au fait de me poser ce genre de questions. Sur la réponse qu’il faut apporter à la plupart de celles-ci, et comme vous pouvez le constater, je n’ai encore qu’une idée très vague et je réfléchis tout haut en votre présence. C’est peut-être ce flou qui permet à mes bribes de réponses de devenir pour certains d’entre vous le support à un test projectif comme les taches du Rorschach, où chacun lit ce qui lui passe en réalité par son propre esprit.

Vous n’avez accès qu’aux commentaires du blog, moi je reçois en sus des courriels où l’un me dit que la révolution mondiale n’attend qu’un signal de moi pour se déverser sur le monde, un autre que la Terre n’a jamais connu pire crapule vendue à la finance. Et ceci, bien entendu, à la lecture des mêmes billets. Le jour viendra peut-être où ce sera le même qui m’écrira le premier message le matin et le second dans la soirée, ayant lu sur mon blog un « peut-être », là où il espérait un « c’est bien possible ».

Je caricature bien sûr, mais vous m’avez compris : il en va là comme de l’écharpe rouge. Certaines idées, j’en conviens, sont capitales, et doivent être traitées à ce titre. Faites-moi plaisir cependant, si jamais la tentation vous effleure de lire dans ce que j’écris davantage que ce qui y est dit, repoussez-la avec vigueur !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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40 réflexions sur « L’écharpe rouge »

  1. ECHANGES ET DÉMOCRATIE EN SURSIS

    «  »Toujours se poser des questions sur le monde où nous vivons et tout spécialement où il va :
    C’est plutôt un processus à accompagner qu’un problème
    à résoudre. Plutôt une mutation à vivre dans son imprévisible
    qu’une difficulté à dépasser.
    – Il n’est de la légitimité de personne de donner la leçon, de
    fournir des solutions, mais il est du devoir de tous de ne pas
    déserter cette totale exigence : il faut participer.
    Participer, pour nous, c’est oser penser soi-même, oser s’interroger soi-même,
    oser proposer et imposer soi-même. L’idée de mutation
    (ou de métamorphose) s’impose alors. Toute mutation suppose,
    par son ampleur, qu’une réflexion soit déclenchée au
    niveau de chacun, dans la conscience et dans l’esprit de chacun,
    et qu’elle chemine sans chaînes dans les imaginaires de tous. “ »

    Ceci n’est pas de moi (merci Cécile) et j’eu tant voulu qu’il le fut.
    Mais cela me ramène à une crainte qui me ronge de plus en plus :

    Le jour où l’internet s’arrêtera.

    En envisageant cette éventualité catastrophique pour la création d’idées novatrices, faiseuses d’opinions raisonnées collectivement, si nécessaire à « la totale exigence » brillamment explicitée dans le texte ci-dessus, j’y trouve deux causes possibles qui pourraient s’associer opportunément le moment venu:

    -cause économique :
    Il faut se réinterroger sur ce qui permet à internet de fonctionner financièrement et surtout techniquement. Le savoir faire (conception et production) des équipements d’autocommutateurs et de répétiteurs, par exemple, ont déserté les territoires USA comme Européens aux cours des dernières années à l’occasion des délocalisations massives qui ont suivi l’explosion de la bulle des nouvelles technologies.

    -cause politique :
    sans verser dans une totale théorie du complot, partant du constat que la crise sociale va toucher de plus en plus de personnes et, dont les moins de trente ans qui sont déjà extrêmement concernés et sont les plus promptes à se servir du web pour organiser mouvements de penser, pétitions, regroupements etc. , donnant naissance à des contestations en dehors des cadres institutionnalisés des partenaires sociaux, les décideurs politiques pourraient, à un certain stade de crise, perdre leur « patiente » ou leur « sang froid »(selon l’idée qu’on se fait d’eux) et organiser l’interruption du réseau ou pour le moins la limitation de la possibilité de trafic à des échanges banalement inoffensifs.

    L’urgence, nécessaire à la poursuite de « la totale exigence», ne serait elle pas de réclamer, tant qu’il en est encore temps, une sorte de classement d’internet au patrimoine de l’humanité , en sanctuariser sa disponibilité pour tous ?

  2. Ben forcément…

    Dès lors qu’on est assez lucide à propos du capitalisme pour comprendre qu’il n’est pas un système mais un mode de production, les questions apparemment théoriques deviennent des enjeux sociaux. Et, dans ce registre, la violence vient prendre parti en lieu et place de la morale, volens nolens.

    Gracchus Babeuf, par exemple, avait beau être aussi un constitutionnaliste, il savait qu’il fallait se donner les moyens pratique de cette édification.

  3. Le contrôle « politique » d’internet existe déjà partiellement.

    Certains sites d’information dite alternative (c’est à dire non alignée sur la presse mainstream) connaissent régulièrement des problèmes. (Site désactivé, procès en justice à l’encontre du webmaster, spamming,…)
    Des comptes sont supprimés sur des plateformes comme dailymotion ou youtube, de même que des vidéos gênantes pour l’establishment sont régulièrement censurées.
    Ce n’est pas de la paranoïa, ce sont des faits.

    Internet libre est déjà en danger.

  4. j’ai connu vers 1982, au moment du projet de câblage expérimental en fibre optique de Biarritz, un débat sur l’architecture réseau en étoile ou en pyramide.

    Le coté égalitaire du réseau en étoile nous a longtemps enthousiasmé par la promesse de faire se parler les hommes e x sans hiérarchie, sans forcément d’intérêts autres que l’échange d’idées, une sorte de communauté de l’intelligence « round over the world » accessible au plus grand nombre (disposant quand même d’un abonnement et d’un ordi ).
    je voudrai absolument, alors que nous en avons le plus grand besoin, qu’on ne DÉSESPÈRE PAS INTERNET.

  5. @ dalambert (/20-04; 13:16),

    On ne peut pas non plus se sortir d’un merdier en tirant soi-même sur la tige de ses bottes!

    Si inconscient il y a bien dans la tête de chacun, qu’est-ce que vous proposez pour en tenir compte qui soit opératoire, je veux dire pour que ce soit d’une part les moins inconcients aux manettes, ou les moins dérangés de l’inconcient?

  6. Travaillant sur ce thème en constatant avec regret la prééminence de l’économique sur le politique au point que les politiques sont soumis à leurs exigences au-delà de toute volonté démocratique.
    Aujourd’hui l’économie dirige les politiques pour son seul profit !

    Donner une indépendance de l’économique par rapport au politique via une constitution différente laissera encore à des « professionnels » souvent non élus de libres décisions générant une classe de technocrates rêvant de maitriser le monde.

    Non, à mon avis c’est dans notre constitution que nous devons enrichir d’une nouvelle séparation des pouvoirs (à condition bien sur de déjà respecter la séparation initiale républicaine ce qui est de moins en moins vrai en France).

    Je pense qu’il faut que nos institutions séparent l’économie du politique, le rôle du politique, via l’assemblée, est d’assigner des objectifs aux pouvoirs économiques, tel que l’emploi, la production de biens durables, l’objectif d’absence de pollutions, la distribution des produits, etc…

    Le rôle des entreprises est de remplir prioritairement ces objectifs et secondairement seulement d’en tirer profit, sinon elles devront être nationalisées pour être remises entre les mains de ceux s’engageront à remplir ces objectifs

    Mais le plus important est de reconstruire une monnaie indépendante des financiers eux-mêmes, une monnaie stable et démocratique, dont les règles soient connues de touts et auto régulée par son fonctionnement. Je pense avoir une piste fonctionnelle décrite sur ces pages
    http://www.trazibule.fr/monnaie-serie-2.php.

    Nous devons organiser une constituante…

  7. « Faites-moi plaisir cependant, si jamais la tentation vous effleure de lire dans ce que j’écris davantage que ce qui y est dit, repoussez-la avec vigueur ! » : c’est très drôle que vous ayez réussi à glisser une faute de syntaxe qui exige un effort surhumain pour savoir que le « la » de « repoussez-la » représente « la tentation ». Ce « repoussez-la » tombe comme un cheveu sur la soupe car elle a la forme d’une proposition principale. La circonstancielle « si jamais… » étant subordonnée à « Faites-moi plaisir », le lecteur (syntaxiquement logique) n’a aucune raison d’en prendre le sujet pour le lier à « repoussez-la ». Avec « de la repousser », qui serait subordonnée à « Faites-moi plaisir », on comprend tout de suite que le représenté par « la » est à chercher dans la circonstancielle qui précède, et donc qu’il ne peut être que « la tentation ».

  8. Histoire fortement sympa! Et bonne vigilance de votre part que je partage entièrement.

    George Greenstein que j’ai rencontre dans un oevre de Ken Wilber disait;

    Ask a new question and you will learn new things.

    J’aime beaucoup la simplicité et profondeur de cette rematque.

    Vous êtes anthropologue et sociologue de formation avec un riche expérience dans le monde financier.

    Je suis né dans une famille ou le père était entrepreneur et mêre enseignant, suivant une étude
    commerce agricole et après j’ai acheté un diplome MBA en Anvers (Money Buys All c’était un texte sur les T-shirts des ‘étudiants’ 😉 )

    Nous posons naturellement des questions différents et reçois par conséques des reponses différement. Mais ces questions et réponses vont se joindre tôt ou tard.

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